Saint Martin Lys - gorges de la Pierre-Lys

La grande œuvre de Félix Armand

Les Gorges de la Pierre-Lys sont particulièrement photogéniques.
Quand on est collectionneur de cartes postales anciennes de l'Aude, il n'est pas rare de trouver des représentations des Gorges, en particulier du trou du curé. Et même en cherchant des reproductions sur internet sur l'Aude, les cartes des gorges sont les plus nombreuses.
Voir en particulier Sites autour de Quillan - les gorges ou Musée virtuel de Caudiès - route de Quillan

Le site des gorges, jusqu'après St Martin Lys est classé depuis 1946 (classé à l'inventaire des sites - arrêté du 12/12/1946).

Les gorges étroites du défilé de la Pierre-Lys s'étendent sur moins de deux kilomètres, une brèche de plus de 700 mètres de haut voyant l'Aude couler en son fond.

"Ce roc massif, c'est la montagne de Quirbajou ; ce torrent, c'est l'Aude, qui roulant de cascade en cascade, et refoule par mille barrages naturels, longe le flanc de Quirbajou et vient de baigner Saint-Martin. Il coule pendant une heure au milieu des mêmes obstacles depuis ce village jusqu'au point où finit la plaine. En ce lieu, l'Aude coule avec fracas dans un espace étroit creusé comme un profond canal que la nature a miraculeusement laissé entre deux montagnes taillées à pic et d'une immense élévation. Dans certains points elles décrivent un arc, et semblent vouloir former une voûte. S'il était donné de lire dans le secret des temps, on y verrait peut-être une seule montagne fendue dans sa hauteur par une action puissante: car le premier sentiment qu'on éprouve en traversant cette effrayante crevasse, c'est la crainte que le roc ne se referme sur lui-même" 1

Que ce soit du coté de St Martin ou de Belvianes, les Gorges sont encadrées par un tunnel, même si lors du perçage initial celui coté St Martin a d'abord été contourné par dessus, puis grâce au chemin de muletier qui fait le tour de la "colline" initiale. De ce même coté pendant très longtemps comme on peut le voir sur quelques cartes postales, il y avait 2 tunnels routiers qui s'enchaînaient avec seulement une séparation d'une dizaine de mètres. Mais lors de l'élargissement de la route en 1979 on a arasé la montagne du plus petit des deux.

St Martin Lys, entrée des gorges coté St Martin, les 2 tunnels

Les 2 tunnels de l'entrée des gorges, coté St Martin
Voir le chemin muletier qui contourne la montagne
Carte postale ancienne

St Martin Lys, entrée des gorges coté St Martin, tunnel de 1855

Le plus grand des 2 tunnels, avant le percement du plus petit
Percé en 1855, à l'époque il mesurait 80 mètres (fortement réduit depuis)
Sur le coté, voir le chemin de muletier creusé par les martinlysois sous l'égide de Félix Armand
Photo Cochet, transmise par Jean Lautier (à voir aussi)

St Martin Lys, trou du curé vue large St Martin Lys, trou du curé vue large

Le trou du curé, sortie des gorges coté Belvianes
Vue du rocher du diable, le passage le plus contraignant de la route des gorges
Cartes postales anciennes

St Martin Lys, trou du curé gravure de Melling

Gravures 5 de Antoine-Ignace Melling (1825)
Premier dessin connus du trou du curé (voir l'ébauche en annexe)

Le reste de la traversée se fait en suivant l'Aude, mais sans passer par d'autres tunnels, même si le passage a dû être creusé à flanc de montagne ou parfois pris sur le lit du fleuve.

St Martin Lys, attelage traversant les gorges avant 1884

Attelage traversant les gorges de la Pierre-Lys
Je ne fais qu'imaginer comment 2 attelages de ce type auraient pu se croiser
Photo Cochet (réalisée avant l'élargissement de la route de 1877 ?), transmise par Jean Lautier

L'exploit qu'a représenté le percement initial des gorges par les seuls habitants de St Martin reste difficile à imaginer aujourd'hui avec nos moyens modernes. C'est pourquoi aujourd'hui nous oublions Félix Armand, celui qui a su mobiliser les énergies de tout ce village et qui a permis par là de désenclaver toute la région de la haute-vallée. Quarante années de travaux à partir de 1775, rarement continues, surtout réalisés à la morte saison, car il fallait d'abord s'occuper de la nourriture de subsistance.
Pourquoi, alors qu'aujourd'hui, ce passage nous parait évident, a-t-il fallu que les habitants du village prennent seuls en main ces travaux titanesques pour leurs pauvres moyens (quelques pioches qui s'usaient trop vites, quelques barres à mine trop faciles à tordre et quelques litres de poudre noire à canon qu'il fallait payer à prix d'or par rapport aux moyens de ces paysans).
Parce que cette zone servait de glacis militaire en cas d'invasion espagnole : il la fallait la plus pauvre possible pour que les envahisseurs ne puissent pas se nourrir sur le terrain. Et tant pis pour les pauvres hères qui y habitaient.

Mais le courage et l'abnégation finirent par être reconnus et même devenir des symboles. Aussi Napoléon premier, puis Louis XVIII finirent par contribuer directement à l'achèvement des travaux.

Pour le détail du percement des gorges et en particulier du trou du curé à travers le roc maudit voir les récits de référence des deux premiers auteurs qui ont su magnifier l'œuvre de Félix Armand, Jean-Pierre de la Croix 1 et Louis Amiel2. D'autres auteurs ont dernièrement repris l'histoire de Félix Armand complétant le récit de leurs prédécesseurs3 et 4

Ci-dessous le texte paru dans "Le Magasin pittoresque" n° de 1878 extrait de "Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France"

Gorges de la Pierre lys, trou du curé

"Quillan, bourg d'environ deux mille âmes, est bâti sur les bords de l'Aude, au milieu d'une petite plaine resserrée dans un cirque de montagnes.Quand, en sortant du bourg, on se dirige vers Perpignan, on a devant soi une haute falaise de rochers calcaires dont les cimes, en partie dénudées, en partie couronnées de noires forêts de sapins, découpent leurs capricieuses dentelures sur l'azur du ciel. La route se dirige vers cette falaise, dans laquelle on n'aperçoit d'abord aucune ouverture, et d'où cependant semblent sortir les eaux bouillonnantes de la rivière. On passe au pied du petit village de Belvianes; puis, au détour d'un pli de terrain, on se trouve tout à coup au pied des masses calcaires qui ferment la vallée.
Une fissure profonde, taillée a pic, apparaît alors dans le massif. Les eaux impétueuses du torrent, qui se sont creusé ce passage, l'occupaient seules autrefois, et, sur une longueur de quatre kilomètres, ce défilé sauvage, appelé défilé de la Pierre-Lys, était absolument inabordable. Il fallait s'élever sur les plateaux qui le dominent, et faire des détours longs et pénibles pour descendre par des sentiers de chèvres au village de Saint-Martin, perdu au milieu d'un chaos de rochers immenses, d'où l'on pouvait gagner Axat, et de là la route de Caudiès et de Perpignan. Cette route, venant de Quillan, était obligée d'aller chercher dans une autre direction un passage plus facile, qu'elle n'atteignait encore qu'au moyen de rampes d'une longueur et d'une roideur excessives.
Tel était l'état des choses lorsque, il y a cinquante ans environ, un modeste prêtre, nommé Félix Armand, curé de Saint-Martin, conçut le projet de briser la barrière qui séparait son village du reste du monde, se mit à la tête des montagnards, et, le pic à la main, il attaqua le roc, et traça un étroit chemin suspendu sur l'abîme. A l'entrée même du défilé, un roc énorme, qui semblait placé là comme une sentinelle formidable, barrait le passage ; le courageux abbé n'hésita pas il attaqua le roc par le milieu et le perça de part en part. Ce petit tunnel, long de six ou sept mètres, qui a été élargi depuis, porte un nom caractéristique : on l'appelle dans le pays « le Trou du Curé. »
Félix Armand venait d'accomplir une œuvre d'une haute utilité, non-seulement pour son village, mais pour le pays tout entier. Il mettait en communication directe avec Quillan et le reste du département toute une région considérable, riche en forêts, en bestiaux, en fourrages, en sources thermales et minérales, que l'isolement et le manque de débouchés condamnaient auparavant à végéter péniblement.
Du jour où le Trou du Curé fut percé, les relations s'établirent et ne cessèrent de se développer, en exigeant en même temps l'amélioration du modeste sentier primitif. Ce fut d'abord un chemin vicinal, ou les charrettes ne pouvaient passer, mais où circulait cependant, durant la belle saison, la curieuse carriole, d'un modèle tout spécial, qui transportait les infirmes aux bains de Carcaniéres ou d'Escouloubre. En 1855, le chemin fut transformé en route départementale ; on perça alors, à l'extrémité sud du défilé, un souterrain de quatre-vingts mètres de long, qui traverse un contre-fort que l'ancien chemin contournait.
Aujourd'hui, la route départementale, devenue route nationale de Bayonne à Perpignan, est de nouveau élargie et améliorée, et bientôt peut-être le sifflet des locomotives retentira dans ces gorges, encore inaccessibles il y a cinquante ans.
Les quatre vers suivants sont écrits sur le roc, au-dessus du Trou du Curé, du côté de Quillan :
Arrête, voyageur ! le Maître des humains
A fait descendre ici la force et la lumière ;
Il a dit au pasteur « Accomplis mes desseins. »
Et le pasteur des monts a brisé la barrière.

Cette inscription, moins recommandable par la forme que par l'intention, a le tort de ne pas rappeler le nom de Félix Armand. La ville de Quillan voulut, il y a quelques années, consacrer par un monument public le souvenir du pasteur ; elle décida qu'une statue lui serait élevée sur une de ses places. Déjà les fonds étaient réunis ; la statue même, si je ne me trompe, était commandée à un de nos sculpteurs en renom, lorsque éclata la funeste guerre de 1870. L'argent reçut une autre destination, et depuis ce moment on n'entendit plus parler du projet. Mais il n'est pas abandonné, et tôt ou tard, sans doute, il sera repris et réalise.
Quand on a franchi le Trou du Curé, on est saisi à la fois par la grandeur du spectacle et par la variété des aspects qui s'offrent successivement il l’œil étonné. Ici, c'est une immense muraille de calcaire qui plonge à pic dans la rivière; la, des rochers gigantesques, dont les sommets se découpent en pointes et en aiguilles de la façon la plus bizarre et la plus hardie, semblent ne tenir debout que par des miracles d'équilibre ; ailleurs, c'est un chaos de blocs énormes, écroulement colossal de quelque masse minée par les siècles. La route serpente-au milieu de ces horreurs, s'accroche aux flancs de la montagne, se suspend sur la rivière; à certains endroits, le roc, creusé par-dessous pour lui livrer passage, surplombe au-dessus d'elle de toute sa largeur, suspendu dans le vide comme une voûte dont un des pieds-droits aurait disparu. Enfin, après avoir franchi un tunnel de seize mètres, creusé l'année dernière, et, immédiatement après, le souterrain de quatre-vingts mètres percé en 1855, on arrive au petit village de Saint-Martin, où se voient les ruines d'une ancienne abbaye. (...)

Gorges de la Pierre lys, vieux chemin

Au milieu, à peu près, de ces gorges se trouve l'entrée d'une grotte dont l'ouverture est remarquablement large

St Martin Lys, Pierre-lys, entrée de la grotte qui sert de bornage St Martin Lys, Pierre-Lys entrée de la grotte en gros plan

Cette grotte a bien sûr un nom... que je ne connais pas
(à rechercher et à trouver d'urgence : si vous le connaissez n'hésitez pas à me le transmettre)

Cette grotte a une particularité : elle sert de bornage entre 3 communes, Quirbajou à l'Ouest, Belvianes/Cavirac au Nord et Saint Martin Lys au Sud
(d'autres bornages liés à des particularités géographiques existent comme le castel d'en Prat entre Quirbajou, Cailla et St Martin , ou toutes les hauteurs du Gal entre Belvianes et St Martin, Mais je trouve cette grotte comme point de repère particulièrement astucieux... )
Bien sûr cette grotte était à St Martin entourée de bien des mystères... Selon ma grand-mère elle était si profonde et avec des passages si étroits qu'arrivé à un certain point il n'y avait plus assez d'oxygène pour continuer. Bien faire attention d'avoir une bougie allumée pour s'assurer de pouvoir progresser sinon au risque de s'écrouler étouffé. Évidemment personne n'en avait jamais vu le fond...
Vraisemblablement le club de spéléologie de Quillan, lui, en a déjà fait le tour et elle ne doit pas dépasser les 500 m car n'est pas référencée dans les grandes grottes de l'Aude (contrairement à la grotte de la Muraille du Diable de l'autre coté de l'Aude)..., mais personnellement je n'y suis rentré qu'une fois.
Avec Carole et mon plus jeune frère on s'était monté la tête pour y aller. Je n'étais sûrement pas le plus chaud, mais habiter à 2 kilomètres d'un tel lieu et ne jamais l'avoir exploré... n'était pas digne de nous. Et nous voilà partis à pied, armés de nos torches toutes neuves pour enfin pénétrer dans l'antre mystérieuse et quelque peu inquiétante. De fait, nous avons dû faire 10 mètres à l'intérieur avant de s'enfuir en courant, s'en s'arrêter jusqu'à la maison. En effet, dès quasiment l'entrée nous avons été assaillis par une nuée de chauve-souris. Très vite après l'entrée la cavité monte et rétrécie, je sentais mes coéquipiers de plus en plus effrayés me solliciter pour faire demi-tour. Mais on n'avait pas fait tout ce chemin pour s'arrêter pour si peu. A force d'être frôlé par des bestioles dérangées par notre expédition, j'ai fini par donner le go de la retraite. Mais à la maison, les 2 autres de dire, morts de rire, qu'eux n'avaient jamais eu peur et que ce n'est que pour me faire plaisir qu'ils avaient accepté, à contre cœur, de s'en revenir...

Juste en face de la grotte, pour mieux permettre de la repérer sûrement... Le tunnel ferroviaire de la Pierre-lys présente des fenêtres d'aération - 6 ouvertures visibles de la route

St Martin Lys, Pierre-lys, ouvertures du tunnel ferroviaire St Martin Lys, Pierre-Lys, les 3 ouvertures juste en face de la grotte

Ouvertures d'aération du tunnel ferroviaire, juste en face de la grotte
Si ces ouvertures font l'objet de beaucoup de photos, la particularité des miennes est de montrer... des feuilles jaunes.

St Martin Lys, Pierre-Lys, pilier de soutien du tunnel?

Pilier d'une passerelle sur l'Aude ?
Dernièrement, j'ai remarqué ces 2 constructions, vraisemblablement batties au moment du percement du tunnel de la Pierre-Lys...
(Cherchez bien, de l'autre coté de l'Aude on voit 2 constructions d'environ 1 mètre de hauteur)

St Martin Lys, Pierre-Lys, carte postale passerelle

Cette passerelle utilisée pour faciliter le percement du tunnel est surement la réponse à la question
Reste à voir comment depuis cette passerelle on pouvait atteindre les bouches d'aération du tunnel...

St Martin Lys, Pierre-Lys, curiosité géologique

Curiosité géologique, ces strates verticales montrent la complexité de creuser à travers ces gorges

Le chemin de muletier qui contourne la montagne percée en 1855 du grand tunnel routier a connu une deuxième vie en 1979, lors des travaux d'élargissement de la route des gorges. En effet pendant plusieurs mois cette route fut fermée pour élargir ce grand tunnel et araser le petit. Les 4 enfants de St Martin devaient pouvoir continuer d'aller à l'école de Quillan. Pour s'assurer de leur passage le chemin de muletier fut grillagé tout du long comme on peut le voir aujourd'hui

St Martin Lys, Pierre-Lys, chemin muletier, entrée St Martin Lys, Pierre-Lys, chemin muletier, vue d'ensemble

Les enfants équipés d'un casque de chantier devaient suivre ce chemin pour rejoindre le bus qui les prenait à la sortie. Dès que je trouverais l'article de l'indépendant les montrant en photo, je l'ajouterai à la page (Carole, si tu as plus de détail sur ces expéditions, merci de compléter...)


Annexes



1p 36 de "Vie de Félix Armand, curé de Saint-Martin, diocèse de Carcassonne; Auteur de la route de la Pierre-Lis" par M. J.-P. DE LA CROIX.)
2"Félix Armand, curé de Saint-Martin-Lys, sa vie et son œuvre" ou article dans "Portraits et histoire des hommes utiles" - Volumes 7 à 8 de 1839 par Louis Amiel
3"Félix Armand et son temps, Un siècle d'histoire dans les Pyrénées Audoises (1740-1840)" de Louis Cardaillac,
4"Quillan le Livre du Souvenir" de Tatiana Kletztky Pradère
5p140 (272) de "Voyage pittoresque dans les Pyrénées françaises et les départements adjacents" de Joseph-Antoine Cervini, illustrations de Antoine-Ignace Melling


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