Saint Martin Lys - Nouvelles romancées

Cette page est une idée de Paul :
Regrouper dans une partie spécifique du site les nouvelles romancées ayant pour cadre Saint-Martin-Lys. Certaines n'ont pris que le nom du village mais auraient pu se dérouler ailleurs, d'autres sitent de vrais personnages du village tout en ayant peu de lien avec la réalité, mais il y a aussi de véritables recherches historiques même si les conclusions laissent quelque peu dubitatif.

Table des nouvelles sur Saint Martin Lys

La Pierre Lisse

La Pierre Lisse est une nouvelle éditée en 1837 de J.P. Lugan est peut être le texte le plus ancien parlant de Félix Armand et de son oeuvre - paru juste avant (?) la biographie de Félix Armand de JP DE LA CROIX (JP CROS-MAYREVIEILLE)>
Le texte en est très romancé et magnifié avec une histoire annexe d'où sa présence dans cette page plutôt que dans la page sur les textes sur Félix Armand. JP LUGAN est un journaliste parisien d'une bonne renommée à l'époque.

En remontant la rivière de l'Aude, au-dessus de Quillan après avoir parcouru dans leurs capricieux détours les paisibles vallées qu'elle arrose, où mûrissent hâtivement d'excellents fruits abrités du vent du nord; après avoir joui du spectacle de tant de jolis sites, de la forge de Quillan et de sa verte montagne, du laminoir avec ses hautes cheminées en feu, du château pittoresque de Belviane, le regard, accoutumé aux découvertes lointaines de ces charmants paysages, vient se briser tout à coup contre un mur de rochers que rien ne faisait pressentir, rempart immense, couronné de sapins séculaires qui, ressemblant à de longues piques, atteignent et déchirent les nuages. Tel est du moins l'aspect qu'offrent les montagnes des Fanges et de Quirbajou, lorsqu'à la sortie de Belviane elles paraissent mêler leurs forêts et ne faire qu'une même masse de pierre, du sein de laquelle s'élance la rivière en bouillonnant. Ce n'est qu'en arrivant au pied de ces montagnes à pic qu'on voit entre elles une large crevasse, par où passe l'Aude.
L'entrée de cette gorge est d'un effet admirable. A une grandeur sauvage elle joint le caractère des monuments gothiques. Des rochers blancs s'élancent en aiguilles; d'énormes blocs aux angles vifs et dentelés, qu'on prendrait pour des tours carrées couronnées de créneaux, commandent le passage. Vous marchez quelques pas sur un chemin étroit, mais solidement construit, sur la rive gauche de la rivière, et vous arrivez à la porte de la Pierre-Lisse, percée dans le roc. Dès que vous en avez franchi le seuil vous vous sentez accablé par la majesté du lieu qui de toutes parts vous enserre. Le regard plonge en avant dans les sombres profondeurs de la gorge; sur les côtés s'élèvent des escarpements gigantesques aux parois lisses et noires où le plus petit arbuste n'a pu prendre racine, et sur les bords desquels vous apercevez confusément suspendus des débris de rochers; mais un ciel pur parait au-dessus de votre tête, et si le soleil éclaire ces roches brisées, vous croyez voir des châteaux d'or d'une structure bizarre qui se projetent sur l'azur. Le passage a trois quarts de lieue de long, et à chaque pas on rencontre un objet qui frappe d'étonnement. C'est un torrent qui sort de la montagne de droite, tombe en hurlant dans un gouffre, passe sous vos pieds, et vient mêler ses eaux blanches d'écume aux eaux jaunâtres de l'Aude; ce sont des grottes ténébreuses, abîmes inconnus qui ont leur gueule béante sur un abîme, des rochers qui pendent sur la route pour la défendre de ceux qui roulent du haut de la montagne; puis l'Aude, qui tantôt passe rapide comme un trait, grondant au fond de la gorge étroite et profonde et tantôt s'épanche doucement de chute en chute comme une cascade. Vous étes enivré du bruit, de la solitude du désert, de la poudre des torrents que les vents engouffrés vous jettent au visage. L'imagination se perd au sein de cette nature sauvage et des vestiges des vieilles révolutions du globe. Vous croiriez que la terre tremble encore autour de vous de la secousse qui a soulevé les montagnes; mais l'aspect de la jolie route sur laquelle vous marchez, solide et pittoresquement attachée comme un balcon aux flancs de Quirbajou, vous rassure. Elle fuit un instant et s'échappe dans les sinuosités du détroit; puis bientôt elle reparaît au loin comme un ami qui marche devant vous, et vous guide au milieu des précipices.
Le génie et la puissance de l'homme se révèlent là d'une manière éclatante. Ce passage semblait lui être interdit, et il le traverse d'un pas ferme et sans crainte. Mais ce n'est point un sentiment d'orgueil qui doit exalter l'âme à la vue de cette route; ce n'est point la vanité qui a présidé à sa construction, c'est la plus pure charité d'un prêtre, du curé d'un pauvre village situé à la sortie de la gorge, dans une vallée triste et stérile, où il était enfoui et séparé du monde. Au milieu des sublimes beautés qui remplissent la Pierre-Lisse, cette simple route, monument de la vertu d'un prêtre, me paraît encore la plus sublime. En sortant de la gorge, j'aperçus le village de Saint-Martin, pour lequel le chemin que je venais de parcourir, avait été construit. J'arrivai au village, et je m'y arrêtai un moment. Le bon curé était mort; il reposait humblement dans un coin du cimetière. La pierre qui le couvrait ne portait pas même son nom; mais ce nom était profondément gravé dans le coeur des habitants. Je l'avais entendu prononcer avec amour et respect par tous ceux que j'avais interrogés depuis Quillan. Je ne vis que des femmes dans les rues de Saint-Martin et je fus touché de l'expression de tristesse et de douceur, peinte dans leurs grands yeux, qui ressortaient singulièrement sur leurs visages noircis par le charbon. Ce ne fut qu'à grand'peine que je trouvai un guide en l'absence de tous les hommes du village, occupés à faire du charbon dans la forêt des Fanges. Cependant, grâce à la complaisance et à l'honnéteté de l'aubergiste chez, lequel je m'étais arrêté, je parvins à m'en procurer un, et je partis avec lui pour Gincla. Comme je me plaignais qu'il me conduisît par un étroit sentier, où mon cheval butait, à chaque pas « Mon Dieu, me dit-il, il n'y a pas d'autre route. Ah! si notre curé vivait encore, tout cela serait changé! Des hommes comme celui-là ne devraient pas mourir. Avez-vous entendu parler de notre curé ? » Moi, qui ne me lassais pas d'ouïr l'éloge du saint homme, je ne demandai pas mieux que d'engager mon guide dans le sujet de conversation qu'il ouvrait, et j'oubliai, en l'écoutant, le mauvais chemin. Il me dit d'abord ce que je savais déjà; mais sa naïve admiration était si vraie, ses paroies partaient si bien du fond de l'ame, où était vivante l'image de son curé, que j'éprouvai un inexprimable plaisir à l'entendre me répéter dix fois la même chose. Il y avait dans ce qu'il me disait un mélange de fierté et d'émotion profonde. Le curé était la gloire du pays ; mon guide en parlait d'abord avec enthousiasme, avec une sorte d'orgueil, et bientôt avec attendrissement. Il me fit connaître d'ailleurs, mieux que tous ceux qui m'avaient donné des renseignemens sur le chemin de la Pierre-Lisse, toutes les circonstances de sa construction, et il mêla à son récit l'histoire d'une jeune femme de Saint-Martin qui m'intéressa, vivement. Cette touchante histoire résumait pour moi la vie forte des populations montagnardes, cette vie de travail et de paix, de peines et de consolations. Nous parcourions une vallée terne et stérile, ensevelie sans cesse dans les ombres des montagnes; eh bien! en écoutant le récit des vertus du curé et de la pauvre femme, il me semblait qu'une douce clarté se répandait dans la vallée, qu'un parfum s'exhalait du sein de la terre. Un moment le pays ne me parut pas aussi stérile que je l'avais cru d'abord. L'air était doux et serein, un vent frais balayait du ciel quelques légers nuages; des faisceaux de rayons du soleil couchant s'échappaient entre deux montagnes, et éclairaient trois ou quatre maisons éparses sur le penchant d'une colline, entourées d'arbres; des fleurs écloses entre les fentes des rochers se balançaient aux brises du soir. Ce tableau riant fut pour moi comme l'image du bonheur qui m'apparaissait par lueurs dans l'existence des habitants de ces montagnes; et dès-lors je ne trouvai, plus-cette vie aussi triste et aussi obscure. Arrivé à Gincla, je voulus me rappeler ce que m'avait raconté mon guide, et voici ce que j'écrivis.
Le village de Saint-Martin, bati sur les bords de l'Aude, fait, de loin, l'effet d'un amas de roches calcinées qui auraient roulé de la montagne des Fanges; sa population entière est composée de charbonniers; et, avant qu'un chemin fût pratiqué dans la Pierre-Lisse les femmes de Saint-Martin étaient obligées de franchir la haute montagne de Quirbajou pour aller vendre du charbon et du bois à Quillan, et y faire leurs provisions; car le sol ingrat qui entoure le village ne peut rien produire de ce qui est nécessaire à la subsistance des habitants; il n'y a pas un seul morceau de terre où l'on puisse gratter et semer. Que dans la belle saison ces pauvres femmes fussent condamnées à gravir la montagne deux ou trois fois par jour, cela n'était que pénible pour elles; le travail est la loi de l'humanité et le pauvre est habitué à arroser son pain de sa sueur. Mais, dans l'hiver, lorsque la montagne était couverte de neige lorsque le vent glacè du nord soufflait à déraciner les sapins, qui n'aurait plaint cette malheureuse population forcée, par la faim, de quitter le toit où s'abritait son indigence; d'affronter la tempête, les frimas et les mille dangers dont était semé le chemin de la montagne? La vie, dans ce triste village, n'était pas supportable; la misère et le désespoir y étaient à leur comble, quand le curé Armand vint porter quelque soulagement à la dértresse des habitants. ll ne leur donna pas de l'or, il n'en avait pas; mais il leurdonna sa vie. Pour les rendre moins misérables, il chercha à les rendre meilleurs; et il sut leur inspirer cet esprit d'ordre et de prévoyance qui féconde le travail. Telles furent les merveilles de sa charité, les heureux effets de ses bons conseils et de son exemple, que bientôt l'hiver, si redouté des habitants de Saint-Martin, se passa en attendant patiemment la saison des travaux, dans la paix et la consolation. Le curé Armand fut la providence non-seulement de ce village, mais encore de tout le pays. Son presbytère était connu à dix lieues à la ronde; et les pauvres, descendant en foule des montagnes, venaient, à, certains jours, s'asseoir sur le seuil de sa porte. Sa charité était inépuisable ; mais elle ne se répandit pas sur des ingrats.
Parmi les jeunes filles de Saint-Martin, il y en avait une nommée Catherine, qui, à seize ans, douée d'une beauté remarquable, était un modèle de patience, de modestie et de douceur. Elle n'avait qu'une, mère infirme, dont la maison délabrée touchait le presbytère. Le curé l'avait toujours chérie entre toutes, d'abord à cause de son indigence, plus tard pour ses vertus. L'enfant avait grandi sous ses yeux, et presque avec le lait de sa mère, elle avait reçu, par les soins du bon prêtre, le plus doux et le plus pur aliment de l'ame; aussi, était-elle devenue la plus aimable et la meilleure fille du pays. Dès qu'elle avait été assez forte pour aller au bois et traverser la montagne, elle avait nourri sa mère; l'aisance peu-à-peu était venue sourire au foyer de la pauvre infirme toujours triste et souffrante depuis la mort de son mari. C'est que Catherine ne craignait pas la peine; quelque temps qu'il fit, on la voyait, par la montagne, conduisant son ânesse chargée de charbon à la forge de Quillan, marchant toujours d'un même pas, vive et légère, le front riant d'innocence et de grâce. Elle ne s'arrêtait pas, comme faisaient ses compagnes, à jaser sur la route; si elle partait de Saint-Martin avec elles, elle était bientôt devant; et arrivait avant elles à la forge. Elle savait trouver, dans la journée, assez de temps pour faire trois voyages au lieu de deux que faisaient seulement les autres. On ne la voyait pas s'amuser aux doux propos des nombreux amoureux qu'elle rencontrait. Ses longs cils baissés, rougissant au moindre mot, elle s'échappait de leurs mains, ne riant avec eux, et ne leur répondant que de bien loin. « Marche! marche! lui disait une voix qui parlait dans son coeur, ta mère t'attend, et ses paroles sont plus douces à entendre. » Avec un soleil brûlant, par la pluie, le vent ou la neige, elle allait toujours; et, pour soutenir son courage: « Marche! marche ! lui criait encore son coeur, et tanière aura du pain. » Les charbonniers, qui savaient que tout ce qu'elle gagnait était pour sa mère, ne la faisaient jamais attendre à la forêt. Les forgeurs auraient eu du plaisir à la voir ; mais, sachant aussi pourquoi elle avait hâte de s'en aller, ils la retenaient le moins qu'ils pouvaient. Elle ne perdait pas un moment; il n'y avait pour elle ni repos ni cesse; à l'aube du jour, elle était sur la montagne, et le crépuscule du soir souvent l'y voyait encore; tous les jours que Dieu faisait, elle gagnait son salaire. Aussi sa mère ne manquait plus de rien; elle était même devenue riche, car alors il y avait toujours quelque chose à donner dans la maison. Catherine était citée pour la fille, non-seulement la plus jolie et la plus sage du pays, mais encore pour celle qui avait le meilleur coeur. Ceux qui auraient voulu trouver une tache à cette ame si pure lui reprochaient de trop courtes apparitions à l'église. Mais quelle longue prière eût valu l'oeuvre de chaque jour? Cette éternelle pensée du bonheur de sa mère ne venait-elle pas d'un coeur plein de piété? Sa prière dans son sein était comme l'encens des fleurs qui s'exhale sans cesse de leurs calices; et Dieu, satisfait de cette suave offrande, suivit sans doute du regard la courageuse fille, lorsque, souffrant la chaleur ou le froid, elle traversait, solitaire, la rude montagne en pensant à sa mère. Quant au curé, il disait que Catherine était un ange de vertu et de piété, que le chemin du ciel pour elle était celui de la montagne. Combien de fois, se promenant sur les bords de l'Aude, et voyant de loin la bonne fille apparaître au haut de la côte, puis en descendre la pente rapide et glissante, il s'est arrêté à la regarder et à l'attendre les yeux pleins de larmes. Il commençait souvent par lui faire un tendre réproche. « Catherine, lui disait—il", tu travailles trop, il faut te réposer mon enfant; ta mère ne veut pas qu'avec le mauvais temps tu ailles à la forgé; on ne doit pas abuser de la force que Dieu nous a donnée. » Et s'il voyait ses mains rouges de froid : « Tu es une brave fille, lui disait-il en essuyant une larme. Tu as froid, pauvre enfant; va te réchauffer sur le sein de ta mère, et que la bénédiction du ciel descende sur vous deux. »
Catherine eût été un vrai trésor dans un ménage avec mari et enfants : c'était ce que tout le monde disait; aussi avait-elle un grand nombre de soupirants. Un jeune homme riche, de Belviane, en la voyant passer, en était devenu amoureux. II avait bien essayé d'abord de l'attendre sur la route et de l'arrêter pour lui parler, en riant, de son amour; mais il s'était bientôt aperçu que Catherine ne s'amusait guère à l'écouter, qu'elle devenait sérieuse et fière à la plus légère intention un peu douteuse, et que, fouettant impitoyablement son ânesse, elle partait, le laissant jeter au vent ses belles paroles. Il y avait dans toute sa personne quelque chose de si véritablement chaste, que le jeune homme sentit bien tôt un profond respect se mêler à son amour, et qu'éperdument épris de l'honnête et jolie fille, il la demanda en mariage. C'était un excellent parti pour elle, si bien que, malgré l'intérêt qu'on lui portait généralement, cette fortune inespérée excita l'envie. "Le curé approuvait fort ce mariage, heureux de voir la vertu de Catherine récompensée, car le prétendu n'était pas seulement riche, c'était un brave garçon. Mais Catherine n'était pas destinée au bonheur.
Il y avait, dans le voisinage, un jeune homme à peu près de son âge, qui l'aimait dès l'enfance comme un frère aime une soeur. Leur mutuelle affection avait presque commencé avec leur vie, et ce sentiment qui unissait leurs coeurs était si pur, qu'ils n'en connaissaient pas la nature, ne s'en rappelant pas l'origine; Ils avaient semblé, jusque-là, n'y voir tous les deux qu'une douce habitude de s'aimer. Mais lorsque le bruit du mariage de Catherine se répandit dans le pays, André, cet ami d'enfance, devint si chagrin, qu'il en tomba malade. Il ne jouissait pas d'une bonne santé; sa mère était morte poitrinaire, et sa vie avait donné plusieurs fois de vives inquiétudes. Cet état de faiblesse et de souffrance, qui dans les villages inspire une frayeur superstitieuse, une espèce d'éloignement pour ceux qui en sont frappés, comme ferait un signe de réprobation céleste, n'avait pas peu contribué, au contraire, à toucher le coeur de Catherine. La tendresse et la pitié qu'elle éprouvait pour lui n'avaient peut-être qu'une même source. André était seul à la maison; son père travaillait à la forêt; depuis plus de vingt-quatre heures le jeune homme n'était pas sorti. On l'ignorait dans le village, parce qu'on le croyait au charbon; mais rien n'avait échappé à la tendre sollicitude de Catherine. Le soir, lorsqu'elle revint de la forge, elle vit de la lumière qui sortait par une fente de la porte d'André. — Pauvre André ! pensa-t-elle, il est donc malade. Elle dit en entrant à sa mère, avec sa chaste candeur :
— André est resté enfermé tout le jour, sans doute il est souffrant ; il est seul; qui donc pourra le soigner ?
— Eh bien ! lui répondit sa mère, va voir, ma fille, s'il à besoin de nous.
Alors l'excellente créature, le coeur doucement agité,'traversa la rue et vint frapper à la porte d'André. Aucune voix ne répondit de l'intérieur; effrayée de ce silence, elle ouvrit la porté et entra.
La chambre était éclairée par la lueur du feu de la cheminée où flambaient quelques morceaux de bois. André, assis sur une chaise près du foyer, avait les coudes appuyés sur ses genoux, le front pâle et pensif, penché vers la flamme que ses yeux fixes regardaient tristement. C'était dans le mois de septembre, la soirée n'était pas froide; mais André se chauffait parce qu'il avait la fièvre. Tournant le dos à la porte, il ne vit pas entrer Catherine, et, profondément absorbé dans sa rêverie, il ne l'avait pas entendue. Catherine fit quelques pas vers lui, et d'une voix ému l'appela : — André ? — Cette voix le fit tressaillir sur sa chaise; il se redressa comme un homme éveillé en sursaut; il détourna vivement la tête, et, voyant Catherine qui s'avançait, il jeta du fond de sa poitrine un cri de joie et de surprise, qui retentit aussi bien avant dans le coeur de là jeune fille. Il fit un effort pour se lever, mais, soit émotion, soit faiblesse, il retomba éperdu sur sa chaise, les bras défaillants, les yeux levés vers Catherine, le visage empreint d'un indicible mélange de plaisir et de douleur. Elle s'approcha de lui, avec ce naïf abandon d'une soeur, sans baisser les yeux, sans rougir.
— André, lui dit-elle, si tu es malade, je te servirai.
Ces simples paroles pénétrèrent comme un trait dans le coeur d'André, et vinrent y toucher je ne sais quoi de tendre, d'où s'échappa une source de larmes. Il ne put proférer un seul mot; il prit la main de Catherine, la serra avec force et l'inonda de pleurs. Ils restèrent longtemps muets tous les deux. André pleurait, le front appuyé sur la main de la jeune fille, et Catherine, debout près de lui, lui abandonnant sa main, laissait aussi couler ses larmes en silence sur la tête de son ami. André les sentait tomber une à une avec bonheur.
— pourquoi, dit enfin Catherine, pourquoi es-tu triste depuis quelques jours? Pourquoi n'es-tu pas venu nous dire que tu étais malade? Tu sais bien que ma mère t'aime. Qu'as-tu, André ?
— Oh! rien à présent, rien, répondit le jeune homme en relevant la tête; Je suis heureux, puisque je te vois. Tiens, regarde j'essuie mes larmes. Cependant il dit cela avec un reste de tristesse. Il avait beau essuyer ses yeux, de grosses larmes reparaissaient toujours aux bords de ses paupières; ses regards interrogeaient avec inquiétude les regards de la jeune fille, et des soupirs qu'il ne pouvait étoufer sortaient de sa poitrine.
— Eh bien ! lui disait Catherine, si tu es content de me voir , pourquoi pleures-tu? Pourquoi ne me souris-tu pas?
André essaya de sourire, mais son sourire mélancolique attristait encore la jeune fille.
— Allons, André, lui dit-elle, en laissant tomber sur lui un regard caressant, parle-moi; dis-moi ce que tu as sur le coeur.
Le visage d'André changea tout à coup. Un éclair de désespoir passa sur son front, son œil s'anima d'un feu sombre, et il dit d'un ton de voix déchirant :
— Oh! si cela est, Catherine, je n'ai pas besoin de ta pitié; laisse-moi mourir.
— Non, André, cela n'est pas, s'écria vivement la jeune fille, et avec tout l'élan de son ame, elle jeta les bras autour du cou de son ami et pressa sa tête contre son sein.
— Cela n'est pas, répéta André hors de lui, ressaisissant avidement l'espoir de son bonheur, cela n'est pas? Oh pardonne-moi Catherine. Mais expliquons-nous; m'as-tu bien compris? Une fausse joie, vois-tu me rendrait encore plus misérable.
Il l'éloigna un instant de son coeur, et contenant la joie prête à éclater sur son visage, prenant les deux bras de Catherine avec un frémissement passionné:
— Parle, lui dit-il d'une voix tremblante; est-il vrai que tu te maries avec M. Auguste de Belviane?
— Non.
— N'a-t-il pas demandé ta main?
— Je l'ai refusée.
— Pour qui donc?
— Pour toi.
Un cri de bonheur retentit dans la maison, André, dont tous les traits respiraient le délire de la joie, attira Catherine sur sa poitrine, et l'y retint dans un long embrassement, comme s'il avait voulu confondre leurs cœurs.
— Tu me veux donc moi, pauvre André? lui dit-t-it en baisant sa tête et ses vêtement avec ne sorte d'adoration. Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi ne m'avez-vous pas fait riche? Oh Catheriue, ce n'est que pour toi que j'ai désiré la fortune pour vous rendre heureuses ta mère et toi. Combien de fois j'ai rêvé que je trouvais un trésor, et que je venais l'apporter à tes pied!... et tu m'as aimé sans cela, moi pauvre, faible, malade... Catberine ne répondit qu'en le pressant doucement dans ses bras, et disant d'une voix attendrie :
— Cher André!
— Oh! Catherine, s'écria le jeune homme avec exaltation, tu m'as donné plus que ma mère, tu m'as donné une nouvelle vie. Avec toi je serai fort. Regarde un seul mot de toi m'a guéri.
André se leva, il était d'une grande taille, et son corps, en se redressant plus que de coutume, sembla encore grandi; son visage, doux et languissant, resplendit d'une beauté mâle, sa tête secoua ses grands cheveux noirs avec le sentiment d'une nouvelle puissance et à travers les longs cils de ses paupières brilla une flamme qui echauffa le cteur de Catherine. Ravie, elle le regarda cette fois avec toute l'ivresse de l'amour. André la saisit dans ses bras, l'enleva pour la baiser au front comme il eût enlevé un enfant. Ah que Catherine aimait à présent à sentir sa faiblesse, elle qui s'était toujours crue plus forte qu André !
— Oh oui puisque tu m'aimes, lui dit le jeune homme je sens que je vaux quelque chose; viens à présent, j'aurai du courage et de l'orgueil; viens, je vais te demander à ta mère.
Ils sortirent en se tenant par la main.
La mère de Catherine s'était bien aperçue dès leur enfance de leur attachement; mais elle avait toujours repoussé toute idée de mariage entre eux parce qu'André n'avait pas de santé. Cependant, ne voulant que ce que désirait sa fille elle renferma ses craintes dans son sein, et embrassa André comme son fils. L'heureux jeune homme était à ses pieds lui prodiguant toutes les expressions de tendresse que pouvait lui dicter sa reconnaissance et, voyant tout dans l'avenir aussi beau que celle qu'il aimait, il prédisait pour tous trois une éternité de bonheur.
— Mon Dieu! lui disait la vieille femme attendrie, je sais bien que ce n'est pas un bon coeur qui te manque.
— Oh! ni la force non plus, s'écria André en se levant, ne le craignez plus, ma mère, – et s'exaltant de nouveau avec cette pensée que l'amour de Catherine lui donnait une nouvelle vie: – Dieu a permis ce miracle, disait-il; vous le verrez; je ne veux plus qu'elle travaille; il est temps qu'elle se repose; je travaillerai pour vous deux.
— Oh! je sais bien, disait encore la vieille en hochant la tête, que si tu pouvais tout ce que tu désires, je sais qu'elle serait heureuse.
Elle le sera, répondit André avec un irrésistible accent de confiance, qui étonna la mère de Catherine; et comme il invoquait le nom de Dieu, elle espéra dans cette protection d'en haut, dont un rayon semblait briller sur le front du jeune homme.
Il fut arrêté que le mariage aurait lieu sous peu de jours, et André rentra heureux chez lui. Mais ce qu'il avait pris pour la force n'était que l'excitation de la fièvre; l'accès l'ayant quitté tout à coup, il se trouva d'une extrême faiblesse et il se mit au lit, en disant: - Mon Dieu m'avez-vous déjà abandonné? Cependant, délivré du poids douloureux qui l'oppressait depuis quelques jours, il reposa en paix. Avec la joie de l'ame, dans cette chambre encore pleine de la présence de Catherine, respirant l'air qu'elle avait respiré, il recouvra bientôt la santé. Ce mariage fit beaucoup parler dans le pays. Ceux qui voulaient réellement du bien à Catherine, ne l'approuvaient pas, parce qu'ils croyaient y voir un grand malheur pour elle. Le curé était de ce nombre; il lui fit d'abord quelques observations sages, mais connaissant l'amour vrai et pur des deux amants, dès que leur union parut une chose irrévocable, il partagea leur bonheur et bénit leur joie, mettant sa confiance pour l'avenir dans la Providence.
En moins de trois années, Catherine eut deux enfants. Le bonheur des deux époux ne fut pas un seul instant troublé; ils vécurent tout ce temps dans la douce possession d'eux-mêmes, d'amour, de travail et d'espoir; mais la quatrième année, ce qu'on avait craint arriva. La santé d'André s'altéra. Alors on vit entre eux une lutte touchante de dévouement. André dissimulait son mal; mais Catherine, dont la vive tendresse veillait, tout en lui cachant ses inquiétudes, employait tous les moyens qu'elle pouvait imaginer pour empêcher d'aller travailler à la forêt. Lui, de son côté, voyant sa femme affaiblie par l'allaitement de ton dernier enfant, ne voulait pas lui permettre d'aller à la forge, et il s'échappait de la maison avant le jour, redoublant d'ardeur pour le travail. Mais ses forces secondaient mal sa volonté; plusieurs fois on l'emporta évanoui de la forêt. Catherine voulait alors se servir, avec une sorte d'autorité, de l'ascendant qu'elle avait sur son mari pour le retenir au village; de là de légères contestations dans lesquelles le curé intervenait toujours heureusement, car dès qu'il paraissait, la paix était faite. La querelle des époux finissait chaque fois par de saints embrassémens; leurs malheurs ne faisaient qu'accroître leur amour.
André fut bientôt forcé de se soumettre, et l'épuisement où il était l'obligea à s'aliter. Catherine eût soutenu avec courage tout le poids de la maison et peut-être l'eût-elle trouvé léger ; mais ce qui rendait sa tâche plus pénible, c'était de cacher ses efforts à André, c'était de chercher des prétextes à ses absences, profitant du sommeil de son mari pour aller gagner de quoi subvenir aux frais de sa maladie. Elle avait la douleur de voir qu'elle ne le trompait pas. André se taisait, mais le chagrin qu'il éprouvait de n'être qu'un sujet de peine pour ses enfants le rt de misfre pour ses enfants le rongeait intérieurement plus que son mal et avançait l'instant de sa mort. Les dernières heures de son agonie furent bien tristes. Cattierine avait jusqu'au dernier moment étouffé sa douleur; sa bouche souriait et parlait d'espérance, pendant que son coeur était livré au désespoir. Mais lorsqu'elle vit qu'elle avait beau faire, qu'André s'en allait, elle voulait s'attacher à lui; elle l'entoura de ses bras, et passant d'une force d'ame héroïque à tout l'abandon de la douleur, ne pouvant plus le retenir, elle voulait le suivre. Quand elle reçut sur sa bouche son dernier soupir, on crut qu'elle allait expirer avec lui.
Lorsque Catherine revint de son évanouissement, elle vit à côté du lit funèbre deux petits enfants assis sur une misérable couche, la larme à l'oeil, le sourire à la bouche; elle vit sa vieille mère brisée par la douleur; ces trois êtres chéris avaient les yeux levés vers elle, leur seule espérance, elle comprit leurs regards — Tu as besoin encore de tout ton courage, pauvre femme, — se dit-elle. Relevant ses longs cheveux épars, essuyant ses larmes, elle alla presser ses enfans et sa mère contre son coeur, et trouva dans son courage des paroles consolantes. Sa constance dans son malheur fut aussi admirable que l'avait été son dévouement. Au milieu de l'émotion générale que causait son infortune, elle fut un modèle de force et de résignation. Deux jours après la mort d'André, temps nécessaire pour lui rendre les derniers devoirs, elle prit le chemin de la montagne. Les forgeurs la virent venir avec un sentiment profond de respect et de compassion. Ces hommes rudes n'osaient lui parler, de peur de s'attendrir et de l'attrister. — Pauvre femme dirent les habitants de Belviane en se mettant sur leur porte pour la voir passer, et la suivant tristement du regard. Son malheur fut ressenti comme une calamité qui aurait pesé sur tout le pays. Quand elle paraissait avec ses habits noirs sur la montagne, elle semblait jeter sur la vallée une ombre de tristesse. Elle reprit son train de voyages de la forêt à la forge de Quillan avec plus d'ardeur que jamais, et, malgré ses fatigues, sa santé et ses forces ne s'affaiblirent pas. Elle avait alors vingt-deux ans; beaucoup la trouvaient plus belle qu'avant son mariage; seulement son front était resté pâle depuis la mort d'André, et c'était un rare bonheur pour ceux qui l'aimaient de la voit sourire.
Il y avait un an environ que Catherine portait le deuil de son mari, c'était à la fin du mois de novembre, au temps des premières neiges, qui chassent les charbonniers de la forêt et retiennent les femmes de Saint-Martin au village. Les grues passaient depuis quelques jours par bandes nombreuses, annonçant un rude hiver. Cependant l'arrière-saison avait été belle; le mauvais temps n'était pas encore tout-à-fait arrivé; les travaux n'avaient pas cessé à la forêt, et Catherine continuait d'aller à la forge. Un jour que le vent du nord soufflait avec violence et durcissait la neige tombée la nuit en abondance, Catherine à la prière de sa mère qui se sentait troublée par une tristesse vague, resta toute la matinée à la maison. Mais, vers midi, le ciel s'éclaircit, l'air devint plus doux; et voyant les moineaux quitter leurs toits et courir sur la neige, elle eut envie de se mettre en route. — Il fait beau, dit-elle en regardant la montagne où brillait un rayon de soleil qui semblait l'appeler, je pourrai faire un voyage. Elle devait d'ailleurs toucher à la forge le salaire de plusieurs jours dont elle avait besoin, et il était à craindre que le lendemain le temps ne fût encore plus mauvais. Elle embrassa sa mère et ses deux enfants; une charge de charbon était toute prête chez elle; choisissant celle de ses deux ânesses qui avait le pied le plus sûr, elle partit pour la forge.
Comme elle voulait gagner du temps parce que la nuit arrivait vite dans cette saison, elle prit le chemin le plus court, mais aussi le plus dangereux, un étroit sentier qui courait le long de la crête de la montagne escarpée, sur les bords de Pierre-Lisse. Le curé qui, pour profiter du soleil, se promenait sur les bords de l'Aude où il venait souvent étudier un projet, sujet constant de ses préoccupations, apercevant Catherine au haut du précipice, frémit à l'idée du danger qu'elle bravait; mais, comme il la voyait aller d'un air libre et assuré; il la suivit des yeux jusqu'au détour de la gorge avec une sorte d'admiration, et se tranquillisa uu peu. Cependant, sur le soir, le temps s'assombrit tout a coup ; un ciel gris et morne s'abaissa sur la montagne, et il tomba du verglas. Le curé, déjà rentré chez lui, voyant arriver subitement la nuit et entendant cette pluie glacée qui fouettait les vitres, pensa à la pauvre Catherine, et alla s'informer chez sa mère si l'imprudente fille était revenue de la forge. Il trouva la vieille femme en prières et en larmes, agitée d'un cruel pressentiment; Catherine n'était pas encore de retour. Ne pouvant lui-même maîtriser un trouble secret, malgré le vent et la neige, il s'en alla vers la rivière, suivi bientôt d'un grand nombre de femmes, qui s'émurent comme lui en apprenant que Catherine, à cette heure, traversait sans doute la montagne. Le ciel était tout-à-fait noir; les flots rapides de l'Aude, qu'on apercevait à peine, se précipitaient vers la Pierre-Lisse; on entendait venir de l'abîme un bruit semblable au sourd grondement de la mer, et par intervalles les rugissemens des raffales qui s'engouffraient dans la gorge. L'oeil habitué à saisir les formes de la montagne pouvait seul distinguer, comme une ligue à demi effacée, le sentier tracé au-dessus de la Pierre-Lisse. Le curé et les femmes qui l'avaient accompagné avaient constament les regards fixés sur ce sentier presque imperceptible, attendant avec anxiété qu'il y parût une ombre, et se livrant tour à tour à mille conjectures toutes différentes les unes des autres.
— Elle aura vu le mauvais temps, disait une femme; elle sera restée à Belviane.
— Oh non disait une autre, elle n'aura pas voulu laisser sa mère dans la peine.
— Elle sera passée au moins par l'autre chemin.
— Mais la pluie n'est venue que lorsqu'elle avait déjà pris celui-ci.
Pendant ces alternatives de craintes et d'espérances, on vit plusieurs fois remuer quelque chose le long du sentier de la Pierre-Lisse; on crut que c'était Catherine : plusieurs voix l'appelèrent, mais les sifflements d'un vent furieux, échappé de la gorge répondaient seuls à ces voix; le point noir se fondait dans la teinte uniforme de la nuit; ce n'était sans doute qu'un nuage qui, en passant, avait rasé la montagne. A chaque méprise les alarmes augmentaient, l'effroi gagnait tous les cœurs; le vent, les flots, l'air, le ciel, étaient remplis de terreurs. Les ténèbres s'épaississaient de plus en plus; on ne distinguait plus rien, ni rivière, ni montagne; on gardait un morne silence dans l'espoir de saisir pendant une lugubre pause des raffales, quelque bruit qui annonçât l'arrivée de Catherine. Après une heure d'angoisses, en effet le braiement de son anesse se fit entendre dans l'éloignement. – La voilà, la voilà, crièrent alors toutes les femmes avec des transports de joie, et plusieurs d'entre elles se précipitèrent sur un mauvais pont en bois sans garde-fou, au risque de tomber dans l'eau car elles ne voyaient pas où elles mettaient les pieds, et coururent vers le sentier de la montagne. Un moment après elles revinrent consternées; elles ramenaient bien l'ânesse, mais Catherine, elles ne l'avaient pas vue. – La malheureuse; elle sera tombée dans la gorge s'ecria-t-on avec un sentiment de terreur. Puis l'effroi fit place à la douleur; des larmes coulèrent de tous les yeux, des gémissements remplirent l'air et se mêlèrent aux sifflements du vent. On attendit long-temps, on appela de nouveau aucune voix humaine ne répondit; Catherine ne vint pas. Il n'y avait parmi cette foule éplorée, aucun homme qui pût se dévouer pour aller la chercher; tous les hommes jeunes de Saint-Martin étaient encore à la forêt. Muettes de frayeur, immobiles toutes ces femmes seraient restées jusqu'au lendemain à écouter, dans une sorte d'anéantissement, les bruits lugubres de cette épouvautable nuit. Le curé les tira de leur stupeur. A l'église ! à l'église! cria-t-il, que la cloche appelle au village tous les habitants !
On courut à l'église et la cloche fit entendre des sons précipités, comme des voix d'hommes en peril qui répandirent l'alarme dans la forêt des Fanges. Les charbonniers arrivèrent; le curé demanda des hommes de dévouement; il s'en offrit un grand nombre et, trop âgé lui-même pour les suivre, il organisa du moins leurs bandes, dirigea leurs recherches. Ils partirent armés de flambeaux et de bâtons ferrés; bientôt on entendit le nom de Catherine retentir sur la monontagne, et l'on vit les flambeaux, qui jetaient des lueurs rouges sur là neige, courir çà et là comme des météores. Ils parcoururent tous les chemins, pénétrèrent dans toutes les cavernes, mais ils ne trouvèrent pas la malheureuse Catherine; ils ne pouvaient pas méme apercevoir la trace de tel pieds; la neige qui tombait couvrait leurs propres pas à merure qu'ils avançaient. Ils arrivèrent à Belviane et demandèrent si on ne l'avait pas vue; On l'avait vue passer un peu avant la nuit, se dirigeant vers le sentier de la Pierre-Lisse. La nouvelle de sa disparition se répandit rapidement dans le village et émut tous les hàbitans; les maisons, qui s'étaient déjà fermées, se rouvrirent comme-en plein jour; les rues se remplirent de monde. On n'était que trop persuadé que Catherine était tombée dans la gorge ; déjà un pareil événement était arrivé, il y avait une dizaine d'années, et avait laissé dans le pays une douloureuse impression. Si une mort imprévue cause de l'émotion dans les villes, que ne doit-elle pas faire dans les campagnes, lorsqu'elle frappe une personne aimée et connue de tous, lorsque cette mort funeste finit une misérable existence, dont les dangers et les peines sont communs à tous! Il est difficile de se faire une idée de l'état d'agitation des esprits, depuis Saint-Martin jusqu'à la forge de Quillan. Une troupe de femmes s'était réunie dans une maison située tout près de la rivière, et demandait à grands cris que, vivante ou morte, on leur apportât Catherine. Des hommes parcouraient les bords de l'Aude, et, lorsqu'ils passaient devant cette maison, ils étaient assaillis par d'amères plaintes, de la part de ces femmes, qui s'en prenaient à eux de ce qu'on ne la trouvait pas. Leur sensibilité s'exaltait de plus en plus, et bientôt trop émues pour attendre, elles coururent elles-mêmes vers la rivière et se répandirent sur les bords.
Toute la nuit se passa en inutiles recherches ; mais le matin, dès qu'il fit jour, des forgeurs trouvèrent le corps près de la prise d'eau de l'usine, dans un coin où la rivière était calme. Il fut retiré de l'Aude et porté sur la route. En un instant, toute la population de Belviane accourut. Les femmes se jetaient en pleurant sur le corps de Catherine et voulaient toutes le porter à l'église de Belviane. Ce transport se fit dans le désordre et l'égarement delà douleur. Le calmene se rétablit un peu dans les esprits que lorsqu'on vit Catherine déposée sur des bancs au milieu de l'église. Un Christ fut placé sur son sein, et Chacun put repaître ses yeux du spectacle déchirant de la pauvre Catherine morte. L'infortunée, en tombant dans la Pierre-Lisse, avait sans doute frappé de la tête contre un rocher, le sang souillait son visage; une femme le lava et l'on vit sur son beau front un trou saignant encore qui en altérait la pureté. Mais il y avait dans le reste des traits une sublime beauté qu'on était avide de contempler, un mélange de souffrance et de douceur, touchante empreinte que son ame, en prenant son essor avait laissée sur son visage, comme l'image de toute sa vie. La majesté de la mort entourait de tout son éclat cette vie si pure. Chacun s'approchait du corps avec une sorte de vénération, secouait sur lui le buis bénit, et s'agenouillait en versant des larmes. Le corps resta exposé plus de deux heures, durant lesquelles on alla prévenir le curé de Saint-Martin et on fit la bière. Lorsque cette bière entra dans l'église, lorsqu'on vit déployer le linceul qui devait envelopper Catherine, lorsqu'elle disparut dans ses plis et fut déposée dans le cercueil, ce fut une désolation qu'on ne saurait dire. Le curé de Saint-Martin arriva dans ce moment; en voyant une si grande affliction il ne put retenir sa douleur et mêla ses larmes à celles de la foule. On découvrit à ses yeux le visage de Catherine; il jeta sur lui un dernier et tendre regard où se peignirent des regrets amers et une douce espérance divine. Ce beau visage disparut pour toujours sous le linceul, et une planche fut clouée sur la bière en présence de tous les assistants. Des cierges s'allumèrent autour du cercueil; l'office des morts commença, mais des sanglots au lieu d'hymnes funèbres remplirent l'église.
On fit à Catherine un convoi qui n'avait jamais eu d'exemple; personne n'y manqua des populations de Saint-Martin et de Belviane et, bien que la route de la montagne fût longue et pénible, le corps fut porté à bras par des femmes. Le soleil ne brillait pas au ciel, mais une lumière douce et mélancolique était répandue dans l'espace, réfléchie par la neige de la montagne. La nature entière était tendue de blanc. Des bandes de noirs corbeaux qui planaient dans l'air ou se posaient sur des roches faisaient seules des taches dans le ciel et sur la terre. Le cortège cheminait avec recueillement et gravissait lentement la montagne de Quirbajou. Les chants des morts s'élevaient de moments en moments, et dans les intervalles régnait un morne silence. A l'impression triste de la cérémonie se joignait l'émotion que faisait naître la vue du curé déjà vieux, qu'il fallait soutenir et aider à monter. Parvenu au sommet de Quirbajou, le convoi s'arrêta un moment pour reprendre haleine. On apercerait de là les deux églises de Saint-Martin et de Belviane; les cloches balancées dans l'air pleuraient Catherine et leurs sons plaintifs venaient se méler sur la montagne; on pouvait voir aussi la route entière où s'était renfermée la vie de la pauvre femme; cette route qu'elle avait parcourue si souvent seule, elle la suivait, hélas ! pour la dernière fois, accompagnée d'une nombreuse population que sa mort avait plongée dans le deuil.
On arriva à Saint-Martin avant la nuit; le convoi passa devant maison de Catherine. Les cris de ses malheureux enfants en sortirent; les infortunée demandaient leur mère; un douloureux intinct leur disait sans doute que c'était elle qu'on portait en terre. Quant à la vieille infirme, on ne l'entendit pas; ellr était étendue depuis le matin sur son lit, privée de sentiment. Après ses premiers élans, la douleur publique avait été muette et recueillie pendant la route; mais au cimetière, lorsque la bière fut descendue dans la fosse, elle éclata de nouveau. Le curé ayant élevé la voix, les gémissements cessèrent et sa parole fut écoutée dans un religieux silence.
« Mes enfants, dit-il d'abord d'un accent plein de l'émotion commune, mais bientôt d'une voix ferme qui releva les âmes de leur abattement, vous pleurez tous Catherine, comme une sœur bien-aimée que vous auriez perdue et moi aussi, je l'ai pleurée avec vous, comme un père pleurerait la fille de son cœur. Vous donnez tous vos regrets à la créature de Dieu la plus parfaite et la plus aimable. Mais Catherine doit être quelque chose de plus sacré pour vous qu'un objet de votre humaine affection. Dieu vous l'avait donnée comme l'exemple de la vertu la plus pure; Dieu a voulu qu'elle fût chère à vos cœurs pour que la douleur de sa perte ne fût point stérile pour vous, pour que sa mort portât son fruit comme sa vie. En voyant périr si misérablement celle que vous aimiez comme une soeur, vous penserez aux dangers que courent tous ceux que vous chérissez car le gouffre est là qui hurle encore et demande une nouvelle proie. Pendant que votre douleur est encore saignante, prenez la résolution courageuse de les arracher à ces périls qui les menacent. Mes enfants vous savez ma tendre sollicitude et mon amour pour vous, vous savez combien j'ai souffert en voyant vos femmes et vos filles gravir la montagne pour gagner un morceau de pain souvent au péril de leur vie. Mon Dieu ! disais-je, si je pouvais l'abaisser cette rude montagne, pour les femmes qui allaitent leurs enfants, pour les filles qui nourrissent leur mère, anges du ciel, donnez-leur la main. Je demandais à Dieu qu'il fit pour vous un miracle, et celui qu'on n'invoque jamais en vain m'a envoyé une bonne pensée. Votre chemin sera aplani, les pierres rudes à vos pieds en seront ôtées, tous les obstacles s'évanouiront. J'ai étudié les lieux, j'ai médité un projet, et ce sera vous qui l'exécuterez sans effort. Pous cela, il ne faut qu'un peu de courage, un léger sacrifice au bien public; il ne faut pendant quelques jours que le concours de vos bras. Une route peut s'ouvrir dans l'intérieur de la Pierre-Lisse. Il n'est point d'abîme qu'avec l'aide de Dieu l'homme ne puisse combler, point de roc immense qu'il ne puisse renverser de sa base et semer sous ses pas en poussière. Cette route est possible, je vous le garantis, j'y sacrifierai tout ce que je possède et ce qui me reste de vie. Vous, mes enfants, vous me promettez de me seconder. Habitants de Belviane, ne ferez-vous rien pour vos frères de Saint-Martin ? Vous vous réunirez tous à moi, j'en ai l'assurance, j'en crois l'émotion de vos cœurs, les mots confus qui sortent de votre bouche; demain matin, rendez-vous à l'église; après la messe, nous irons à la Pierre-Lisse, et nous ouvrirons cette route qui doit finir votre misère. »
Ce discours produisit sur l'assemblée tout l'effet que le curé pouvait en attendre. Quand il eut cessé de parler, un long murmure d'approbation et de dévouement s'éleva. On voulait aller à l'instant à la Pierre-Lisse; mais comme la nuit arrivait, l'ouverture de la route fut remise au lendemain. Le silence se rétablît, et la fosse de Catherine se ferma dans le deuil et le recueillement; les larmes étaient séchées tous sortirent du cimetière le cœur rempli de généreuses pensées.
Le lendemain, l'église de Saint-Martin ne pouvait pas contenir la foule qui s'y rendit. Il vint un grand nombre d'habitants de Quillan de Daxat et de tous les endroits environnants où la nouvelle de la mort de Catherine et du projet du curé s'était répandue. Ou assista à la messe avec des pics, des pioches et des pinces. Instruments et hommes furent bénis; et après une courte et chaleureuse exhortation, qui remplit tous les assistants de l'esprit de Dieu, ils partirent, le curé à leur tète, armé lui-même d'une pioche, et s'en vinrent à la Pierre-Lisse. Le roc fut entamé. Ainsi s'ouvrit cette route, œuvre non moins digne d'admiration, pour le mérite de son exécution que pour les généreux sentiments qui la firent entreprendre.
Le curé Armand eut le bonheur de la voir achevée et il jouit encore quelques années de la reconnaissance du pays. Cette route n'apporta pas la richesse dans le village de Saint-Martin, mais elle y fit naître du moins une grande sécurité et bientôt même on y ressentit quelque aisance. La vie y devint plus facile; les femmes s'en allèrent à Quillan sans danger et sans fatigue; leurs voyages, si pénibles auparavant, ne furent qu'un jeu pour elles. Il semblait à ces pauvres gens qu'on leur eût ôté la montagne de dessus la tète. Le contentement qu'éprouvait le curé d'avoir soulagé la misère de son pauvre troupeau, la seule satisfaction de se dire que son bien-être était son ouvrage, ce doux prix de la conscience eût suffi à son coeur, cependant une récompense plus éclatante lui était due: il obtint celle qui aurait pu le mieux flatter sa vanité (s'il avait eu la moindre vanité), l'insigne honneur d'entendre son éloge de la bouche même de l'empereur. Quoiqu'il n'eût jamais eu d'autre mobile de ses actions que la plus pure charité, il dut lui être doux de se voir honoré par celui qui était la gloire de la France; il dut lui être doux au moins de reconnaître dans le chef d'une grande nation un homme sensible et juste, dont la faveur allait chercher les bonnes oeuvres dans les coins les plus reculés de l'empire. C'était à l'époque où la France entière ressemblait à un vaste camp tout hérissé de baïonnettes, retentissant d'armes et de roulements de tambours; d'innombrables bataillons traversaient sans cesse nos villes, tous leurs vieux et glorieux drapeaux allant du nord au midi de l'Europe. Napoléon passa avec eux à Toulouse. Un peuple immense était venu pour le voir passer. L'empereur, qui avait craint de ne recevoir qu'un accueil froid dans cette ville, de la trouver rebelle, la vit enthousiaste et asservie à sa gloire. Jamais l'exaltation qu'excitait partout sa présence n'avait eu à ses yeux de plus vifs transports. Il s'en montra reconnaissant, il combla la métropole du midi des marques de sa munificence. Il ne devait s'arrêter que quelques heures à Toulouse; il se trouva si bien au milieu des témoignages spontanés de son dévouement qu'il y demeura plusieurs jours. Ce furent des jours d'une véritable ivresse; les rues plantées d'arbres s'étaient couvertes de tentes, comme aux plus beaux jours de ses fêtes religieuses. Aux premiers rayons du soleil un immense murmure s'élevait dans la ville et parcourait les rues précédant et suivant l'empereur, qui semblait porté par les flots d'un peuple en délire.
Mandé par l'archevêque, le curé Armand arriva à Toulouse au milieu de ces fêtes. Ce n'était pas un prêtre qu'une vertu orgueilleuse élevait au-dessus de tout ce bruit dont la ville était pleine, et qui, pour la première fois, frappait son oreille, mais un homme simple de cœur, sensible et bienveillant à tous. En entendant ces cris d'amour et de joie, il fut profondément ému et il ressentit quelque peu de frayeur en lui-même, en pensant qu'il allait être présenté à celui qui était l'objet de cette sorte de culte. Lorsqu'il se trouva au palais au milieu de la brillante élite du pays, il se tint humblement de côté, se demandant ce que lui, pauvre curé de hameau, y était venu faire. Mais dès que l'empereur parut, au moment où les premiers rangs s'inclinaient devant lui, il sut d'un coup d'œil embrasser toute l'assemblée et y découvrir le modeste et respectable curé. D'un regard il lui ouvrit un chemin au milieu de cette foule de gens titrés, d'un mot il lui fit un piédestal, et la tête blanche du vénérable curé rayonna près de la sienne; la vertu et le génie confondirent un moment leur auréole.
— Monsieur le curé, dit l'empereur, j'ai su ce que vous avez fait; vous avez mérité toute mon estime. C'est ainsi que j'entends et que j'aime la religion, toute de charité active et utile. En présence de tous comme en particulier, il lui donna le plus haut témoignage de sa satisfaction. Il offrit une noble récompense à ses vertus. Désirant ouvrir un champ plus vaste à l'exercice de sa charité, il voulut le faire évêque mais la générosité et la grandeur de l'empereur ne l'emportèrent pas sur le désintéressement et la modestie du curé Armand. Il s'excusa sur sa vieillesse, sur ses faibles moyens, sur son amour enfin pour ses bons villageois, qu'il ne voulait pas quitter. Il demanda seulement pour réparer son église, quelque peu d'argent que Napoléon lui accorda avec ce sourire sympathique dont il payait les cœurs incorruptibles. L'empereur exigea seulement qu'il acceptât la croix de la Légion-d'Honneur.
— Prenez-la, lui disait-il en lui présentant une croix ; lorsqu'un soldat mutilé la verra sur votre poitrine, il sera plus fier de la sienne.
Le curé Armand sortit du palais plus ébloui de la majesté simple qui l'avait frappé dans l'empereur que de tout ce magnifique appareil qui l'entourait, bien convaincu que ce n'était ni le succès, ni la puissance qui l'avaient fait si imposant à la foule, mais sa propre grandeur.
Quelques hommes de Saint-Martin, venus à Toulouse avec leur curé, l'attendaient à la porte du palais. Quand ils le virent arriver avec sa croix Suspendue sur la poitrine à un beau ruban rouge, ils parurent plus heureux et plus enorgueillis de cet honneur qu'il ne l'était lui-même. Il s'avança cependant, souriant d'aise de les voir tout ébahis; mais en passant devant les sentinelles qui lui portèrent les armes, il montra un modeste embarras pour leur rendre leur salut : il découvrit timidement la tête, et le rouge delà pudeur monta au front du vieillard comme au front d'un enfant.
Tous ces nobles honneurs, ce culte, ce bruit, cette ivresse de la puissance, ne le troublèrent pas. Il aurait pu prendre une place parmi les grands de la terre : il ne la dédaigna pas, il témoignait au contraire tous ses respects pour les renommées honorables, pour les distinctions méritées dans le monde; mais il désirait pour lui moins d'éclat, il voulait une scène moins élevée, où le coeur pût jouer le premier rôle; il préférait l'amour de ses villageois aux hommages des hommes; il revint à Saint-Martin aussi pur de toute ambition, aussi simple qu'il en était parti.
II ne put cependant quoi qu'il fît, se soustraire aux honneurs qui lui furent rendus sur sa route, depuis Pamiers jusqu'à Quillan. Il était connu dans l'Ariége ; il voulut, avant de rentrer dans son modeste réduit, dont il pensait ne plus sortir, car il se faisait bien vieux, dire à ses amis un dernier adieu. Il était venu à Toulouse par la plaine, il s'en retourna à Saint-Martin par la montagne; et comme il n'y avait pas de voitures sur sa route, il s'en alla à cheval à petites journées, passant par Pamiers, Foix, Lavelanet, Chalabre. Des hommes de Quillan et de Saint-Martin se plaisaient à le précéder de quelques heures et à annoncer son arrivée.
Sa bonne renommée comme une douce odeur portée par les brises des montagnes était descendue dans ces villes; on y connaissait sa vie de pieté, d'amour, de bienfaisance, cette vie qui fut une bonne œuvre continuelle; il venait d'ailleurs de voir l'empereur de lui parler; il portait sur lui comme un reflet de sa gloire; c'étaient là des motifs assez puissants pour attirer la foule à sa rencontre, et on lui faisait à son passage dans chacune de ces villes une superbe réception. Mais c'est surtout à Quillan que l'ovation fut complète. Le curé Armand y arriva un jour de fête. Lorsqu'il atteignit le col de la Visla, d'où le regard plonge au loin sur la ville, et découvre la vallée qu'arrose l'Aude, il vit échelonnées sur le chemin sinueux de la montagne les populations de Quillan, Belviane et Saint-Martin qui l'attendaient sans doute, car dès qu'il parut des cris de joie retentirent dans l'air, et tous les bras s'agitèrent pour le saluer. Il descendit la montagne porté plutôt que conduit par tout ce peuple; et monté sur son petit cheval, il fit une entrée vraiment triomphale à Quillan.
Le curé Armand ne quitta plus Saint-Martin. Il vieillit sans que l'ardeur de sa charité s'affaiblît ; les doux rayons de ses yeux gardèrent jusqu'au dernier moment toute la chaleur de son ame; lorsque sa voix et ses mains tremblèrent, sa vie sembla s'être retirée au cœur et jamais peut-être il ne donna plus de preuves de l'excellence de sa nature. Il mourut doucement, en s'éteignant comme le dernier sourire d'un beau crépuscule. Son ame se détacha sans effort de la terre; elle s'en alla un jour qu'il se chauffait au soleil devant la porte du presbytère. Sa tête s'inclina sur sa poitrine avec un petit gémissement. Une femme qui le vit pâlir l'appela : Monsieur le curé ! Il ne répondit pas. Elle toucha sa main; elle était déjà froide. Alors elle jeta de hauts cris, elle appela au secours. D'autres femmes accoururent, elles entourèrent le curé, s'empressèrent auprès de lui avec cette émotion et ce trouble de tendres filles qui voient mourir leur père : elles lui prodiguèrent les soins les plus touchants; mais il était mort.
J.-L. Lugan.

Aventures de Jean Blaireau

Les aventures de Jean Blaireau sont une nouvelle éditée en 1841 de Louis Amiel auteur par ailleurs d'une biographie de Félix Armand
louis Amiel né à Quillan connait vraisemblablement Saint Martin ou il situe ces "aventures". Louis Amiel apparait dans la "Vies des personnages célèbres de l'Aude" de Jean Girou". et est référencé dans wikipédia (même si c'est moi qui ait rédigé le dit article...).

I.
A trois milles environ de Quillan, petite ville du Haut-Languedoc, on rencontre, en remontant le cours de l'Aude, un sombre et étroit défilé qui, pareil à une brèche immense, coupe en deux une haute montagne. A l'autre bout de ce défilé, dans lequel la rivière gronde en luttant contre les rochers entassés dans son lit, on découvre le chétif village de Saint-Martin, suspendu sur un versant rapide et couronné au levant et au midi par des rocs gigantesques dont la blancheur contraste avec la sombre verdure des sapins de la forêt royale des Fanges, qui débordent sur plusieurs points leurs sommets aigus. Cette forêt a appartenu, selon les vicissitudes du temps, tantôt aux puissans comtes de Roussillon, qui durent en faire le théâtre de leurs chasses, tantôt aux archevêques de Narbonne, et enfin à l'État, qui l'a exploitée et l'exploite encore pour la marine royale.

Avant la révolution de 93, cette forêt était très peuplée de bêtes fauves, et surtout de sangliers, mais n'en mangeait pas qui voulait, les habitans de Saint-Martin encore moins que les autres, attendu leur voisinage qui les exposait à la surveillance plus immédiate des gardes. Il arrivait bien, par-ci par-là, que quelques sangliers manquaient à l'appel, vu les promenades fréquentes au clair de lune de quelques mauvais gars de Belvianes, village situé à contre-bout du défilé, lesquels, malgré l'exemple récent d'un des leurs pris en flagrant délit et pendu sans rémission, n'en continuaient pas moins leur périlleux métier. Cependant le bruit courait que tous les habitans de Saint-Martin n'étaient pas logés à la même enseigne, et que l'un des plus pauvres, Jean Blaireau, avait dans sa cave une douzaine de jambons fumés de la plus belle venue, et dont pas un des porchers qui traversaient annuellement le village, ne pouvait se flatter d'avoir vendu les individus auxquels ils avaient adhéré naturellement ; mais ce qui ouvrait un champ plus vaste aux conjectures et dépistait complètement les mauvaises langues, c'est que maître Blaireau, outre qu'il était vieux, borgne et boiteux, n'avait, de sa vie, manié un fusil, et encore moins les écus nécessaires à pareil achat ; de sorte qu'à moins de supposer la découverte d'un trésor dans le maigre champ qui l'aidait à peine à vivre lui, son âne et sa femme, car il avait une femme, le cher homme, vérifiant ainsi pour sa part, le proverbe du couvercle qui, si ébréché qu'il soit, trouve toujours sa marmite, il devenait impossible d'assigner un motif raisonnable à cette possession. On fut donc réduit, pour trancher le nœud, à faire intervenir le diable, auxiliaire fort commode, sinon très lumineux, pour les gens dont la sagacité est à bout. Mais Blaireau s'inquiétait si peu du qu'en dira-t-on, qu'il n'avait pas l'air de faire attention aux chuchotemens des commères qui, groupées devant les portes, se signaient charitablement en le voyant passer. Au demeurant la meilleure pâte d'homme, bon, serviable, et ce qui ajoutait encore au louche de ses jambons, si compatissant, qu'il n'eût pas tué une mouche sans nécessité; fuyant quand sa ménagère tordait le cou à quelque poulet, tant il respectait la vie que Dieu fait circuler dans tous les êtres; à ce point qu'ayant un jour rencontré dans une sente un lièvre pris à un collet et se débattant encore, il l'en détacha précipitamment et fut si ravi après, de le voir détaler gaillardement, qu'il lui envoya, Dieu me pardonne, sa bénédiction.
Ce fut par suite du même sentiment qu'il pleura un renard qui mangeait ses raisins et que le jeune marquis d'Axat tua sous ses yeux ; mais c'est là sa seconde aventure : n'anticipons pas.
Un jour donc que, selon son habitude, Blaireau se rendait dès le point du jour, à son champ, clopin-clopant, une bêche sur l'épaule, sa femme à ses côtés et son âne devant, ils rencontrèrent un magnifique troupeau de porcs descendant du côté de Mont-Louis; et comme sa moitié s'extasiait sur leur beauté tout en déplorant la misère qui ne lui permettait pas d'en saler un, à la saint Vincent, comme ses voisines plus aisées, Blaireau s'efforçait en vain de la calmer.
— Songe, femme, lui disait-il, que ce que tu regardes comme un mal est un bien, car Dieu l'a voulu.
— Même la misère, n'est-ce pas?
— Et sans doute, car les pauvres sont ses enfans. Qu'est-ce que ce monde qui fuit comme une ombre en vue de la mort et de l'éternité ! Songe à la parole du Sauveur : qu'il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille.
— Fais-toi curé ! répondit sèchement sa femme.
C'est ainsi qu'ils continuaient à deviser, l'un courant après l'éternité, l'autre après ses porcs, lorsqu'ils furent brusquement interloqués par le son des cors, les abois des chiens et les cris des piqueurs qui éclatèrent inopinément au dessus de leurs têtes, dans la forêt des Fanges, dont les sapins débordaient le faite d'un précipice immense surmonté d'une croix en fer (Cette croix rappelle la mort d'une des plus jolies filles de Saint-Martin. Pendant qu'elle gardait son troupeau, un ours se jeta sur elle et l'enlaçant dans ses bras l'emportait, quand un bûcheron, attiré par les cris de l'infortunée, s'efforça à coups de hache de lui faire lâcher prise ; mais le ravisseur, plus soucieux de sa proie que des coups, l'emportait toujours en reculant, quand il tomba dans le précipice avec la jeune fille, et tous deux furent broyés), au bas duquel leur champ était situé.
— Encore quelque pauvre bête qu'ils vont traquer et mettre à mort, murmura Blaireau en soupirant, et pourquoi, juste ciel ! pour avoir brouté l'herbe, bu de l'eau claire et loué Dieu à sa façon en s'ébattant au soleil.
— Dis, imbécile, pour avoir dévoré nos navets en labourant notre champ de leur groin, comme font les sangliers, vendangé notre vigne comme le renard, pillé nos ruches comme l'ours.
— Eh ! quand cela serait, est-ce une raison pour leur ôter la vie que Dieu leur a donnée?
— Pourquoi pas, s'ils en privent eux-mêmes les chrétiens en leur coupant les vivres ; car enfin, sans leurs ravages.... nous aurions un cochon.
— Elle n'en démordra pas, fit tout bas le bonhomme. Eh bien! ajouta-t-il impatienté, tu en auras un, deux, trois et même cent, s'il plaît à Dieu.
— Ou au diable !
— Miséricorde! fit Blaireau en se signant, tu blasphèmes, malheureuse !
Ici le bruit de la chasse se rapprochant de plus en plus et roulant avec fracas sur les hauteurs environnantes, couvrit la voix de madame Blaireau qui reprit avec un redoublement de fureur :
— Prends garde, vieux fou, qu'ils ne tombent du ciel tout rôtis.
— Rien n'est impossible à Dieu, continua Blaireau qui baissait le ton à mesure que sa moitié enflait le sien.
Il achevait à peine, qu'une masse noirâtre, pareille à un cochon, s'élança du haut du précipice et tomba en sifflant à leurs pieds, un second, un troisième, un quatrième, un sixième enfin suivirent le même chemin avec la prestesse des moutons de Panurge, sans laisser aux époux le temps de respirer.
Six beaux sangliers, ma foi !
Le dernier était tombé depuis quelques secondes, que madame Blaireau, toujours les mains jointes, les yeux en l'air et la bouche béante, semblait attendre une recrudescence de cette manne si peu semblable à celle de l'Exode. Quand elle se fut assurée que le ciel bornait là son présent, elle toisa son homme de la tête aux pieds avec cet étonnement mêlé d'effroi que dut éprouver Balaam en entendant parler son âne, fit un grand signe de croix, puis relevant prestement son tablier, prit un vaste sac destiné à recueillir ses navets, et pendant que son mari, non moins étonné, contemplait dans une muette angoisse tant de victimes, elle déploya de ses mains et de ses dents convulsives l'ouverture du sac, sommant son mari d'un signe énergique d'y introduire au plus vite l'un des sangliers.
Notre homme, malgré sa répugnance, et un peu aussi en considération du danger auquel il s'exposait, si un garde forestier venait à passer et verbalisait contre eux, ce qui aurait pu les mener à la potence, obéit, non sans murmurer, à chaque effort pour ensacher le défunt: Pauvre bête! Quand ce dernier fut dument ficelé, empaqueté et hissé sur le dos de l'âne, madame Blaireau, en femme avisée, joncha de branchages et de feuilles de vigne les cadavres restans, puis, faisant siffler une gaule sur les côtes du baudet, le chassa gaillardement devant elle jusqu'au logis.
C'est ainsi qu'elle les voitura un à un jusqu'au soir sans se donner le temps de boire ni de manger, non plus que son digne conjoint, mais par un motif différent, car la tristesse produisait sur son estomac le même effet que la joie sur celui de sa compagne.
Maintenant, revenons sur nos pas, et voyons comment les males-langues de Saint-Martin étaient parvenues à transformer ce présent du ciel en cadeau du diable.
Le dimanche qui suivit l'événement, quelques habitans groupés devant l'église, après la grand'messe, écoutaient attentivement un piqueur à la livrée du marquis d'Axat.
— C'est un vrai tour du malin, disait-il (ici l'auditoire entier se signa), jamais sangliers en chair et en os n'auraient pu courir de la sorte : de la Pierre-Lis (C'est le nom qu'on donne au défilé dont tous avons parlé au début de ce récit.) au Quirbajou, du Quirbajou à Carach (Nom des montagnes qui avoisinent. mem Saint-Martin et Axat, autre village peu éloigné en amont de la rivière), de Carach à la rivière, six lieues au moins, enfin ils se rembuchent a la Croix de l'ours... - Ah! ah! nous les tenons! s'est écrié notre jeune maître, cornez fanfares! Tayaut ! Tayaut! La meute se précipite comme un ouragan, nous nous lançons après elle, plus d'issue possible, ils sont acculés à la croix, entre nous et le précipice: Tayaut! Tayaut! pieux et fusils sont en arrêt! cornez fanfares!.... Voilà que tout-à-coup nos chiens déchantent et reviennent à nous, la queue et l'oreille basses; nous avançons rapidement, serviteur: pas plus de sangliers que dans mon œil. Que sont-ils devenus? hein !
— Il est de fait, dit un des assistans, que je n'y vois que du feu.
— Et moi donc! fit un second.
— C'est bien pour cela, reprit le narrateur, en baissant mystérieusement la voix, que le diable (nouveaux signes de croix simultanés dans l'auditoire), ainsi que je vous l'ai dit en commençant, était de la partie, car rien, voyez-vous, ajouta-t-il en se frappant le front, non, rien ne me tirera de là qu'ils se soient évaporés dans l'air comme les sorcières au sabbat.
A ces derniers mots, on vit l'un des auditeurs se détacher du groupe, clopin-clopant, non sans cligner de l'œil, en riant dans sa barbe, des sangliers fantastiques dont il allait peut-être en ce moment manger une tranche succulente tête à tête avec sa ménagère.
II.
Nous avons vu que madame Blaireau était loin de partager la sympathie de son bénin conjoint pour les quadrupèdes et volatiles en général, et pour le renard. en particulier, à cause de ses pilleries habituelles dans un petit carré de vigne qu'ils avaient au bout de leur champ. Or, parmi les qualités intrinsèques du renard, Blaireau admirait surtout son museau effilé, son œil luisant et sa belle queue traînante; ce n'est pas qu'il ne trouvât à reprendre un tantinet sur sa moralité, mais il fermait les yeux avec cette indulgence chronique des vieux oncles de comédie pour leurs mauvais sujets de neveux. Voici à quelle occasion ce faible lui était venu.
Au pied de la grande muraille du précipice que les sangliers avaient mesuré si lestement, le digne homme avait bâti, dans un enfoncement exposé au midi, une petite cabane servant à serrer ses ustensiles, à l'abriter en cas d'orage, et souvent aussi à prier Dieu en présence du soleil, des fleurs et des oiseaux qui venaient chanter sur un vaste chêne au tronc creusé par les siècles, dont les vigoureux branchages se projetaient sur son toit. Un jour donc, qu'il se livrait à cet hymne muet du cœur qui est la prière la plus douce et la plus vraie de la créature à son créateur, il en fut brusquement arraché par un nouveau bruit confus de cors, de piqueurs et de chiens venant de son côté. Au même instant il croit entendre un léger frôlement sous les pampres, et voit saillir en face de lui un renard qui, après deux ou trois bonds en zig-zag, suivis de bruyantes et copieuses fusées, s'élança sur un tertre voisin, et de là au pied du chêne, dans le creux duquel il s'insinua comme un ramoneur, car, un moment après, Blaireau le vit reparaître, à son grand étonnement, à l'orifice d'un trou immédiatement au dessous de l'infurcation du tronc, et rester là, comme un paisible bourgeois à sa croisée, peu soucieux des abois furieux de la meute qui, se rapprochant de plus en plus, ne tarda pas à faire irruption dans le champ comme un torrent tumultueux.
En ce moment, Blaireau, qui tremblait déjà pour son voisin, trembla plus fort en voyant les chiens le nez sur sa trace, se ruer en bloc et furieux vers le chêne; cependant le renard, loin d'éprouver la même émotion, gardait toujours sa paisible altitude, contemplant narquoisement de sa lucarne ses persécuteurs qui, avant d'arriver au tertre, rabattirent comme par enchantement leurs grosses voix, reculant la queue basse, non sans éternuer bruyamment, devant les copieuses fumées que le compère avait éparpillées sous sa croisée.
Mais à la vue des chasseurs accourant à leur tour, la terreur de Blaireau s'accrut ; craignant de se trouver placé entre la nécessité de découvrir la retraite du fugitif ou de mentir, il se hâta de rentrer dans sa cabane avant d'être vu, ferma soigneusement la porte au verrou et se tint coi près d'une lucarne latérale faisant face à celle de son voisin. Il y était à peine installé qu'il entendit les chasseurs, jurant et tempêtant après leurs chiens pour leur faire reprendre la voie; mais en vain.
— C'est donc un diable que ce renard, s'exclama l'un d'eux a qu'il reconnut pour le jeune marquis d'Axat. Voilà la troisième fois qu'il nous joue ce tour, et toujours à la même place; je n'en aurai pas le démenti.
A ces derniers mots Blaireau sentit une sueur froide humecter son front et se tourna avec anxiété vers son voisin; mais celui-ci, à sa grande joie, était prudemment rentré dans le tronc; le bonhomme fit de même ; il s'enfonça dans le plus obscur de sa cabane en retenant sympathiquement son souffle, comme si ses propres jours eussent été en péril.
Enfin, après de nouveaux et vains efforts pour faire reprendre la voie à la meute, les chasseurs s'éloignèrent. Alors seulement Blaireau respira plus à l'aise, il remit doucement le nez à sa lucarne et vit son voisin en faire autant de son côté; tous deux avaient l'air d'échanger un regard d'intelligence qui semblait dire : Nous l'avons échappé belle.
Dès ce moment leur connaissance fut faite. Et tandis que l'un ouvrait avec précaution la porte de sa cabane, l'autre se laissait couler de son premier étage au rez-de-chaussée, et de là dans la vigne où, pour se remettre de sa fugue laxative, il happait les raisins à droite et à gauche.
Le croquant s'habitua tellement à l'indulgente hospitalité de Blaireau, qu'il ne se gênait plus même en sa présence, pour fourrager sa vigne : de là, les doléances de madame Blaireau qui, pour couper court au dégât, jeta du poison au pied des souches, mais c'était temps perdu, car à peine avait-elle le dos tourné que Blaireau ramassait jusqu'au dernier atome la perfide amorce, et courait la jeter dans la rivière qui coulait au bas de son champ, non sans s'être demandé après coup, le digne homme, si les truites et les barbillons ne seraient pas victimes de sa partialité pour le renard.
Jusque là tout allait pour le mieux, et l'admiration du bonhomme pour son nouvel ami n'aurait fait que croître et embellir, sans quelques légers écarts qui jetèrent de fâcheuses lumières sur sa moralité. Manger les raisins, se disait-il, rien de mieux; c est le droit de toute créature qui a faim et qui aime les raisins ; mais faire de sa vigne un coupe-gorge pour les oiseaux et les lapins, voilà qui renversait toutes ses notions sur le juste et l'injuste. Il s'était aperçu, en effet, que son ami n'avait de l'anachorète que la cellule, et que, loin de se borner au régime végétal, il empiétait de telle sorte sur l'animal, qu'il ne se passait pas de jour que quelque grive friande ou quelque merle étourdi ne tombât sous sa dent, ainsi que le témoignaient les débris encore frais de plumes et d'os éparpillés autour de sa retraite. Il ne pouvait digérer surtout, ce candide Blaireau, un pauvre Janot lapin, surpris et méchamment étranglé sous ses yeux, pendant qu'assis tranquillement sous le pampre humide de rosée, il procédait de ses pattes de devant à sa toilette matinale ; mais ce qui surtout faillit à combler la mesure, ce fut un infâme guet-apens contre un saint homme de lièvre qui, dès l'aube, regagnait son gîte à petit bruit, tout parfumé des émanations du thym et de la lavande.
Ceci mérite quelques détails.
Un jour donc, Blaireau s'étant rendu à sa vigne dès le Potron-Jacquet (Expression encore en usage dans le siècle dernier : il avançait chemin monté sur son criquet, Se levait tous les jours dès le Potron-Jacquet.( Poème de Cartouche)), voulut s'assurer, avant de se mettre à l'ouvrage, si son voisin l'anachorète dormait encore. Il s'approche du chêne avec précaution, et ne tarde pas à le voir, grâce à la lune qui brillait, se hisser doucement sur l'infurcation du tronc, et là, le cou tendu, les oreilles droites et frémissantes, écouter, non sans se lécher de temps en temps les babines, le chant des coqs de Saint-Martin que lui apportait le vent, musique plus suave à son oreille que la plus belle partition de Rossini; mais soit qu'il n'eût pas saisi son véritable point d'acoustique, soit qu'une nouvelle idée trottât dans sa tête, il se laissa couler au bas de son observatoire, d'où, au lieu de se diriger vers Saint-Martin, il grimpa le long d'un sentier opposé, quêtant comme un chien le nez rez-terre, revint sur ses pas, s'arrêta court non loin de Blaireau qui le regardait faire, puis sauta prestement dans une touffe de buis, s'y blottit comme un chat à l'affût, et ramassant insensiblement, comme ce dernier, les pattes sous son ventre et balançant ses épaules, s'élança au milieu du sentier qu'il venait de quitter et rentra lentement dans sa cachette, comme s'il eût mesuré la distance qu'il venait de franchir. Le drôle répéta plusieurs fois la même manœuvre, sautant du même endroit et retombant à la môme place avec une admirable précision, au grand étonnement de Blaireau, qui de plus en plus émerveillé de cette singulière gymnastique, se perdait en conjectures pour en deviner le but :
- Peut-être, se disait-il, est-ce une danse matinale, utile à la santé de ces bêtes; possible encore qu'il secoue ses puces comme madame Blaireau, quoiqu'à vrai dire elle s'y prenne autrement... ou bien... Le bonhomme eût erré cent ans dans ses interprétations. si le renard n'avait pris soin de l'en tirer lui-même par une explication foudroyante.
Depuis quelques minutes il avait suspendu ses bonds et ne bougeait, non plus qu'un mort, de sa cachette. La lune en ce moment se confondait avec les premières teintes de l'aurore, quand Blaireau crut entendre rouler quelques petits cailloux dans le haut du sentier. Il se tourne et voit un lièvre, les oreilles droites et confiantes, descendant de leur côté : ce fut un terrible éclair pour le digne homme; il aurait voulu douter, mais le renard ne lui en donna pas le temps,
car il tomba sur le râble du levraut comme une bombe, au moment où celui-ci passait sous sa cachette; et quand Blaireau, clopinant, soufflant et pantelant, arriva pour délivrer la victime, il ne trouva plus qu'un cadavre. Il ne perdit pas néanmoins la tête. Craignant que le corps du défunt ne servît de pièce de conviction contre lui, dans le cas où un garde viendrait à passer, il se hâta de l'emporter et de le serrer dans un panier qu'il cacha sous sa vigne.
Une chose le flattait pourtant, malgré son horreur pour le meurtrier, c'était sa docilité à lui céder sa proie: Qui sait, se disait-il, c'est peut-être un présent de sa façon qu'il a voulu me faire; mais notre papelard connaissait son voisin sur le bout du doigt, et savait mieux que normand de Normandie, qu'il faut savoir donner à temps pour mieux reprendre ensuite.
C'est ce qui arriva en effet. Le renard depuis un instant s'était réinstallé dans son observatoire aérien, d'où il suivait de l'œil tous les mouvemens du bonhomme; aussi, à peine le vit-il remis à l'ouvrage et le dos tourné, qu'il descendit et se glissant catimini sous les pampres, s'approcha du panier dont il souleva le couvercle avec son museau, et repêcha son lièvre qu'il fut enterrer à quelques pas de là ; puis, comme le grand jour était venu, il remonta la colline et s'enfonça dans la forêt des Fanges, semblable en cela aux grands scélérats qui, après la perpétration de leur crime, cherchent les ténèbres, redoutant autant l'œil du jour que celui de leur conscience.
Mais enfin allait sonner l'heure du châtiment, qui, bien que boiteux comme Blaireau, au dire des anciens, finit toujours par attraper le coupable.
Les abois de la meute retentirent de nouveau ce jour-là, répétés au loin par les échos de la Pierre-Lis ; soudain un chasseur parut au haut du sentier, théâtre du meurtre récent du lièvre, et se plaça de façon à dominer le point où les chiens étaient constamment en défaut. Blaireau continuait à bêcher son champ, machinalement et comme hébété par la douleur ; quelque chose glisse à ses côtés; il se retourne et voit maître renard fuyant dans la direction du chêne, non sans avoir préalablement lancé au vent ses fusées accoutumées, avec accompagnement de force gambades, mais cette fois en pure perte, car le chasseur en sentinelle, qui n'était autre que le marquis d'Axat, avait tout vu : aussi agita-t il son bonnet en l'air et lit-il signe en riant à ses gens d'approcher.
Le chêne fut cerné de façon à couper toute retraite à l'animal. Blaireau contemplait dans un muet effroi les préparatifs du siège, et quand il vit le marquis commander à ses gens de bourrer le tronc de chaume et de feuilles sèches pour l'enfumer, n'y pouvant plus tenir, il s'approcha de lui le bonnet à la main et la larme à l'œil, le suppliant d'épargner cette pauvre bête, son hôte, son ami... Il l'appela son ami, le brave homme. Mais chacun lui rit au nez. Cependant la fumée commençait à monter, s'échappant en légers filets des fissures de l'arbre. Le renard ne tarda pas à éprouver, comme le pendu de la complainte ( Au Puy donc il fut amené, Et pour si voire condamné A mourir de la courte haleine, Qui n'est pas une chose vaine; Car, messieurs, il faut l'avouer, Il y a du plaisir à respirer.(Complainte du Pendu)), tout le plaisir qu'il y a à respirer. Il se hâta donc, à mesure que la fumée montait, de gagner les étages supérieurs, pressé d'un côté par la vapeur croissante, de l'autre par la crainte de se montrer; il fut contraint néanmoins de mettre le nez à sa lucarne, en éternuant bruyamment au milieu des houras joyeux des assiégeans; enfin, n'y pouvant plus tenir, il sauta sur le haut du tronc d'où, pendant qu'il protestait contre cette violation de domicile, en montrant ses dents aiguës et luisantes, un coup de feu l'étendit mort au pied de l'arbre, sur les débris de ses propres victimes.
Blaireau n'attendit pas la fin de la tragédie pour aller se cacher dans sa cabane; il y resta comme anéanti, la tête entre ses mains; au bruit du coup qui tuait son ami, il fit un soubresaut comme s'il eût été frappé lui-même.
Cependant les chasseurs se retiraient, emportant en triomphe le croquant, dont la peau, pour servir d'exemple à ses pareils, fut clouée prevôtalement à la porte du château d'Axat où, pendant plusieurs hivers, sa queue flottante qui faisait l'admiration de Blaireau, servit d'épouvantail aux oiseaux de nuit.
L. AMIEL.
(Extrait des Souvenirs d'un Chasseur des Pyrenées.)

L'abbé Armand

l'abbé Armand est une nouvelle éditée en 1842 de Samuel Henry Berthoud qui raconte une anecdote sur Félix Armand, vraie ou plus vraisemblablement romancée ?
S. Henry Berthoud a été rédité récemment et cette nouvelle incluse dans "Les histoires de mon oncle Samuel" peut être trouvée en librairie.

En 1807, vers le commencement de l'été, un régiment de hussards traversa Carcassonne. Les officiers de dragons qui tenaient garnison en cette ville offrirent un banquet à leurs camarades, et jamais repas de corps ne fut aussi gai et aussi bruyant. On but tant de fois à la santé des braves cavaliers, on porta de si nombreux toasts à l'empereur Napoléon et à la gloire des armes françaises, que fort peu de convives gardèrent leur sang-froid ; les plus calmes s'amusaient à casser les glaces du salon et à jeter par la fenêtre les porcelaines. Le banquet se prolongea jusque vers onze heures du soir.
Quand on sortit de table, à peine restait-il dans Carcassonne quelques maisons éclairées. Tout le reste de la ville dormait. Jugez de la joie qu'éprouvèrent les officiers, échauffés par le vin, à réveiller par leur tapage les bourgeois pleins de frayeur. Tantôt ils criaient au feu, et saluaient de huées les têtes effarées qui se montraient tout-à-coup aux fenêtres ouvertes avec effroi. Tantôt ils décrochaient les enseignes, frappaient aux portes et se livraient à mille extravagances. Le temps se montrait complice de ces folies, car un orage affreux éclatait sur la ville, la pluie tombait par torrents, le tonnerre grondait, et de larges éclairs venaient tout-à-coup jeter une lueur rouge dans l'obscurité profonde des rues.
Ce fut à la clarté rapide d'un de ces éclairs qu'un groupe de sept ou huit sous-lieutenants aperçut un homme abrité sous un large parapluie et qui semblait s'être perdu dans la ville; car il marchait en hésitant et comme quelqu'un qui ne sait de quel côté diriger ses pas. A la fin, il parut éprouver une sorte de joie en apercevant l'écriteau d'une rue à demi éclairée par la lampe vacillante d'un réverbère. Il s'approcha pour mieux lire ; mais, au même instant, une pierre lancée par un des hussards brisa le réverbère. Les jeunes fous, après avoir ri aux éclats de cette belle équipée, entourèrent la victime que leur livrait le hasard et lui demandèrent bruyamment une place sous son parapluie. — Messieurs, leur répondit une voix douce mais ferme cependant, si je pouvais être utile à l'un de vous et le garantir de la pluie, je le ferais avec empressement. Mais comme des officiers n'ont guère l'habitude de se servir de parapluie, et que le mien, quelque grand qu'il soit, ne saurait abriter neuf personnes, je vous prie de me laisser continuer ma route et gagner un gite. Le parapluie! il nous faut le parapluie !
Avec un sang-froid et une résignation qui eussent touché et désarmé les écervelés si le vin n'eût point troublé leur raison, l'ecclésiastique leur remit le parapluie. rajusta son manteau sur ses épaules et voulut s'éloigner Mais ce n'était pas le compte des jeunes gens. — Halte-là , qui vive! fit l'un d'eux en imitant le cri d'une sentinelle ; où allez-vous ? qui êtes-vous ? que venez-vous faire ici ?— Vous me permettrez, messieurs, de ne point répondre à ces questions, interrompit celui à qui s'adressaient tant d'impertinentes paroles.
Et il marcha en avant.
Peut-être allaient-ils lâcher leur proie, quand, par malheur, un nouvel éclair resplendit et leur montra que celui dont ils venaient de prendre le parapluie était vêtu d'une soutane, que ses cheveux poudrés se cachaient sous un tricorne, qu'en un mot c'était un prêtre. A l'époque dont nous parlons, la plupart des militaires ressentaient pour ce qu'ils nommaient un calotin presque autant d'aversion qu'ils professaient de mépris pour les pékins. L'esprit révolutionnaire et ses tristes erreurs, encore tout-puissant sous ce rapport dans les idées de l'armée, montrait comme odieuses ou comme ridicules la croyance en Dieu et les pratiques religieuses. On n'en était même plus à la philosophie de Voltaire; on ne connaissait que celle de Pigault-Lebrun et du Citateur! de grossiers sarcasmes et de brutales railleries contre le saint Évangile. Vous pouvez juger de la joie des sous-lieutenants quand ils s'aperçurent que le vieillard était un prêtre! Ils lui adressèrent mille propos insolents, et finirent par former autour de lui une ronde, non sans chanter des couplets égrillards, non sans répéter des refrains impies. Le prêtre croisa paisiblement les bras sur sa poitrine, et souffrit ces insultes avec une force et une patience qui certes eussent désarmé les officiers, si le vin n'eût point troublé tout à fait leur raison. Cela dura jusqu'au point du jour, c'est-à-dire près de quatre heures. A la fin, trempés jusqu'aux os par l'orage, vaincus par la fatigue, et désarmés par l'inaltérable résignation du vieillard, ils cessèrent leur persécution et se retirèrent chacun chez eux, laissant le prêtre libre de continuer son chemin. Le lendemain, toute la ville de Carcassonne s'occupait de cette aventure ; les personnes qui habitaient le quartier où la ronde s'était dansée avaient vu, de leurs fenêtres, la scène scandaleuse, sans oser cependant venir en aide à l'ecclésiastique; car c'était s'exposer inutilement aux mauvais traitements des étourdis. Quoi qu'il en soit, malgré la crainte qu'inspirait la force militaire, on se demandait à haute voix, parmi les gens du peuple, si, parce que l'on portait un sabre, on pouvait impunément troubler, pendant la nuit, le repos d'une ville, insulter aux passants inoffensifs, et se livrer à de mauvais traitements sur un vieillard et sur un prêtre. Ces bruits arrivèrent jusqu'au général qui commandait la divison, et qui résidait alors à Carcassonne. C'était un vieux soldat, criblé de blessures et dont l'armée entière connaissait la bravoure. Lorsqu'il reçut des hussards, le lendemain dans la journée, la visite du corps que l'état-major de chaque régiment doit selon l'usage, au chef militaire du département qu'il traverse, le général se plaignit au colonel du scandale commis la veille, et demanda que les coupables fussent signalés. Un silence profond suivit cette question adressée d'un ton sévère. - Puisque vous ne voulez point me répondre, dit-il, je répondrai pour vous, messieurs. Les sous-lieutenants que je vais nommer monteront sur-le-champ à cheval, et attendront mes ordres dans la cour de l'hôtel. Et il nomma les huit étourdis qui, la veille, avaient insulté le prêtre. La discipline militaire oblige à une obéissance passive et sans réplique ; les jeunes gens allèrent donc chercher leurs chevaux et revinrent immédiatement chez le général. Celui-ci, accompagné du colonel, monta lui-même à cheval, et fit signe aux sous-lieutenants de le suivre. Ils obéirent. Après une marche qui dura plusieurs heures, ils traversèrent à la petite ville de Quillan, et la traversèrent sans s'arrêter. Jusque-là, le général n'avait point prononcé une seule parole; il se montra plus communicatif au sortir de Quillan. Cette taciturnité de leur chef, le sentiment de leur faute et l'incertitude du motif et du terme de leur excursion, ajoutaient encore à la tristesse des lieux que traversaient les officiers. Certes, on ne saurait imaginer une nature plus sauvage que celle des flancs inférieurs de la montagne de Quirbajou ; et néanmoins, au-delà de ces flancs, sur les hauts plateaux qui s'échelonnent jusqu'aux Pyrénées, tout devient encore plus désolé. A peine rencontre-t-on, çà et là, quelques sapins; enfin, le sol ne produit, dans ses parties fertiles, que de la bruyère. Les officiers virent le Quirbajou , qui se déploie à droite en sortant de Quillan, s'effacer peu à peu derrière les croupes intermédiaires dont les versants se rapprochaient si fort que les arbres dont étaient couronnées chacune de leurs crêtes se confondaient et formaient une sorte de berceau de verdure. La route s'inclina tout à coup busquement, les pentes s'évasèrent, et un bruit étrange se fit entendre. C'était le fracas de l'Aude qui débouchait, à droite, d'un canal percé dans la montagne, et qui faisait mouvoir les rouages d'une forge. Les voyageurs tournèrent ensuite le coude de la montagne à laquelle la forge est adossée : le Quirbajou reparut sur leurs têtes, d'autant plus rapproché, que les officiers touchaient presque à la courbure de son arc. Plus bas, à un demi-mille devant eux, ils trouvèrent le village de Belvianes, sur le bord de l'Aude. Là, cette rivière cessa de se montrer à leurs regards; une vaste montagne se dressait sur ce point, et semblait se réunir au Quirbajou sans solution de continuité. Que devenait donc l'Aude ? où se trouvait son issue? Tandis que le petit escadron cherchait à deviner ce problème, ils tournèrent la base du mamelon, et le Quirbajou, un instant caché par le village, se montra de nouveau à leurs regards, mais fendu du sommet à sa base par une brèche immense, hérissée confusément de pointes de rochers : c'était à travers cette brèche que l'Aude rampait et se frayait un passage. Cette brèche se nomme la Pierre-Lis. Là, plus de sentier possible; il fallut que les officiers missent pied à terre. Quand ils eurent franchi les sentiers escarpés qui conduisent à travers cette brèche redoutable et périlleuse, le chemin se replia à droite, et ils arrivêrent près de l'abbaye en ruines de Saint-Martin-du-Leez. Non loin, sur le versant de la rive droite, à quelques centaines de pieds au-dessus du fleuve, deux rocs gigantesques, surmontés de croix et inclinés l'un vers l'autre comme deux cornes menaçantes, abritaient sous leur voûte tout un village avec son modeste clocher. Les champs se pressaient alentour, laborieusement étagés par des murs sans ciment, façonnés de pierres plates dont le sol est couvert; ils se hérissaient de maigres et rares moissons, d'arbres rabougris, et de frêles ceps de vigne, dont les racines, dénudées de la couche de terre végétale que ces murs sont chargés de contenir, pendaient le long des ravines et des brèches dont les orages les avaient criblés de toutes parts. Le village lui-même n'était qu'une véritable agrégation de masures : un ravin profond le traversait dans toute son étendue. Dans la saison des pluies, il débordait souvent à l'improviste, emportait dans la rivière, devenue elle-même un indomptable torrent, masures et habitants; ou bien un bloc de rocher se détachait comme la foudre et écrasait les malheureux dans leur sommeil. Quelques poutres jetées sur la rivière servaient de pont aux habitants. Ce village portait le nom de Saint-Martin-Pierre-Lis. —Messieurs, dit alors le général, voici, n'est-ce pas, un pays triste et malheureux ? Eh bien ! vous ne connaissez point encore toute l'étendue de cette tristesse et de ce malheur. Emprisonnés à droite par le Quirbajou et par la forêt de Fanges que vous voyez couvrir les plateaux de l'autre part de la brisure, bornés à gauche par un pays encore plus escarpé que le leur, les habitants de Saint-Martin n'ont d'autre ressource, pour gagner leur vie durant la mauvaise saison, que d'aller vendre du bois à Quillan. Une distance d'une lieue et demie les sépare à peine de cette ville; et cependant, naguère, il leur fallait employer toute une journée et s'exposer à mille périls pour faire ce trajet. L'été, ces braves gens qui abattent les sapins nécessaires au commerce et à la marine, se trouvaient obligés de trainer ces arbres à force de bras, de la forêt de Fanges jusqu'au sommet de la brisure de la Pierre-Lis. Là, ils les précipitaient dans l'Aude; une fois le bois à l'eau , il fallait qu'un bûcheron montât sur l'arbre et le guidât à travers les rochers de l'abîme, des anfractuosités desquels il devait souvent l'arracher au moyen de harpons, et au péril de sa vie. Car les bûcherons accomplissaient dans l'obscurité ce périlleux travail, et de grosses pierres, qui se détachaient des parois, les écrasaient.
Un homme, messieurs, a conçu la généreuse pensée de vaincre la nature de ces lieux redoutables et de devenir le bienfaiteur du malheureux pays que vous voyez. Pour cela, il fallait créer une route, qui formait la corde de l'arc immense de la brèche, c'est-à-dire ouvrir une Voie à travers une masse énorme de rochers. L'homme qui rêva ce projet gigantesque est pauvre et obscur, mais il a mis sa foi en Dieu, et il réussira. Prêtre instruit et d'un haut mérite, on lui offrit une cure productive ; il la refusa, et demanda la cure de Saint-Martin. Là, il étudia les lieux, médita sans cesse son projet, et enfin , un jour, il monta en chaire, et exposa en peu de mots à ses paroissiens ce qu'il voulait entreprendre. Ces hommes simples comprirent l'importance d'un pareil dessein et promirent de le seconder. Le lendemain on se mit à l'œuvre, et les travaux ne furent plus interrompus. Le digne curé, durant cet espace de quinze années environ, sut miraculeusement multiplier les ressources qu'il obtenait de la charité publique, incessamment sollicitée par lui. Aucune démarche ne le rebutait ; quand, harassé de fatigue, il rentrait au village, il ne s'en mettait pas moins à la tête des travailleurs, dont il venait d'assurer le salaire. Après trois ans d'efforts, on arriva à des masses de granit qui fermaient l'entrée du défilé du côté de Belvianes. A la vue de ces rocs indestructibles en apparence, le découragement s'empara de tout le monde. M. Armand, c'est ainsi que se nomme le prêtre, garda seul de la force et de l'espoir; il vendit une partie de son patrimoine, rassembla de nouvelles ressources. Après six années de combat contre la masse de granit, elle s'ouvrit et livra passage. Désormais on put traverser en deux heures la distance qu'on mettait une demi-journée à franchir : c'était beaucoup ; mais il y avait encore loin de cette amélioration à un résultat complet. Il fallait continuer. Hélas ! la révolution était devenue la terreur, et le prêtre dut, je vous l'ai déjà dit. se cacher comme un criminel, et renoncer à ses travaux. Mais enfin l'ordre se rétablit, grâce au premier consul. Le curé revint parmi ses paroissiens, reprit son projet de route avec ardeur, et ne le quitta que pour combattre un terrible incendie par lequel fut dévorée la forêt de Fanges. Grâce au courage du pasteur, qui exposa sa vie avec une sublime témérité, les paysans ne cessèrent point de lutter, pendant trois jours, contre ce fléau, et parvinrent à sauver ainsi à l'état, une propriété de plusieurs millions. M. de Barante, alors préfet du département, écrivit à M. Armand pour le féliciter d'une si belle action, et lui proposa une récompense. M. Armand demanda des secours pour continuer la route de Quirbajou. On les lui accorda. Souvent, pour briser les rochers qui barraient sans cesse le passage, la sape était impuissante, et il fallait recourir à la mine. Un jour, on allait faire sauter un rocher énorme, et déjà la mèche était allumée, quand tout à coup on vit paraître, de l'autre côté de la route, un muletier. Il allait inévitablement périr : chacun resta glacé d'effroi. M. Armand, sans hésiter, s'élança, arracha la mèche et l'éteignit sous ses pieds... Quand un soldat donne une pareille preuve de courage dans les camps, messieurs, on le cite avec admiration !... Ce trait d'héroïsme fut connu de l'empereur. Il écrivit de sa propre main une lettre à l'abbé Armand. Voici comment se termine cette lettre autographe de Napoléon : « L'état deviendra désormais votre trésorier, puis que entre vos mains le billon se change en or massif. » Je prierai M. Armand, tout à l'heure, de nous montrer ce précieux autographe, car c'est chez M. Armand que nous nous rendons ! Des officiers qui se trouvaient dans ma division ont eu la lâcheté d'outrager un vieillard, un prêtre, un héros de dévoûment, un héros devant lequel ils eussent dû s'incliner avec respect ! Une pareille faute ne pouvait être réparée que par une démarche solennelle. Je me rends donc avec les coupables chez celui qu'ils ont insulté, en déshonorant leur épaulette. — Général, répondit un des coupables au nom de ses camarades, vos paroles sont sévères, mais nous les méritons. La vivacité de notre repentir et l'empressement que nous allons mettre à obtenir notre pardon de M. Armand diminueront, je l'espère, la gravité de notre faute. — Voilà qui me réconcilie un peu avec vous, répliqua le général. Sur ces entrefaites, ils étaient arrivés à la porte du presbytère. Le curé, entouré d'ouvriers, donnait des ordres. A la vue du général et des officiers qui l'accompagnaient , il resta tout surpris. — Monsieur l'abbé, dit le général, voici des étourdis bien coupables, qui me chargent de vous présenter leurs exuses. M. Armand rougit avec la candeur d'une jeune fille. — J'avais oublié déjà cette espiéglerie, se hâtat-il de répondre. Messieurs, à votre âge, on peut bien faire quelques folies ; mais vous devez être fatigués, daignez accepter l'hospitalité sous mon pauvre toit. Le général se rendit à cette offre. Le curé fit les honneurs du frugal repas qu'il offrit à ses hôtes avec une gaîté et un esprit qui charmèrent les officiers et ajoutèrent à leur confusion. En sortant, ils remirent au bon prêtre tout l'or que contenaient leurs bourses. — Voilà pour vos travailleurs, dirent-ils, monsieur le curé. — Merci, messieurs ! s'écria le prêtre ; oh ! merci! Si vous saviez le bonheur que je ressens à continuer cette œuvre et la reconnaissance que j'éprouve pour ceux qui m'en donnent les moyens ! Que Dieu m'accorde la grâce de terminer ma route, ajouta-t-il avec émotion, et qu'ensuite il me rappelle à lui ! Dieu exauça cette prière du bon prêtre. Au mois de novembre 1814 la route était achevée telle que l'avait conçue son inventeur. En 1822, elle fut placée parmi les routes départementales. Le rapport à ce sujet de M. Destrem, ingénieur en chef des ponts et chaussées, exprime, dans les termes les plus vifs, l'admiration de l'homme de l'art pour l'œuvre de M. Armand. A partir de cette époque, un service de cantonnement fut établi dans le pays, et l'administration des ponts et chaussées, par une exception unique et sans autre exemple assurément, confia la direction de ces ouvriers à une personne étrangère à son corps... Elle l'offrit à M. Armand, qui accepta de faire travailler les pontonniers sous ses ordres. En outre, M. le marquis d'Axat, propriétaire de forges dans le pays, reprit la route à la sortie du défilé et la conduisit jusqu'à Axat. M. Armand comptait quatre-vingts ans lorsque son oeuvre, comme il l'appelait, se trouva complètement achevée. Alors, comme il l'avait demandé souvent à Dieu, Dieu le rappela vers lui. Un matin que, étendu sur la couche de laquelle il ne devait plus se relever, il priait et tournait ses regards vers le ciel, son vicaire vint lui lire une lettre qui portait le cachet de la chancellerie de France. Cette lettre annonçait que, sur le rapport du conseil des ponts et chaussées, le roi avait nommé M. Félix Armand chevalier de la Légion-d'Honneur. — La croix ! mon cher vicaire, dit en souriant l'abbé. J'en attends bientôt une plus glorieuse de la bonté céleste. Il ne se trompait point : quelques instants après il souleva la tête, regarda de sa fenêtre, une dernière fois, la route qui avait chassé le péril et la misère loin de ses paroissiens, bénit Dieu et mourut.

L'aveugle de Saint-Martin-Lys.

l'aveugle de Saint Martin Lys est une nouvelle éditée en 1857 de Henri Vié-Anduze (qui n'a peut-être jamais mis les pieds à Saint-Martin et dont le texte pourrait s'approcher de la première catégorie des histoires qui auraient pu se dérouler ailleurs...)
Henri Vié était à l'époque un jeune auteur Narbonnais, il apparaitra ensuite dans la "Vies des personnages célèbres de l'Aude" de Jean Girou".

En juillet 1856, poussé par un vague désir de liberté, j'étais allé dans les montagnes de l'Aude respirer un air plus pur et en parcourir de nouveau les sites imposants. J'avais pris un pied-à-terre à Quillan. Assise au pied de la Pierre-Lys, — ce paysage enlevé à la Suisse par la nature capricieuse, — cette petite ville, baignée d'eaux vives, entourée de prairies, ombragée d'arbres centenaires, s'étend paresseusement au soleil comme une italienne et se berce au bruit de ses fabriques, aux chansons de ses ouvriers.
Le calme de la campagne qui l'entoure contraste avec le mouvement de la riante cité ; car l'industrie a soufflé sur elle l'amour du travail et le goût des transactions commerciales. Du côté de la plaine, dans la direction de Limoux, l'œil embrasse des champs bien cultivés et des vignes dont le raisin aux grappes vermeilles produit un vin blanc renommé. Dans le lointain, les flancs arides de la montagne jurent, par leurs tons grisâtres, avec la végétation luxuriante de la plaine et lui composent un cadre digne d'elle. Enfin, ce pays est un de ces coins du monde que l'imagination revoit dans un doux rêve et qui, dans votre souvenir, occupent familièrement la même place que l'ami de votre enfance.
J'avais hâte de mettre le temps à profit, et dès le lendemain de mon arrivée, chaussé de souliers ferrés, un gros bâton noueux à la main, je courais dans les montagnes en touriste déterminé.
J'avais fait trois lieues, tantôt m'arrêtant à contempler cette œuvre grandiose de Félix Armand (En récompense des services qu'il avait rendus au pays, Napoléon Ier le nomma chevalier de la Légion-d'Honneur), ce modeste curé de campagne qui, inspiré par le cœur et le génie, avait creusé une route à travers les rochers à ses bons villageois de Saint-Martin-Lys ; tantôt admirant le vallon qui se déroulait à mes pieds, écoutant le bruit d'une cascade ou le clapotement joyeux d'un moulin, dont je pouvais apercevoir les murs blanchis à la chaux, entourés d'une haie de noyers et de hêtres.
J'étais donc heureux, et je m'abandonnais à cette rêverie mélancolique qui saisit l'homme à la vue des merveilles de la création et l'éclaire sur son néant. Je rassasiais ma vue de ce beau spectacle, tout en maudissant mon étoile qui ne m'avait pas donné le talent de l'artiste pour retracer sur la toile cette page de mes impressions, lorsque des tiraillements d'estomac vinrent donner une autre direction à mes pensées et me ramener brusquement à la réalité.
J'avais fait trois lieues, j'avais faim ! Ce n'est pas une mince affaire pour le chasseur ou le touriste que de choisir un emplacement pour son repas.
Habituellement, l'appétit l'assaisonne, et on est indulgent pour le menu. D'ailleurs, mon havresac était bien garni, et je le caressais du regard avec un amour qui n'était pas exempt de convoitise. L'Aude, qui coulait dans le vallon, m'envoyait son murmure doux et monotone, semblant ainsi m'inviter à déjeûner sur ses bords, et un petit bois de saules, tout près de la rivière, fixait depuis un moment mon attention. Mon choix était fait, et je descendis résolûment le sentier qui devait me conduire à mon oasis. Mais un autre avait trouvé le site à son goût, car, d'une prairie voisine, j'aperçus distinctement un homme se diriger vers le même endroit en chantant d'une voix sonore ces couplets patois d'une chanson du pays. L'écho me la renvoya.
Marioun prenguet un amourous.
Ah ! Marioun, Marioun, Mariétto !
Marioun prenguet un amourous,
Qué soul né balio pla dous !
Jougavo dé la musétto,
Ah ! Marioun, Marioun, Mariétto !
Buvio san sét ni rasou,
Ah! Mariétou !

Il continua de plus belle :
Soun curat y diguet un jour,
Ah ! Marioun, Marioun, Mariétto !
Soun curat y diguet un jour
Beïras ço qu'es qué l'amour.
D'abort serbit d'amusétto,
Ah ! Marioun, Marioun, Mariétto !
Apeï on pert la rasou,
Ah! Mariétou !

J'étais devant mon chanteur. C'était un grand garçon de vingt-cinq ans environ, brun, l'œil vif, et bien pris dans sa taille. Sa physionomie respirait la gaîté et la franchise. Il portait le costume des paysans du pays, un pantalon de treillis qui montait jusqu'à la poitrine, une veste en drap gris. Sa chemise entrouverte me laissait apercevoir une poitrine qui eût fait envie à un ténor de l'Opéra : le volume de sa voix m'était expliqué.
— Bonjour, moussu, me dit-il en soulevant son chapeau à larges bords et en fixant sur moi ses yeux .intelligents.
— Vous êtes content, à ce qu'il paraît, fis-je en forme d'introduction.
— Dam, monsieur, nous autres pauvres gens nous n'avons que la gaîté qui nous sauve.
— Voilà qui est bien pensé, mon ami, et avec cette maxime on atteint le bonheur.
Tout en parlant, je disposais sur l'herbe mon déjeûner, et je voyais aussi mon homme tirer d'un sac de toile un fromage de lait de chèvre et du pain de seigle.
— Voulez-vous partager mon déjeùner ? lui dis-je avec empressement.
— Ce n'est pas de refus, monsieur, me répondit-il en souriant; mais à une condition, c'est que vous goûterez aussi de mon fromage.
— Qu'à cela ne tienne, ce sera mon dessert.
Pendant un moment, nous fûmes occupés à satisfaire notre appétit.
Mon villageois s'acquittait à merveille de ce soin.
- Goûtez ce vin, lui dis-je, en lui versant une rasade.
- Bou Dious! quel vin ! s'écria-t-il avec enthousiasme. Voilà bien longtemps que je n'en avais bu. Il fit tout aussitôt claquer sa langue en signe de satisfaction. J'étais heureux de sa surprise.
- Voilà un bon repas, continua-t-il. Je n'avais jamais si bien mangé de ma vie. Poulet tendre, côtelettes de porc, pain qui a des yeux, vin qui pétille, fromage qui pleure; par saint Martin mon patron, l'empereur lui-même n'a rien de meilleur à se mettre dans le ventre. A votre santé, moussu! et il vida d'un trait la seconde rasade que je venais de lui verser.
Le vin le rendait communicatif. J'allumai un cigarre et lui en offris un qu'il refusa obstinément.
— Pour nous, c'est trop cher, faut pas s'y habituer, me répondit-il; et puis votre vin m'a laissé un si bon goût dans la bouche, ce serait dommage.
— Vous êtes donc bien pauvres dans votre village ?
— A Saint-Martin-Lys, ce village qui est de l'autre côté de la montagne ( et il m'indiquait le versant ouest ), tout le monde vous dira que Martin Vidal est le plus riche ; ce qui ne prouve pas que je le sois beaucoup. Un mien cousin, que j'avais à Quillan, m'a laissé cette prairie; c'est tout mon bien; il y a 8 cétérées (Deux hectares). Je suis le seul propriétaire de mon village, ce qui ne m'empêche pas de faire comme les autres, tantôt mineur ou radelier (Conducteur de radeaux sur l'Aude). Je travaille cette prairie à mes moments perdus. L'hiver, nous mangeons du pain de seigle qui date quelquefois de quinze jours ; le fromage est plus dur encore. C'est ennuyeux pour les anciens; mais les dents sont bonnes, ajouta-t-il en riant bruyamment.
— Mais enfin, lui demandai-je, touché de cette philosophie que je ne croyais qu'apparente, vous ne voudriez pas être riche ?
— Pour moi, non ; pour ma vieille mère, oui ; car, voyez-vous, mon bon monsieur, quand l'hiver je la vois essayer de mordre dans le pain dur, elle qui n'a plus de dents, ça me fend le cœur. Ah ! si j'avais seulement toujours l'avance pour acheter de la farine de maïs et lui faire manger du millas (Bouillie faite avec de la farine de maïs, très-goùtée par les gens du peuple dans le haut Languedoc) ! alors, monsieur, je me trouverais bien riche.
— Certes, vous n'êtes pas ambitieux.
— Ambitieux! ah ! ben oui 1 j'aurais trop de soucis, et je ne les aime pas. J'ai bon estomac, de bons bras : tout le monde n'en a pas autant.
Mais vous me faites bavarder, et le travail ne se fait pas.
— Touchez là, mon ami, lui dis-je en lui offrant ma main ; car le contentement de ce jeune homme m'avait réjoui le cœur, et sa nature franche avait gagné mes sympathies.
Il allait regagner sa prairie, lorsque tout-à-coup, en se retournant, il parut absorbé par la vue de deux personnes qui apparaissaient à un coude de la route. Je levai la tête ; mais ma vue n'était pas aussi bonne que celle de Martin. Je pus distinguer pourtant une femme conduisant un âne par la bride. Sur cet âne était un homme qui, à l'inclinaison de son corps abattu, paraissait en proie à la souffrantte.
— Ohé ! cria Martin de sa voix de stentor.
Le couple s'était retourné. La femme saluait de la main.
— Vous les connaissez donc ?
— Si je les connais, saquéla (Juron énergique du pays), me répondit-il, comme le Pater. C'est François et Madeleine. Mais suivez-moi, coupons par ici, nous y serons plus tôt ; vous la verrez Mattaléno, c'est la perle du pays, et brave donc, et bonne !
Je le suivis de confiance, car cet enthousiasme excitait ma curiosité.
En quelques minutes, nous eûmes franchi la distance qui nous séparait des voyageurs.
- Où allez-vous donc comme ça ? demanda Martin à la jeune femme.
- A la ville, pour soigner François, répondit-elle d'une voix dolente, en levant sur moi de grands yeux bleus qui brillaient comme des escarboucles.
— Tu sais, reprit-elle, que, le mardi, le médecin lui donne une consultation.
Je portai alors mes regards sur l'homme, et je vis qu'il était aveugle.
Sa figure, qu'un triste sourire contractait, portait les traces de profondes cicatrices et ne laissait rien d'humain à ses traits dévastés. Il était coiffé d'un képi, et à la boutonnière de sa veste de bure, j'aperçus le ruban rouge de la Légion-d'Honneur.
- Allons, du courage, dit Martin en pressant affectueusement la main du soldat. Tu guériras, mon bon François.
— Dieu t'entende ! répondit l'aveugle à mi-voix. Faites que je la voie, ô mon Dieu! ajouta-t-il en joignant les mains.
Cette courte prière et le ton dont elle fut prononcée m'avaient ému jusqu'aux larmes. Mon attendrissement n'avait pas échappé à Martin.
— A ce soir, et bon voyage ! leur cria ce dernier.
Je les suivis du regard, mais bientôt ils disparurent derrière les rochers qui surplombaient la route.
— C'est son frère? demandai-je à Martin.
— Son frère ! fit celui-ci en remuant la tête en signe de dénégation.
Ecoutez, me dit-il, vous me faites l'effet d'avoir bon cœur. Eh bien! je perdrai la moitié de ma journée, mais ça m'est égal, je vais vous raconter leur histoire.
— Oh ! bien vontiers, m'écriai-je avec joie.
Nous rejoignîmes le petit bois. Il s'assit commodément à un saule, passa la main sur son front, comme pour rassembler ses souvenirs, et après avoir toussé par précaution, il commença dans un style imagé, mélangé d'expressions patoises, le récit touchant que l'on va lire : François Domerc était, sans contredit, le plus beau garçon de la contrée. Il fallait le voir, le dimanche, quand nous descendions à la Pierre-Lys, pour aller promener avec les filles du village. C'était entre elles à qui le lutinerait le plus pour attirer son attention, et les mères disaient comme ça qu'il avait un charme, tant les têtes des petites filles se tournaient vite à son endroit ; et plus d'une était venue se promener joyeuse et sans soucis, qui s'en retourna toute réfléchie et le cœur gros.
Il était grand et fort, mais élancé et alerte. Ses yeux étaient superbes, bien fendus et ardents, comme s'ils lançaient des étincelles; ses lèvres rouges comme une fleur de grenadier ; et, chose singulière chez un homme de notre classe, ses mains étaient petites et effilées comme les plus mignonnes mains de femme. Mais il ne s'en croyait pas plus pour cela, et quand les filles disaient sur son passage : qu'un bel goujat !(Quel beau garçon) il haussait les épaules d'un air dédaigneux, car il parlait depuis longtemps à Madeleine. Il lui avait promis le mariage, et enfin, pour mieux dire, il était son galant.
Ses parents y consentaient sans peine, car pauvres tous les deux, ils étaient bien assurés de ne pas se voler l'un l'autre. Dans les villes, au contraire, il faut que vous possédiez la même fortune ou à peu prés. Ces conditions bien établies, vous bâclez l'affaire, comme vous dites, et l'amour vient plus tard.
Madeleine Vidal (car c'est ma cousine germaine) a cinq ans de moins que François ; sa mère lui a manqué bien jeune, car l'oncle Joseph s'est remarié, et comme il travaille aux mines d'Axat, il n'est pas souvent à la maison, et la marâtre en a profité pour faire passer la vie dure à ma cousine.
Il faut que je vous dise que mon oncle a eu trois enfants de son second mariage. Tout ça grouille, piaille dans la maison avec la misère pour régal ; et dans les plus mauvais jours de l'hiver, quand il n'y avait pas de pain pour calmer les cris des enfants, c'était Madeleine qui recevait des coups de la marâtre ; et cette méchante femme la traitait de fainéante.
Est-il possible d'avoir fait souffrir une aussi jolie créature du bon Dieu ?
C'est tout le portrait de ma tante Fine (Diminutif patois de Joséphine). Vous venez de la voir, ma cousine. Certes, elle est fort jolie encore, car elle n'a que vingt ans; mais le chagrin l'a un peu changée.
C'est à seize ans surtout que vous l'auriez admirée, avant qu'elle eût passé les nuits à filer, en dévorant ses larmes. Elle avait alors de petites couleurs roses sur une peau brune, mais fine comme du satin. Sa chevelure est admirable, noire comme les ailes d'un corbeau et longue d'une belle aune ; son pied tiendrait dans ma main, et ses dents, de la blancheur du lait, sont pointues comme de vraies dents de souris. Pour ses yeux, je n'en parle pas, ils brillent assez en se voilant avec pudeur sous de longs cils noirs et soyeux. Grande et souple comme un jonc, elle était, avant ses malheurs, vive et joyeuse comme un oiseau.
Tout le monde l'aimait dans le village ; et, comme bien vous le pensez, François encore plus que tout le monde.
C'est que ça venait de loin. Leurs maisons étaient voisines, et François jouait avec Madeleine, et lui donnait toujours le premier rôle dans ces petits jeux qui amusent les enfants.
Qui les avait perdus, les retrouvait ensemble. Souvent on voyait François se poser en protecteur, et lever son bras en signe de menace vers la méchante marâtre, lorsque Madeleine, la figure meurtrie, venait porter ses plaintes à celui qui plus tard devait si bien la comprendre.
Sans doute ces deux êtres étaient destinés l'un à l'autre, puisque si jeunes ils s'étaient choisis.
Je les vois encore, se tenant par la main, leurs beaux cheveux au vent, courant dans la forêt qui borde le village, à la poursuite d'un papillon, ou cherchant un nid de rouges-gorges. Un jour, Madeleine manifesta le désir d'avoir un chardonneret. François n'eut ni repos ni trêve jusqu'à ce qu'il l'eût satisfaite. Il avait alors douze ans, et grimpait sur les arbres comme un écureuil.
Nous partîmes dès l'aube, à ce moment où la forêt retentit du ramage de la fauvette et du rossignol, qui semblent par leurs chants souhaiter la bienvenue au soleil.
Dès que nous fûmes arrivés, nous tînmes conseil avec François pour savoir lequel des deux irait dénicher.
— Reste avec Madeleine, me dit-il ; c'est moi qui lui fais ce cadeau, c'est donc moi qui dois le chercher. Et, sans tenir compte de mon insistance, il escaladait un peuplier, s'aidant des tiges flexibles, faisant craquer les branches mortes, au risque de se casser le cou mille fois.
— J'ai le nid ! s'écria-t-il tout joyeux ; et avec l'avidité de l'avare qui plonge la main dans son trésor, il en retirait trois petits oiseaux qu'il enferma dans sa poitrine.
Mais au moment où il s'apprêtait à descendre, un craquement terrible se lit entendre.
- François! cria Madeleine d'une voix étranglée, en mettant la main sur ses yeux.
Le malheureux dégringolait de branche en branche : le danger était grand ; mais François, tout en tombant, étendait les mains et saisissait les branches au passage. Elles se brisaient sous le poids du corps. Il était mort, s'il n'eût rencontré une branche plus forte à laquelle il put se cramponner quelques secondes. Elle craqua bientôt comme les autres, et il tomba de quinze pieds.
— Ce n'est rien, s'écria François en se relevant.
Il voulait rassurer Madeleine qui accourait vers lui en pleurant.
— Quelle peur tu m'as faite ! te voilà tout en sang.
François avait en effet les mains et la figure meurtries en plusieurs endroits. Madeleine avait trempé son mouchoir, et étanchait le sang avec l'eau vive du ruisseau.
Il chercha alors les petits, mais il ne retira de sa poitrine que trois malheureux oiseaux écrasés : dans sa chute, il les avait tués.
— Je vais voir s'il y en a encore, dit François d'un air mutin et résolu.
— Tu n'iras pas, s'écria la petite Madeleine, dont les larmes recommencèrent à couler.
Il était déjà sur l'arbre; mais cette fois il fut prudent, et deux minutes après, il déposait un chardonneret sur les genoux de ma cousine,
— C'est le cagonis (Le dernier-né), lui dit-il avec un sourire plein de bonté ; il est bien difficile à élever, mais comme il vient de moi, tu le soigneras bien et nous le sauverons.
Madeleine le remercia d'un sourire, et nous revînmes au village, riant et sautant sur la pelouse, eux se réjouissant de cette amitié qui augmentait tous les jours ; moi, témoin heureux de leur bonheur.
Pauvres enfants ! ils ne comprenaient pas que l'amour allait bientôt remplacer l'amitié, et que, pour être réunis un jour, ils auraient à verser bien des larmes, à étouffer bien des soupirs !
Cependant ma cousine grandissait, et de plus en plus son regard se reportait sur le compagnon de son enfance. Mais elle ne s'expliquait pas la rougeur qui lui montait au front et le battement de son cœur quand elle s'approchait de François. Tout cela lui paraissait naturel ; et quand venait la nuit, elle s'endormait tranquille, en paix avec sa conscience qui ne lui reprochait rien.
François avait alors dix-neuf ans, il m'avait confié son amour et son projet de mariage. Le pauvre garçon était timide, et la seule pensée de s'avouer à Madeleine le faisait trembler comme une feuille que détache le vent d'automne.
Je me souviens d'une scène qu'il eut un jour avec la marâtre.
Cette femme battait Madeleine parce qu'elle avait brisé une écuelle.
François passait par-là revenant du travail, heureux de retrouver sa bien-aimée ; il entendit ses cris. L'enlever des bras de la méchante femme et la protéger de son corps fut pour lui l'affaire d'un instant.
- Misérable ! lui cria-t-il, à l'avenir je vous défends de la toucher. Dieu vous rendra le mai que vous lui faites.
Pour toute réponse, la marâtre lui asséna sur l'épaule un coup de fléau.
— Je pourrais vous tuer, dit-il froidement, en lui enlevant le fléau des mains ; mais je respecte votre âge, tout en vous méprisant.
A partir de ce moment, cette femme le prit en haine, et elle a essayé plus tard de lui faire payer bien cher cette parole.
François et Madeleine allaient promener souvent au bord de la rivière.
Là, le temps passait bien vite pour ces deux jeunes gens, occupés qu'ils étaient à parler de l'avenir. Puis c'étaient des parties de pêche, dont Madeleine était le témoin, et qui n'étaient qu'un prétexte que leur amour s'ingéniait à trouver. Ils se ménageaient ainsi une occasion de se voir et de se parler.
J'engageai François à dire la vérité à Madeleine ; l'époque de la conscription approchait, et si le sort lui était contraire, il ne pouvait pas emporter avec lui un secret qui n'en serait bientôt plus un pour ma cousine. Car vous devez le savoir, monsieur, les femmes ont plus que nous l'intelligence des choses du cœur.
Une occasion ne tarda pas à se présenter.
Vers la fin de juillet, j'étais allé aux gorges Saint-Georges essayer de pêcher quelques truites que je me proposais de vendre à Quillan. Le courant est en cet endroit très-rapide. Resserrée entre deux murailles de rochers taillés à pic, et s'élevant à une hauteur prodigieuse, l'Aude coule en bouillonnant, et malheur à l'imprudent qui, peu habile à la nage, oserait s'aventurer dans ce gouffre.
Je me trouvais là depuis une heure, et j'étais déjà possesseur de quelques poissons, lorsque je vis arriver François et Madeleine. Il marchait à côté d'elle rouge et embarrassé, et ma cousine avait l'air d'éprouver aussi un grand embarras.
— Bon, dis-je en moi-même, ce calme annonce l'orage.
J'avais fait la leçon à François. Pendant qu'il me remplacerait à la pêche, je devais tout dire à Madeleine. L'occasion nous servit mieux que le projet que nous avions formé. Ils s'assirent tous les deux à une distance respectueuse. Je riais sous cape de leur naïveté, et je me disais qu'à la place de François, j'aurais plus de hardiesse, lorsque tout-à-coup Madeleine s'écria : — Oh ! quelle jolie plante !
— Où est-elle? demanda François.
— Là-bas, près du gouffre dal Diablé (Du diable), ne vois-tu pas ces fleurs pâles qui s'élèvent entre deux pointes de rocher ?
— Les veux-tu ?
Et, sans attendre sa réponse, se dépouillant de sa veste devant Madeleine interdite, il s'élançait dans l'eau et nageait vers la fleur.
Sans cesse repoussé par le courant, il fut obligé de s'y reprendre à trois fois. Il parvint enfin à arracher la plante, non sans peine, et l'élevant au-dessus de sa tête, il regagna le bord en nageant d'un seul bras.
— Oh ! merci, mon ami, lui dit Madeleine avec un sourire plein de bonté. Mais comment te remercier?
— En m'aimant bien.
— C'est pas difficile, répondit Madeleine, c'est déjà fait.
— Mais va donc, disais-je en moi-même, en feignant de lancer mon razal (Filet pour la pêche, garni à son extrémité de balles en plomb qui l'entraînent au fond de l'eau). Elle te met sur la route.
— Veux-tu de moi pour mari? lui demanda François d'une voix tremblante d'émotion ; car je t'aime... d'amour.
En lui disant ce dernier mot, qu'il avait prononcé tout bas, il l'attira à lui et la serra énergiquement dans ses bras.
- Ô François ! murmurait faiblement Madeleine défaillante sous l'ardent baiser du jeune homme, je ne veux que toi, et sans toi je ne peux vivre.
— Hum ! hum ! faisais-je en toussant. Je trouvai que ma leçon avait porté ses fruits, et je m'étais retourné de leur côté en riant.
Rouges et confus tous les deux, ils s'étaient écartés de nouveau comme s'ils avaient commis une grande faute.
— Je vous conseille de vous cacher et d'avoir des remords, leur dis-je en riant; per un poutet ! (Pour un baiser) Il est huit heures; allons manger la soupe, et qu'on soit heureux et san bergougno (Sans fausse honte). Vous savez maintenant à quoi vous en tenir.
Le jour baissait ; une petite brise courait dans les arbres, faisant frémir les peupliers et gémir les vieux saules; à peine si on entendait dans le lointain un vieux refrain chanté par quelque pâtre dans la montagne et les aboiements des chiens rassemblant le troupeau.
C'était bien l'heure des confidences pour deux amants qui venaient de se faire le premier aveu ; aussi, la main passée autour de la taille de Madeleine, François tout en marchant lui parlait à voix basse, et ma cousine répondait par des mots entrecoupés.
Il y avait encore une bonne heure de chemin avant d'arriver au village.
La lune venait de se lever par-dessus l'ombre noire que projette au loin la forêt des Fanges (Forêt impériale qui commence dans le département de l'Aude et finit dans les Pyrénées-Orientales, du côté de Caudiès).
A demi-heure du village, les deux amants s'arrêtèrent ; j'attendis à distance, mais je ne perdais pas un mot de leur conversation.
— Tu me le jures, disait François d'un ton solennel ; si le malheur veut que je parte, tu ne m'oublieras pas, tu m'aimeras toujours...
— Je te le jure.
Ma cousine élevait la main.
— Je suis à toi pour la vie. Par le Dieu qui nous éclaire en ce moment, je te fais ce serment !
La lune, qui brillait alors de tout son éclat, éclairait les traits des deux acteurs de cette scène, et leur donnait un air de sincérité qui ajoutait encore à leur beauté naturelle.
- Prends la moitié de ce bouquet, dit Madeleine en partageant les fleurs qu'elle tenait de François. Tu me le donneras le jour de la noce : espérons que ce sera bientôt.
— Dieu me protégera, répondit François ; je ne partirai pas.
— Quand tires-tu au sort ?
— Dans huit mois.
La pauvre fille trembla de tous ses membres.
— Oh! je prierai bien Dieu et Notre-Dame-de-Marseille (Dévotion aux environs de Limoux), reprit-elle avec confiance, et ils m'exauceront.
Ils reprirent leur marche, et recommencèrent à faire des projets en vue de leur futur établissement. Enfin nous atteignîmes le village.
— A demain, dit François doucement en embrassant sa promise.
— A demain, répondit Madeleine en lui prenant la main.

— Si vous vous reposiez un peu, dis-je à Martin en l'interrompant.
— Aussi bien vous demanderai-je encore à boire, répondit le conteur. Mon histoire n'est pas encore finie, et un peu de vin me rafraîchira le palais.
Je lui passai ma gourde, et il but une gorgée à la régalade.
11 reprit tout aussitôt son récit.

Les huit mois qui séparaient François de la conscription furent bien vite écoulés. Le temps passe vite quand on aime, et c'étaient toujours tes mêmes redites, les mêmes propos d'amour, les mêmes rêves de bonheur. La guerre avec la Russie venait d'éclater, et on disait qu'on appellerait sous les drapeaux tout le contingent de la classe de 1854.
A cette nouvelle, qui fit l'effet d'un glas funèbre sur la pauvre Madeleine, elle pâlit affreusement, et me défendit d'en parler à François.
— Qu'il ne le sache pas, me dit-elle; je veux qu'il aille tirer le sort avec confiance.
Dans quinze jours, tout au plus, nous devions savoir si François serait soldat.
Madeleine alla trouver M. le curé.
— Voilà 5 fr. que j'ai ramassés, M. le curé, lui dit-elle; vous voudrez bien me dire quelques messes pour que François ne parte pas.
En disant ces mots, elle fondit en larmes.
— Consolez-vous, mon enfant, lui répondit M. le curé, et reprenez votre argent ; je prierai pour vous, Dieu vous exaucera, et il ne vous séparera pas de celui que vous aimez avec tant de candeur. Sous peu de jours, espérons-le, je bénirai votre mariage.
Cet espoir, exprimé par M. le curé de cette voix qu'il sait rendre si douce quand il parle aux malheureux, cet espoir avait apporté un peu de calme dans l'esprit de Madeleine.
Elle vint, le soir, me trouver presque contente.
— Martin, j'ai confiance ; tu verras que François sera heureux.
Je ne voulais pas la détromper ; quelque chose me disait que la chance serait contraire. Enfin le grand jour arriva.
François, sombre et préoccupé, comme si un pressentiment funeste l'agitait, vint me chercher dès l'aube avec les cinq jeunes gens du village que la conscription réclamait : comme fils de veuve, j'étais exempt de droit.
Nous partîmes pour la ville, en promettant à Madeleine que je m'avancerais le premier pour lui apporter la nouvelle.
Le temps était affreux ; la neige tombait à gros flocons, et la courageuse fille voulut nous accompagner jusqu'à la moitié du chemin.
- Je t'attendrai ici, me dit-elle. Et s'adossant contre un rocher en saillie qui la protégeait un peu contre la bise, malgré nos prières, elle ne voulut pas venir au village.
A peine arrivés à Quillan, nous fûmes des premiers appelés avec la junesso (Les jeunes gens) de Belviane.
En s'approchant de l'urne, François tremblait de tous ses membres, et c'est à peine s'il avait la force de tendre le billet pour le remettre à M. le maire.
— Numéro 6, cria l'employé à l'état civil.
Les genoux de François se dérobèrent sous lui. J'accourus pour le soutenir, il était blanc comme votre chemise.
— Vous ferez un beau grenadier, jeune homme, lui dit le maire en forme de consolation.
— Un beau grenadier, répéta après lui l'employé avec une grosse voix et en riant comme un niais.
Je l'aurais assommé, tant je trouvais le mot hors de propos ; mais ce n'était ni le lieu ni le moment.
J'emmenai François à l'auberge rejoindre deux de ses compagnons d'infortune, et je leur conseillai de le faire boire un peu pour l'étourdir.
Mais il ne voulut rien, et la tête dans ses mains, il se mit à rêver tristement.
Je partis immédiatement, car je n'avais pas oublié ma pauvre cousine; du plus loin qu'elle m'aperçut, elle m'interrogea du geste et du regard.
La tête basse et l'œil morne, j'avançais comme un condamné à mort qui n'est pas pressé d'arriver au lieu de son supplice.
- Eh bien ! me cria-t-elle quand je ne fus plus qu'à quelques pas.
Je préférai lui faire mal tout d'un coup que de prolonger son inquiétude.
— N° 6, lui répondis-je avec des larmes dans la voix.
Elle devint verte; ses dents claquèrent et elle s'affaissa sur la neige, inanimée et raide comme une morte. Un moment, je crus qu'elle avait rendu l'âme; mais son cœur battait encore. A certains intervalles, son corps était agité par un tremblement nerveux. Je l'enveloppai dans ma roulière, et la prenant dans mes bras, je la portai jusqu'au village, où la nouvelle se répandit bientôt.
François était aimé de tout le monde; son caractère doux et obligeant lui avait fait beaucoup d'amis. On le plaignit, on s'apitoya sur Madeleine; la marâtre seule ne prononça pas une parole, quand, déposant Madeleine sur son lit, je la priai de lui donner ses soins. Un sourire joyeux s'était dessiné sur sa figure anguleuse, et, à partir de ce moment, je me méfiai de cette femme et je me promis de la surveiller.
La crise nerveuse fit place au délire.
— François ! criait Madeleine en me prenant pour son galant et en fixant sur moi ses yeux hagards et brillants de fièvre. Tu ne partiras pas, je ne le veux pas, je te le défends !
Je passe rapidement sur cette scène de désolation. Le curé vint le lendemain, et il réussit à ramener un peu de calme dans ce pauvre cœur endolori. Ma cousine prit son courage à deux mains, et n'attendant plus rien des hommes, elle priait Dieu avec ferveur pour éloigner tout danger de celui qui était la moitié d'elle-même.
J'allais de l'un à l'autre.
— Je me ferai tuer, disait François.
— Je serai morte avant son retour, ajoutait Madeleine.
J'employais alors le langage de la raison, et je réussissais quelquefois à faire luire à leurs yeux l'espoir de jours meilleurs et de leur réunion prochaine, si la paix venait à se faire.
Il fallut partir. Deux jours avant, ma cousine vint me trouver.
— Martin, me dit-elle, on assure qu'il fait bien froid dans le pays où François va se battre. Voilà six paires de bas de laine; tu lui diras que c'est toi qui les lui donnes. Je le connais, il ne les voudrait pas.
Elle s'était arrêtée; l'émotion l'étouffait.
— Puis, ajouta-t-elle avec embarras, tu lui remettras cette bourse en cuir ; il y a 20 fr. dedans.
— Moi, j'en mettrai 10 de plus, ça fera 30, répondis-je enthousiasmé de son dévouement ; car voyez-vous, monsieur, pour qui connait notre pays, 20 fr. c'est une forte somme.
— Qu'il ne le sache pas au moins, me fit-elle en me menaçant du doigt ; si je l'apprends, nous nous brouillerons.
La pauvre fille me donnait ses épargnes de deux ans ; je lui promis d'être discret : François ne l'a su qu'à son retour.
Le surlendemain, tout le village était sur la route. Les adieux furent déchirants. Le père de François, ancien soldat du premier empire, voulut l'accompagner jusqu'à Quillan.
- Sers celui-ci comme j'ai servi l'autre, lui disait-il, et marche au feu comme un troupier fini. On n'en meurt pas ; j'en suis bien revenu, moi.
Sur le seuil de la porte, la vieille mère s'attacha au cou de son fils, et nous avions toutes les peines du monde à l'en détacher.
François donnait le bras à Madeleine. La brave fille avait retrouvé tout son courage. Pâle, mais résolue, elle affectait de la fermeté pour ne pas attendrir son amant.
Celui-ci-se retournait encore une fois pour revoir sa mère, et la pauvre vieille femme, épuisée d'émotions, allait de nouveau serrer son fils dans ses bras.
— Assez de criailleries comme ça, la femme ! s'écria le père Domerc ; partons du pied gauche, en avant, marche !
— Nous parlerons de lui, ma mère, lui cria Madeleine ; Martin nous lira ses lettres.
Le triste cortège s'ébranla.
Le père de François, en tête, agitait sa béquille d'un air martial, pendant que de l'autre main il essuyait adroitement une larme qui coulait sur ses vieilles moustaches. Je suivais à quelques pas, et j'aurais voulu voir François déjà à Quillan : on ne résiste pas longtemps à de pareilles émotions.
Arrivés à la sortie du village, le pauvre garçon pressa trois fois Madeleine sur sa poitrine ; puis la prenant à l'écart : — Reconnais-tu ces fleurs? lui dit-il en sortant d'un petit sachet des feuilles desséchées. « Tu me les donneras le jour de ta noce, » m'as-tu dit, il y a bientôt huit mois. Elles sont sur mon cœur ; le plomb de l'ennemi les respectera.
— Les miennes y sont aussi, répondit ma cousine; quoi qu'il arrive, elles y sont pour la vie.
Après ce court entretien, il pressa la main de Madeleine, et sans retourner la tête, il rejoignit ses camarades en courant.
Toute la junesso les accompagnait : les filles pleuraient, les mères poussaient des cris à fendre l'âme. Seule, Madeleine, les yeux fixés sur son amant, s'était isolée de tout le monde, et debout sur une éminence, ses beaux cheveux en désordre, elle restait absorbée dans sa contemplation.
— Allons, mes amis, il faut entonner le chant des conscrits, dit le père Domerc ; ça tue le temps et ça fait emboîter le pas.
Et puis, d'une voix encore énergique, il avait commencé le premier couplet de ce chant si triste. L'écho de la montagne le renvoyait à ceux qui pleuraient, comme une plainte ou un regret. A chaque coude que dessinait la Pierre-Lys, nous voyions le mouchoir de ma cousine s'agiter en signe d'adieu.
Pendant dix minutes, on entendit nos chants ; et puis, quand nos voix n'arrivèrent à l'oreille de Madeleine que comme un son affaibli et lointain, alors ma cousine se mit à deux genoux, elle pria longtemps et se prit à pleurer.
Le soir de cette malheureuse journée on ne vit personne dans les rues du village, et les gémissements et les pleurs se mêlèrent toute la nuit aux rafales du vent qui s'engouffrait dans nos montagnes.
Dans les villages de la plaine, où le bien-être rend égoïste, dans vos villes, où vous avez, je crois, plus de connaissances que d'amis, le départ de quelques conscrits passe pour un évènement très-ordinaire.
Mais dans un hameau comme le nôtre, qui compte tout au plus 200 habitants, l'amitié est comme une plante qui pousse de longues racines : la misère nous rend égaux, et si nous n'avons rien à nous donner pour soulager notre infortune, le cœur est au moins de la partie, et c'est bien toujours quelque chose.
François écrivit du dépôt, et je vous laisse à penser avec quelle joie on accueillait ses lettres. C'était à la veillée et à la lueur du calél (Sorte de lampion composé de quatre mèches dont l'extrémité trempe dans l'huile) que la lecture se faisait.
- Anen, lettrut (Allons, toi qui sais lire), lis-nous un peu ça, me disait le père Domerc, J'étais toujours au milieu, tourné du côté de Madeleine, et ses yeux fixés sur les miens, elle attendait chacune de mes paroles, comme le laboureur la pluie pour les semailles. Madeleine me remerciait d'un regard, et en s'en allant elle me disait toujours : — Tu me la reliras demain.
La brave fille finissait par les réciter de mémoire.
Pendant cinq mois, François écrivit régulièrement, et sa dernière nous annonçait son départ pour la Crimée. Elle était plus longue que d'habitude et pleine de détails. Nous nous réunîmes chez son père. Elle était ainsi conçue :

« CHERS PARENTS,

» Ma santé est très-bonne, et je souhaite que la présente vous trouve de même. Deux compagnies vont partir, et je suis assez heureux pour faire partie de la 4me du 1er, qui est désignée avec la 3me du même bataillon. Nous sommes tous impatients de tanner la peau aux Russes, et nous avons peur que l'occasion ne se présente pas aussi vite qu'à l'Alma et à Inkerman, parce que le siège, à cause de l'hiver, demandera encore du temps. Mon capitaine m'a dit comme ça : « Domerc, tu es un bon soldat ; il est malheureux que tu n'aies pas de l'écriture ; sans cela, je t'aurais fait caporal. »
» Je vais à l'école, et je commence à savoir lire. Sans la guerre, j'aurais pu bientôt écrire à Madeleine et lui parler de ce qui nous intéresse touchant notre amour, et de la conséquence, quant au bon motif. Mais je pense toujours à elle, et Bigret le tambour, qui confectionne ma lettre, pourrait vous dire que je lui en casse la tête.
» Je vous envoie mon portrait colorié ; j'y suis en grande tenue, peint par un Parisien, qui nous attrape la ressemblance moyennant un paquet de tabac de cantine. Que Madeleine le regarde souvent ; le sien est gravé dans mon cœur, et le temps n'en effacera pas la couleur.
» Salut, mes bons parents, à l'avantage de vous revoir bientôt ; j'ai celui de vous saluer avec respect.
» Deux gros baisers à ma bonne Madeleine.
» Mes compliments à Martin.
» Votre bon fils, »
François DOMERC. »

- Oh ! comme c'est ça, s'écria le père Domerc en regardant le portrait.
- C'est vrai qu'il lui ressemble, ajouta Madeleine, qui l'aurait embrassé si elle eût été seule.
— Trait pour trait, fit la vieille mère toute joyeuse.
Franchement, je vous dirai, en confidence, qu'il lui ressemblait comme une asperge à un navet ; mais je ne voulais pas leur faire de la peine, et je fus de leur avis
— Voyez-vous, le gaillard, continua le père Domerc, comme il parle des Russes. Ah! si j'étais plus jeune !...
— Eh ben ! que ferais-tu ? Avec tes blessures, tu ne peux pas te tenir debout.
- Silence dans les rangs, la mère ! Il y a encore assez de force dans ce bras pour tenir un fusil.
— Mais s'il est blessé, dit Madeleine en gémissant.
— On n'en meurt pas, cria le père ; il te reviendra, ma fille. En attendant, prends le portrait, tu nous l'apporteras de temps à autre.
Peste! quelle tenue ! c'est ficelé, ajoutait-il en le regardant encore.
On se quitta en promettant de se revoir pour parler de lui, jusqu'à ce qu'une nouvelle lettre vînt nous donner de la patience.
Nous étions au mois de janvier 1855. Les journaux rapportaient que l'hiver était bien rude en Crimée; depuis deux mois nous n'avions plus de nouvelles, et Madeleine, en proie aux soucis, pâlissait à vue d'œil et perdait le sommeil.
D'un autre côté, la misère sévissait plus que jamais dans le village.
Les vivres étaient bien chers et le pain devenait rare. Ma vieille mère était malade depuis un mois, et ce que je gagnais suffisait à peine pour lui acheter des remèdes. J'étais bien triste, et la douleur de Madeleine achevait de me désoler.
Un soir, j'entrai chez elle ; ma cousine mettait les enfants au lit. Je trouvai la marâtre accroupie au coin de la cheminée sans feu. La tête dans ses mains, elle paraissait réfléchir. Quelques mèches de cheveux grisonnants s'échappaient de son bonnet de serge noire et lui donnaient l'air d'une sorcière.
— Ah! c'est toi, Martin, me dit-elle ; tu viens lui parler de son François. Ça la fera vivre : regarde.
Elle se leva et ouvrit la huche au pain.
— Depuis ce matin, elle est vide; l'homme ne m'envoie rien des mines ; il est malade depuis huit jours, et les enfants crient; ils ont faim !
— Je vais vous prendre un peu de millas, lui dis-je ; c'est tout ce que j'ai avec une miche de pain.
Je revins au bout de quelques minutes; elle en mangea avec avidité, en offrit à Madeleine, qui refusa, parce qu'elle était souffrante. Le reste fut porté aux enfants.
— Ça ne peut pas pourtant durer ainsi, me dit-elle en s'animant.
Madeleine venait de descendre.
— Est-ce que tu crois, lui dit-elle, que je te laisserai coiffer sainte Catherine ? Tu es jeune, poulido (Jolie), tu peux trouver un autre galant qui te fera porter de jolies robes et te donnera du plaisir.
- De jolies robes ! du plaisir! dis-je tout étonné. Dites donc, la mère, expliquez-vous, s'il vous plaît ; je ne comprends pas.
— Je me comprends, moi, répondit-elle d'un ton bourru.
Madeleine plaça son doigt sur les lèvres, et, derrière sa marâtre, elle me fit signe de me taire.
Je sortis inquiet et agité. Cette femme parlait d'une manière sinistre ; je ne pus fermer l'œil de la nuit.
Le lendemain, Madeleine était de bonne heure sur le seuil de ma porte.
- Pas de lettre ce matin ?
— Non, lui répondis-je.
Elle regarda tristement le ciel et remua la tête d'un air désespéré.
— Mais comme tu es belle avec tes ajustements du dimanche ! lui dis-je d'un air étonné.
Elle portait son jupon rayé, son corsage en drap marron et son joli bonnet de soie noir, garni d'une ruche en tulle de la même couleur.
Ainsi vêtue, elle ressemblait à une madone.
- Nous allons à la ville avec ma belle-mère, me répondit-elle.
- Et que faire ? bon Dieu ! - Vendre ce que j'ai filé pour faire de l'argent. Hier, elle a parlé longtemps avec une grosse femme qui est venue dans l'après-dînée. Je filais dans ma chambre en pensant au pauvre François, et j'ai écouté leur conversation. C'est bien mal, mais c'est la première fois que ça m'arrive.
- Continue, lui dis-je avec impatience.
- Alors il est arrivé à mes oreilles des choses que je n'ai pas comprises. On parlait d'un MONSIEUR qui me voulait du bien ; puis, cette femme a fait voir de l'argent à la marâtre, et elle lui a dit qu'elle l'attendait aujourd'hui.
L'indignation me montait avec le sang à la figure. J'avais peur de comprendre.
— Et tu iras?
— Elle le veut ; tu le sais, elle me battrait.
— Elle pourrait bien pourtant aller toute seule à la ville. Qui soignera les enfants ?
- C'est ce que je lui disais, et je ne comprends rien à son insistance pour m'emmener avec elle. Viens-y, Martin; je ne sais pas, mais j'ai peur !
La pauvre fille se serrait contre moi comme pour me demander ma protection.
- J'irai, ne crains rien; je ne serai pas loin de toi.
Ma mère était bien tracassée; j'allais perdre ma journée, et elle manquait de tout. Il fallait toute l'amitié que je portais à ma cousine pour me décider à ce sacrifice ; mais j'allais faire une bonne action ; Dieu ne pouvait que me bénir.
Je les suivis de loin, et j'arrivai en même temps qu'elles à Quillan.
Elles traversèrent toute la ville et entrèrent dans une petite rue malpropre. Madeleine regardait souvent derrière elle. Elle m'aperçut de loin.
— Je suis là, lui fis-je avec la tête.
Une petite porte s'ouvrit avec mystère. Je ne les vis plus.
J'avisai une lucarne qui donnait dans une salle basse où se passait la scène. La rue était déserte. Je me hissai à la force du poignet, je regardai, et j'attendis.
— Voilà qui est bien filé, dit la grosse femme d'une voix caressante, en regardant l'ouvrage de Madeleine.
- Nous serons d'accord pour le prix, répondit la marâtre, en lançant un regard d'intelligence à sa complice.
- J'ai ici précisément un MONSIEUR qui s'occupe beaucoup de ce commerce ; il en achète des quantités. Je vais le faire descendre, si vous voulez.
Ma cousine se prit à trembler.
— Le voici précisément.
Alors je vis entrer un homme d'une cinquantaine d'années, rabougri, malingre et mis avec recherche. Ses petits yeux gris se fixèrent sur Madeleine avec la fixité du regard de la vipère.
- Oh ! la jolie enfant! s'écria-t-il en donnant une petite tape sur la joue de la jeune fille.
— Vieux podagre ! murmurai-je.
Ma cousine s'était reculée de quelques pas.
- Quoi ! mignonne, avez-vous peur de moi ? dit-il d'un ton de reproche. Je veux faire votre bonheur, Madeleine.
Il essayait de la prendre par la taille. Ses mains tremblaient.
— Acceptez cela, continua-t-il ; et il agitait devant les yeux de la pauvre fille une bourse qui rendait un son argentin.
— Il y a 100 fr. dedans ! insinua-t-il d'une voix caressante.
Ma cousine prit la bourse et la foula sous ses pieds.
- Que tu es cruelle ! Va, je ne serai pas chiche envers toi, Madeleine chérie; je t'aime comme un fou, et s'il me fallait marcher sur le feu pour aller jusqu'à toi, j'y courrais gaîment les pieds nus.
Les deux femmes avaient disparu, et le vieux débauché s'avançait toujours vers Madeleine.
La pauvre petite s'était blottie dans un coin, et les yeux en feu, la tête haute, elle s'était armée des ciseaux qui pendaient à son clavier, et défiait du regard et du geste celui qui voulait la déshonorer.
Il est temps de nous montrer, pensais-je. D'un coup de pied j'avais fait voler la porte en éclats, et j'entrai furieux dans l'appartement.
- Misérable coquin, criai-je au MONSIEUR, en me précipitant sur lui.
D'une main je l'avais appliqué à la muraille, de l'autre, je lui étreignais le cou. Ses dents claquaient de terreur, ses yeux étaient injectés de sang.
Je l'étranglais.
Je craignis de l'avoir étouffé, et je le laissai aller. Son corps s'affaissa comme une masse inerte le long du mur.
Au bruit, les deux femmes étaient accourues.
— Tu la paieras cher celle-là, me dit la maîtresse de la maison.
— En voulez-vous autant ? répondis-je à la grosse femme, vous n'avez qu'à parler.
Je tendais mon bras dans sa direction. Elle voulut me prendre par la douceur.
- Veux-tu 50 fr., et tu t'en iras ? Le MONSIEUR te les donnera; il est si généreux.
A ces mots, la colère me reprit, et prenant la marâtre d'une main et la grosse femme de l'autre, je les jetai sur le vieux débauché, qui, tout en me traitant de rustre, réparait le désordre de sa toilette un peu chiffonnée par mes gourmades.
Ils tombèrent tous les trois pelotonnés, et je les entassai dans un coin comme le fumier que l'on retourne. Quel saut périlleux ! j'en ris encore.
Me souciant fort peu que les voisins accourussent à leurs cris, je disparus avec Madeleine, et nous étions bientôt dans la campagne.
— Il est bien entendu que tu ne reviens pas chez ta marâtre. Je vais écrire à ton père, et en attendant je vais te loger chez le père à François.
- Oh! tant mieux, me répondit-elle, en me pressant les mains qu'elle baisait dans sa reconnaissance. Comme ça, je pourrai coucher sous le même toit qu'il a habité.
En arrivant au village, je racontai l'histoire; on attendait la marâtre pour la huer; mais elle ne rentra que dans la nuit, et elle fit bien.
Ma cousine fut reçue à bras ouverts par la famille de son amant.
— Tu feras du fil avec ma femme, dit le père Domerc. Et puis quand il y en a pour deux, il y en a pour trois.
Cependant Madeleine changeait à vue d'œil. Le silence de François devenait inquiétant ; mais elle espérait toujours et luttait contre le désespoir.
L'hiver s'écoula dans ces alternatives. Enfin, par une belle journée d'avril, François écrivit. L'hiver avait été bien rude, disait-il, et il avait essayé de faire passer de ses nouvelles ; mais le tambour Bigret avait été blessé, et il lui avait été bien difficile de se procurer du papier et un nouveau secrétaire, car ils avaient eu de bien mauvais jours à traverser.
Il avait eu le bonheur de ne pas recevoir de blessure ; « et si, comme c'est probable, ajoutait-il en achevant sa lettre, l'assaut est donné à l'automne prochain, et que j'aie la chance qui m'a accompagné jusqu'à ce jour, il est probable que je serai l'année prochaine près de ma bonne Madeleine, car je veux demander un congé. »
Après cette lecture, tout le monde fut content à la maison ; Madeleine reprit un peu ses couleurs, le père Domerc sa gaîté, et la vieille mère recommença à parler plus que jamais du mariage de François avec ma cousine.
— Comme vous allez être heureux ! disait la vieille. Quand il sera revenu, comme vous allez vous aimer ! Oh! non, Dieu ne me fera pas mourir avant que j'aie bercé, torché, emmailloté et mangé de baisers un de ces petits chérubins du ciel, qui font tant de bruit et qu'on voit grandir comme de jeunes pins.
— Assez de bavardage, la femme, répondait le père Domerc; pas de projets; laisse-le revenir d'abord.
La pauvre vieille femme se taisait, poussait un soupir, et, pour se consoler, regardait sa future belle-fille qui tricotait une paire de bas pour son mari.
L'été allait finir. Vers la fin d'août, nous eûmes encore une lettre.
L'assaut allait être donné, pensait François, dans le courant de septembre, c'était l'opinion générale, et il était impatient, comme tous ses camarades, d'en finir avec les Russes.
- D'après le journal que m'a lu M. le curé, dit le père Domerc, il y aura des casquettes de reste. Mais c'est fini ; je ne crains plus rien pour François, il en réchappera.
— Tu es bien tranquille, toi, lui répondit sa femme.
— Parce que je sais ce qu'il en est, et que son régiment ayant été souvent de tranchée pendant l'hiver, on voudra envoyer des troupes fraîches.
— Peut-être, répondit Madeleine avec son bon sens habituel ; comme on sait maintenant ce qu'il peut faire, on voudra, au contraire, des troupes aguerries.
— Bah ! répondit le père, parions qu'il ne sera pas de l'assaut.
— Qu'en savez-vous? ajoutai-je. Tenez, ne parions pas pour des choses aussi sérieuses.
- Tu as raison, toi, Martin ; mais avec la vieille, me dit-il en désignant sa femme, il faut toujours discuter.
Il bourra sa pipe avec humeur, et en aspira la fumée, en la lançant en l'air, méthodiquement et en mesure.
M. le curé nous fit une longue lettre qui arrachait des larmes ; il recommandait à François de ne pas se prodiguer, de faire tout bonnement son devoir, si le sort désignait son régiment pour l'assaut, de penser qu'il avait une famille inquiète qui priait pour sa conservation, et que sa mort serait le coup de grâce pour celle qui ne vivait que par lui et pour lui.
J'allai la jeter à la ville, et nous attendîmes dans les transes.
Sébastopol fut pris ; et mieux que moi, monsieur, vous connaissez les détails de ce beau fait d'armes.
Ce qu'on rapportait de la lecture des journaux, nous donnait à tous chair de poule. Trois mois s'écoulèrent. Rien !
Un jour de décembre, je m'en souviendrai toujours, je m'étais levé soucieux et avec un poids sur l'estomac. J'allais partir pour conduire des radeaux jusques à Carcassonue. Il était sept heures. Je rencontrai le facteur.
— Où vas-tu ? me dit-il.
— Chez le père Domerc.
— J'y vais aussi, j'ai une grosse lettre pour lui.
— Hein? lui fis-je, avec une voix altérée.
— Je crois, me dit-il avec mystère, que c'est quelque chose de mauvais concernant François : il y a un cachet noir, et ça pèse beaucoup.
— Viens vite, lui dis-je. Au moins, pensai-je, que Madeleine n'y soit pas !
Ma cousine rangeait quelque chose dans la chambre.
- Sortez, criai-je au père Domerc.
Je pris la lettre en tremblant, je l'ouvris, et je lus.
C'était son extrait mortuaire ! . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . .
Il y avait dans l'enveloppe une lettre de son capitaine. « Je l'ai vu tomber, disait-il ; il est mort en brave. Je perds un de mes meilleurs soldats. » Mais, chose singulière l'on n'avait pas retrouvé son corps.
Le pauvre vieillard chancela, il s'appuya sur moi, et d'une voix tremblante :
— Voilà qui m'achève, me dit-il. Comment l'annoncer à la femme, à cette pauvre Madeleine ?
Puis se reprenant :
— Ah! maudits Russiens, si j'avais vingt ans! Et sa figure, rouge de colère, exprimait une ardeur que son âge trahissait.
Nous rentrâmes à la maison après avoir résolu de l'annoncer avec ménagement à la pauvre mère et à ma cousine. Mais Madeleine avait entendu nos voix, et nous avait aperçus par la fenêtre.
- Il y a une lettre, dit-elle en descendant joyeuse l'escalier quatre à quatre.
— Non, lui répondis-je, je l'aurais déjà dit.
- Mais certainement, ajoutait le père Domerc d'un air contraint, nous te l'aurions déjà dit.
— Mais tu la tenais à la main, cria-t-elle avec force, je l'ai vue. Vous me trompez, François est blessé !
Nous gardions le silence.
— Il est mort!. Mais répondez. Mais répondez, continuait-elle en allant de moi au père de François.
Nos larmes répondaient pour nous. La mère avait déjà compris. Alors, quand ma cousine eut lu dans nos regards l'affreuse vérité, s'élançant d'un bond dans le village, elle courut droit au précipice qui borde la route, les traits bouleversés et les yeux sortant de l'orbite. Je courais derrière elle. Il était temps, elle était déjà à un mètre de l'abîme lorsque je réussis à la rejoindre. Sa force était doublée par la crise nerveuse qui l'agitait. Trois fois elle se déroba à mon étreinte, trois fois je réussis à la reprendre. J'en eus enfin raison, et aidé de quelques amis qui passaient par-là, nous la reconduisîmes à la maison.
Pendant deux mois elle resta folle. Puis, comme il est écrit qu'on ne doit pas mourir à la suite de pareilles épreuves, elle redevint calme, résignée, mais sombre et restant quelquefois huit jours sans proférer une parole.
La première fois qu'elle reprit sa place à la table de ses parents d'adoption, les larmes coulèrent avec abondance, et personne ne put manger.
On m'avait invité, car moi seul avais un peu d'ascendant sur Madeleine.
— Viens là-haut, mon bon Martin, me dit-elle après le souper, avec sa petite voix douce qui va droit au cœur.
Je la suivis.
- Vois-tu, me dit-elle, voilà les fleurs qu'il m'avait données. Je les ai mises au-dessus de son portrait. Là, tous les soirs je prie, et je demande à Dieu qu'il me prenne bientôt pour aller le rejoindre au ciel.
— Allons, Madeleine, du calme, lui disais-je, tu fais du mal aux anciens. Sois plus forte que la douleur.
- Ah ! c'est facile à dire ; tu n'as jamais aimé, toi !
A cela je n'avais rien à répondre et je baissais la tête, car je comprenais l'étendue de ses regrets.
Peu à peu cependant la douleur fit place à la mélancolie. La pauvre fille se tournait vers Dieu, et M. le curé entreprenait de guérir les plaies du cœur, en prêchant la soumission aux décrets de la Providence.
Nous étions au mois de mai 1856.
La nature avait revêtu sa parure de fête. Partout de la verdure, partout des fleurs qui naissaient à la vie. Il était sept heures du soir. L'air était plein de tièdes senteurs ; les oiseaux célébraient par leurs chants la fin d'une belle journée, et les grillons dans les blés jaunissants mêlaient leur cri-cri joyeux aux coassements mélancoliques de la rainette dans les jonquiers.
A ces calmes heures des nuits sereines, on se prend facilement a rêver, et l'imagination, revenant vers le passé, réveille les vieux souvenirs et recompose dans le cœur les traits de ceux qui ne sont plus.
Ainsi faisait Madeleine ce soir-là ; et, assis à côté d'elle devant la porte du père Domerc, je pensais au pauvre François, en respectant le silence de ma cousine.
L'angélus sonna la prière. Elle se mit à deux genoux, et Dieu seul sait pour qui elle pria.
Pendant qu'elle remplissait ce pieux devoir, je vis venir à moi deux hommes conduits par un enfant du village qui semblait leur indiquer la maison. Ils approchaient lentement, car l'un d'eux marchait avec peine et semblait s'appuyer sur le bras de son camarade.
C'étaient deux soldats en congé.
— C'est ici, chez le père Domerc, dit l'enfant.
— Merci, gamin, répondit celui qui soutenait l'autre.
— Ohé ! père, criai-je, on vous demande.
Madeleine regardait étonnée.
— Qu'est-ce qu'il y a ? On y va, on y va.
Le bonhomme allait se coucher.
— Des soldats chez moi, ajouta-t-il avec satisfaction ; entrez, mes amis, et soyez les bienvenus.
- Bonsoir la compagnie, fit celui qui était valide, en saluant tout le monde; car nous étions entrés à leur suite.
— Pour lors, mon ancien, continua-t-il en s'adressant au père Domerc, voici la chose. Je suis de Caudiès, et mon camarade aussi.
Comme l'étape sera longue demain, nous avons profité de l'occasion d'un roulier qui nous a portés au-delà de Belviane ; il se trouve que mon camarade est très-fatigué, à cause de ses blessures, et que nous étions des intimes du pauvre François, votre fils.
— Vous l'avez connu ! s'écria vivement le père Domerc troublé.
Madeleine ne perdait pas une parole.
— Minute, ne m'interrompez pas, mon ancien. Nous avons demandé au roulier : Ousque c'est Saint-Martin-Lys? Il nous a indiqué notre route. Alors nous avons dit : Faut aller voir le père à François ; nous lui parlerons de son fils, nous casserons une croûte, et après avoir bien dormi, nous aurons moins de chemin à faire demain, et le camarade s'en trouvera mieux.
Le blessé baissait la tête. L'obscurité qui régnait dans l'appartement m'empêchait de distinguer ses traits, mais je l'avais vu tressaillir à plusieurs reprises.
— Vite, la femme ! vite, Madeleine ! Procurez-vous des œufs, faites une bonne soupe d'ail, donnez du bon fromage. Nous ne sommes pas riches, mes amis, mais c'est offert de bon cœur.
— Je vais chercher une bouteille de vin chez M. le curé ; il me la donnera.
J'étais bien vite de retour. J'en rapportais deux.
Madeleine alluma le calél.
Les deux femmes préparaient le souper. Le blessé, la tête basse, n'avait pas encore prononcé une parole ; l'autre parlait toujours.
— C'était un bon soldat, mon fils, n'est-ce pas, jeune homme ?
— Il serait décoré maintenant.
— Ah ! quel guignon ! mon pauvre François, s'écriait le père Domerc.
— Mais votre camarade ne parle pas beaucoup, dis-je, comme frappé de ce silence obstiné.
— C'est pas étonnant, voyez-vous, il souffre beaucoup. Blessé a l'attaque du Grand-Redan, il a eu la figure comme labourée par des éclats d'obus; malgré ça, il se battait comme un lion. Il a reçu une grêle de balles dans sa capote, et, couvert de sang, il restait toujours au poste de l'honneur. Ma foi ! un coup de fusil dans les yeux et une balle qui lui a fracassé l'épaule l'ont mis hors de combat. Il est tombé à demi-mort ; il n'en valait pas mieux. Fait prisonnier, il vient d'être échangé à la paix, et il rentre chez lui aveugle et horriblement défiguré.
Ne le regardez pas ; il fait peur à voir.
— Pauvre garçon ! s'exclama Madeleine avec intérêt.
— Tonnerre, et il n'est pas décoré ! cria le père Domerc.
— Il l'attend tous les jours. Le général qui commandait notre division lui a promis de s'intéresser à lui, et comme c'est un bon celui-là, il tiendra parole.
— Mais ce qui lui donne du souci, ce n'est pas tant son infirmité et sa triste figure, c'est autre chose.
- Eh quoi donc? demandai-je intrigué ; il y a de quoi pourtant.
L'aveugle parut prêter alors une grande attention, et je l'entendis respirer avec force.
- Voici. Il a laissé au pays une promise qui est une perle de beauté.
Lui aussi faisait un joli soldat avant ses blessures. Il l'aime comme un fou ; mais il se demande si sa maîtresse voudra de lui pour mari, maintenant que le voilà si tristement accommodé.
— Si elle ne le veut plus, répondit ma cousine avec feu, c'est qu'elle ne l'a jamais aimé. Ah ! si mon François m'était revenu sans bras ni jambes, je n'aurais voulu que son cœur, moi, et je l'aurais aimé encore plus qu'autrefois, si c'est possible.
Madeleine, à ce souvenir, fondit en larmes et cacha sa tête dans ses mains.
A ces mots, l'aveugle tendit les bras vers Madeleine ; il voulut parler, la voix expira sur ses lèvres. Je le vis ouvrir sa capote et tenir sa main dans sa poitrine. Il se leva ; son camarade le conduisit vers ma cousine, et là, ému, oppressé, il se mit à deux genoux et offrit à Madeleine un bouquet de fleurs desséchées.
— Lui ! c'est lui ! mon François !
Et ma cousine, éperdue, couvrait de caresses et de baisers la figure, les mains, les cheveux de celui qui, pour elle, semblait revenir à la vie une seconde fois.
Le pauvre garçon s'était évanoui. L'émotion avait épuisé ses forces.
Ah! monsieur, un tigre aurait pleuré. Il fallait voir cette vieille mère soutenir la tête de son fils et baiser ses nobles cicatrices, le père Domerc danser de joie et retrouvant tout d'un coup la légèreté de sa jeunesse. On n'entendait que des cris, des pleurs, des éclats de joie, et au milieu de ce bruit, la voix de Madeleine qui appelait son amant et lui disait de lui parler. Enfin, nos soins le firent revenir à lui.
— Pardon d'avoir douté de toi, et merci pour tout le bonheur que tu me donnes, Madeleine bien-aimée. Je peux mourir maintenant.
— Non, tu vivras, et nous serons heureux, répondit ma cousine.
Les baisers recommencèrent encore. Tantôt c'était le père Domerc, tantôt la mère, tantôt Madeleine.
— Ça, voyons, ce n'est pas tout, dit le camarade de François. Dans ce monde, des reconnaissances pareilles retournent singulièrement l'estomac. Faut se substanter à table ! n'est-ce pas, l'ancien ?
— Oui, s'écria le père Domerc, à table, et vive la joie !
Le dîner fut d'une gaîté folle. François, assis à côté de Madeleine, l'écoutait parler avec recueillement, comme s'il recommençait une nouvelle existence, en entendant cette voix chérie.
Le malheureux ne voyait pas sa Madeleine, et une larme suivait cette pensée et roulait le long de ses joues creusées par le chagrin.
Quand Madeleine devinait sa peine, elle le serrait dans ses bras comme pour lui rappeler qu'elle était là à côté de lui, et que désormais aucun obstacle ne les empêcherait d'être réunis.
Bientôt, on choqua les verres. Le père Domerc fêtait le vin de M. le curé, et le camarade de François était toujours en avance.
— Dites donc, père Domerc, dit-il en le regardant, je parie que vous ne savez pas à qui vous avez affaire. Vous ne me connaissez pas ?
— Pour ça, non.
— C'est moi, Bigret, fit-il en se rengorgeant ; Bigret, tambour à la 4me du 1er, né natif de Poitiers. Je me suis dévoué à votre fils. Congédié définitivement, je me retire dans mes foilliers, mais j'ai voulu faire la conduite au camarade. C'est moi qui ais inventé la frime de Caudiès et toute la balançoire, à cette seule fin de vous annoncer la chose plus naturellement et d'épargner votre sensibilité.
— Vous êtes un brave garçon. Donnez-moi la main. Vous touchez celle d'un vieux de la vieille.
- Oh ! je le sais.
— Allons, Bigret, à la santé de l'empereur, tonnerre !
— Vive l'empereur! crièrent-ils tous les deux.
Toute la soirée fut employée par François et Madeleine à se raconter bien des choses, leurs douleurs, leurs angoisses et leurs plus secrètes pensées, alors qu'ils étaient séparés.
Le père Domerc racontait ses campagnes à Bigret. Il en était au passage de la Bérésina ; il avait déjà tué huit Russes, et il serait arrivé à la douzaine, quand minuit vint à sonner.
— Vieux, tu as trop bu, lui dit sa femme.
— C'est que j'en ai perdu l'habitude ; sans cela. D'ailleurs, silence dans les rangs, la femme ! J'ai fêté un beau jour.
Bigret lui prêta l'appui de son bras, et demi-heure après, tout le monde dormait dans cette maison, où naguère encore habitait la douleur.
Un mois n'était pas écoulé que François épousait Madeleine, et tout le village assistait à leur mariage, se réjouissant d'un bonheur qui leur était bien dû.
François vient d'être décoré. Réformé à cause de ses blessures, il a une pension de 600 fr. ; de plus, le père Domerc, comme ancien militaire de l'empire, touche aussi 150 fr. Cela donne à vivre à toute la famille.
— Sa fortune est faite à ce brave François, ajouta naïvement Martin, mais il n'est pas complètement heureux ; il ne peut pas voir Madeleine !
— Mais enfin, le mal n'est pas sans remède. Que dit le médecin ?
— Il espère pouvoir le guérir.
— J'irai le voir en repassant par Quillan, et je saurai à quoi m'en tenir ; car votre récit m'a touché, et le sort de ce jeune couple m'intéresse.
- Ça n'empêche pas, me dit Martin en clignant de l'œil, que, dans le même cas, une belle demoiselle de la ville n'aurait pas voulu d'un homme défiguré et aveugle.
Je n'osai pas répondre à Martin que de nos jours, chez nos belles dames, la crinoline tenait plus de place que le sentiment, et pourtant, je l'avoue à ma honte, cette réponse se présenta tout d'abord à mon esprit.
Je me contentai de sourire.
— Adieu, Martin, lui dis-je en lui pressant la main. Merci pour votre bonne histoire ; vous êtes un digne et honnête garçon. Nous nous reverrons l'année prochaine.
— Qu'elle passe vite alors, et que Dieu vous accompagne !
De retour à Quillan, je voulus voir le docteur qui soignait le pauvre François.
— La rétine, me dit-il, n'a pas été atteinte. Il s'agit d'opérer une révulsion sur le nerf optique, à l'aide de moxas ou d'exutoires. Selon moi, la guérison est probable : c'est ma conviction.
— Si votre espoir se réalise, M. le docteur, écrivez-moi cette bonne nouvelle.
— Je vous le promets, me répondit-il.
J'écrivis à Martin pour lui transmettre l'opinion du docteur et faire prendre patience au malheureux, aveugle.
Deux mois après, j'ai reçu la nouvelle de sa guérison.
Alors j'ai pensé à la joie de François et de Madeleine ; et, au milieu des ambitions mesquines de la ville, des aspirations bruyantes de la foule à la fortune et aux honneurs, j'ai vu par le souvenir passer devant mes yeux charmés ces deux pauvres villageois, types accomplis de dévouement dans le malheur, de grâce ingénue dans l'amour.
J'ai voulu leur consacrer quelques lignes.
Il fallait écrire avec le cœur. Peut-être avais-je trop présumé de mes forces ; le lecteur sera indulgent, car si l'intention de l'apitoyer sur leurs infortunes est une excuse suffisante, il comprendra ma témérité, et d'avance je me crois absous.

Henri VIÉ-ANDIZE.

Narbonne, 18 novembre 1857.


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