Saint Martin Lys - Articles de presse

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Voyage pittoresque dans les Pyrénées françaises et les départements adjacents" de Joseph-Antoine Cervini, illustrations de Antoine-Ignace Melling page 278-285 (141 - 146 selon la pagination du livre)

PIERRE-LYS, VALLEE DE L'AUDE.

La forge de Quillan

[Ce paragraphe peut être sauté si le fonctionnement de la forge ne vous intéresse pas...]
la forge de Quillan

La forge de Quillan, construite et exploitée comme toutes les autres forges des Pyrénées, d'après la méthode catalane, réunit les principales conditions qui doivent amener tous les résultats qu'on peut attendre de ses sortes d'établissements. Elle trouve dans les forêts d'alentour la facilité de se procurer du charbon ; les mines sont à sa proximité, et au moyen d'une percée souterraine de 163 mètres de profondeur horizontale, traversant de part en part la colline contre laquelle elle est adossée et qui donne passage à une prise d'eau de la rivière d'Aude, dont le cours ne tarit jamais, elle obtient constament le volume d'eau nécessaire pour être tenue en activité dans tous les temps de l'année (L'idée de percer cette colline, et la direction des travaux faits pour l'exécuter, sont dus au P. Bellon, jésuite. On rapporte que l'excavation, commencée en même temps des deux côtés opposés, fut si bien calculée et si sagement conduite que les ouvriers se rencontrèrent au milieu de leur ouvrage.). Ces avantages joints à l'exacte application des procédés de fonte, à la bonne qualité du minerai qu'on y élabore, et à la beauté de l'acier natif qu'on y fabrique par le mélange de la mine de Vic-de-Sos avec celle de la Grasse, font considérer cette usine comme une des plus remarquables de la contrée. Cependant la cherté toujours croissante du charbon nuit beaucoup à son succès ; la forge de Quillan ne donnera des bénéfices réellement satisfaisants que lorsqu'on pourra y amener et y employer la houille tirée de la chaîne voisine des Corbières. Il est à regretter que l'esprit d'entreprise ne se porte pas vers l'exploitation de ce combustible, et que l'on ne puisse profiter d'une ressource qui serait de la plus grande utilité et d'une économie notable pour toutes les forges établies sur le versant des Pyrénées françaises et dans les plaines adjacentes.
Rien de plus simple ni de moins dispendieux que la forme et la construction de ce genre d'usines. Une forge à la Catalane ne présente à l'extérieur qu'une espèce de halle carrée, close par quatre gros murs, servant de support à une toiture solide, percée au comble pour donner issue à la fumée. L'intéreur n'offre de remarquable que le creuset, d'environ trois pieds de diamètre, adossé à l'un des murs de l'enceinte, et le gros marteau disposé de manière à pouvoir agir sur une énorme enclume située au niveau du sol. Les frais de construction de ces sortes d'usines ne montent au plus qu'à 12 ou 15 mille francs, c'est-à-dire à la moitié du prix que coûte l'établissement d'un haut-fourneau. La disposition, les proportions du creuset ainsi que le procédé suivi dans ces forges, et qui consiste à mettre la mine dans le creuset sans la couler en gueuse ou la faire préalablement passer à l'état de fonte, voilà ce qui constitue véritablement la méthode catalane. Cependant le chargement du creuset, la fonte du minerai, le cinglage des loupes (massets), la division de ces loupes en masselottes, et leur étirage en barres exigent des malipulations particulières qui différent sous plusieurs rapports des opérations analogues pratiquées dans les hauts-fourneaux. Nous ne donnons point l'explication en détail de ces divers objets qui ne sont pas de notre ressort ; mais le mécanisme de la trompe, qui remplace le soufflet, est trop peu connu dans l'intérieur de la France, pour que nous puissions nous dispenser de le décrire. La trompe est un tuyau en bois tantôt quadrilatère et formé avec des planches, tantôt cylindrique et ne consistant a1ors que dans un arbre creusé dans sa longueur. Ce tuyau placé verticalement derrière le mur contre lequel s'appuie le creuset, se termine à sa partie supérieure en une sorte d'entonnoir où tombe un courant d'eau provenant d'un réservoir ou d'une source ; l'extremité opposée s'engage dans une caisse d'un diamètre beaucoup plus grand, et de forme carrée ; cette caisse percée vers le bas, plonge inférieurement dans un bassin d'eau constamment maintenu au même niveau par un trop-plein. L'entonnoir de la trompe est muni intérieurement de deux conduits ou petits tuyaux dits les trompils, faits en bois, et un peu évasés par le haut. Ces trompils ne se prolongent dans le corps de Trompe que de 15 pouces, et sont placés latéralement de telle manière que le seul espace intermémaire, dit le coin, reçoit l'eau qui, en se précipitant, entraîne le courant d'air qu'ils alimentent sans cesse. Dès-lors cet air puissamment refoulé dans la caisse inférieure dont nous avons parlé, et qui s'appelle tambour ou caisse-à-vent, s'y accumule, et n'ayant qu'une ouverture pratiquée dans la partie supérieure du tambour, s'en échappe avec toute la violence due à sa force élastique, et s'introduit dans la sentinelle. On appelle de ce nom la partie extérieure et surhaussée de la caisse-à-vent à laquelle se trouve adapté un premier tuyau en bois nommé bourrec ; à ce tuyau s'ajuste un canon de fer qui emboîte un autre tuyau de cuivre dit tuèle (la tuyère), d'où le vent s'élance et se répand dans le foyer.
Pour compléter la description de ces divers appareils, il nous reste à dire qu'au dehors du corps-de-trompe et au-dessous de l'entonnoir, sont deux ou quatre soupiraux qui paraissent favoriser l'introduction d'une plus grande quantité d'air, et que la caisse-à-vent contient entre ses deux fonds une planche ou une pierre fortement attachée aux parois, afin qu'elle puisse résister au choc de l'eau qui la frappe en tombant de 15 à 16 pieds de hauteur, sous un volume assez considérable. Cette planche est placée à près de 4 pieds au-dessus de la surface du sol, et quelques pouces plus haut que le niveau de l'eau environnante.
Aux avantages que les forges à la Catalane ont sur les hauts-fourneaux, on peut ajouter l'économie du combustible, la promptitude du fondage, et le peu d'ouvriers qu'elles emploient. D'après la méthode qu'on y suit d'un bout à l'autre de la chaîne des Pyrénées, huit hommes suffisent pour mener la forge ; encore ne travaillent-ils pas tous à la fois. Ils ne sont occupés ensemble qu'au moment où il faut charger le creuset, et lorsqu'on retire le masset ; quatre ouvriers seuls conduisent l'opération pendant tout le temps de sa durée (Dans les hauts-fourneaux il faut dix ouvriers pour la seule fusion préparatoire du minerai). On fait ordinairement de trois à quatre loupes ou massets en 24 heures, et chaque fois le creuset est chargé de près de mille livres de minerai, dont la fonte n'exige que de onze à douze quintaux de charbon. Quatre cents livres environ de fer forgé sont le produit qu'on en retire, et par conséquent une livre de fer ne coûte que trois livrés de charbon. Enfin le masset donne en même temps du fer doux, du fer fort et de l'acier, tandis que le fer obtenu dans les hauts-fourneaux est tout d'une seule qualité.

Ginoles

Un peu hors sujet aussi - mais je garde l'intégralité du texte "Pierre lys"...

Après avoir esquissé la vue qui précède, examiné la forge dans toutes ses parties et visité la fonderie, le foulon et le moulin-à-farine que l'abondance de l'eau a permis de réunir à cette usine, et dans la même enceinte, nous nous remîmes en marche pour rentrer en droite ligne à Quillan, où nous avions décidé de passer la nuit ; mais étant arrivés deux heures avant la fin du jour au débouché du vallon de Ginoles qui en est peu éloigné, nous profitâmes de ce temps pour aller prendre sur le lieu les renseignements que nous désirions avoir au sujet des eaux minérales fort estimées qu'on y trouve. En nous bornant à consigner ici ce qu'il importe le plus de connaître à leur sujet, nous résistons avec peine au desir de faire partager à nos lecteurs tout le plaisir que nous causa l'aspect de ce vallon si riant et si frais.
Les trois sources de Ginoles n'ont point d'odeur ni de saveur déterminées ; elles s'épanchent dans toutes les saisons de l'année sous le même volume, et elles conservent la même limpidité. La température d'une de ces sources est très - froide, puisqu'elle s'élève à peine à un degré du thermomètre de Réaumur ; les deux autres le font monter, la première au 16e, la seconde au 24e degré. Cette température est constante, et n'obéit ni à l'influence des chaleurs de l'été, ni à l'intensité quelconque du froid, très - vif en ce lieu pendant l'hiver. La propriété reconnue de ces eaux est d'être laxatives et diurétiques ; les maladés qui souffrent d'engorgements et de douleurs provenant du défaut de circulation et de l'épaississement des humeurs, obtiennent de leur usage beaucoup de soulagement, et souvent une guérison complète.

Belvianes

Belvianes, où l'on arrive en trois quarts d'heure par une large et belle route qui suit les contours de la rive gauche de l'Aude, est le premier lieu que nous rencontrâmes le lendemain au-delà de Quillan, d'où nous partîmes à l'aube du jour. L'activité que nous vîmes régner dans ce village aurait pu nous surprendre, si nous n'avions pas su d'avance qu'elle était due aux établissements industriels qu'il possède, et qui alimentent les fabriques de Quillan (On file beaucoup de laine dans le village de Belvianes, et on y trouve une forge et une scierie. Lors de notre passage, M,Rivals de Carcassonne y faisait établir un laminoir). Hommes, femmes et enfants, tous étaient en mouvement pour se rendre à leurs travaux, et l'on pouvait lire dans leur physionomie si animée et si expressive tout le bien-être qui résulte pour eux de 1a certitude d'y trouver les ressources que leur refuse un sol rebelle à la culture. Cependant la végétation est riche et variée aux environs de Belvianes. Des sapins séculaires couronnent les cimes des montagnes ; les rameaux ondoyants de la vigne ornent leurs pentes, et les figuiers aux larges feuilles couvrent leur base comme une forêt. Mais à un quart de lieue de distance vers le sud la vallée fait un angle, le chemin tourne, et le tableau change tout-à-coup. Vous ne voyez plus des deux côtés que d'énormes quartiers d'une roche blanchâtre et nue, superposés les uns aux autres, s'élevant comme des murailles coupées à pic, et n'offrant à leurs sommets que des crêtes déchirées. L'Aude en torrent fougueux mugit au bas de ces remparts, et son lit encombré de débris, remplit entièrmement le peu d'espace qui les sépare.

Pierre-lys

La planche suivante nous dispense de décrire en détail le sauvage et curieux défilé, connu dans le pays sous le nom de Pierre-Lis, et que l'on est tout émerveillé de rencontrer: au centre d'une vallée secondaire, et si près du territoire si fertile de Quillan. Nous l'offrons même comme le type des sites semblables que nous avons souvent essayé de peindre dans notre texte et dont la représention par la gravure a dû être supprimée pour ne point franchir les bornes que nous nous étions imposées. Tous ces défilés ont généralement le même caractère et la même physionomie ; ils ne présentent quelque différence que dans la nature des montagnes environnantes qui tantôt sont schisteuses, tantôt granitiques, tantôt,calcaires, et dans des accidents partiels résultant du cours des eaux, et de la quantité plus ou moins considérable des éboulements et des débris qui les accompagne. En portant les yeux sur cette gravure, on concevra facilement l'émotion, le mouvement involontaire d'effroi que l'on ressent, et dont on cherche vainement à se défendre à leur aspect. Ce sont toujours ces rochers dépouillés et élancés dans les airs qui surplombent et menacent d'écraser de leur chute le voyageur étonné. Ce sont ces blocs de toute dimension qui du haut des deux versants se sont précipités dans le lit du torrent, et que les ondes recouvrent d'une blanchissante écume ; c'est encore ce mugissement des vagues et du vent qui empêche de s'entendre à deux pas de distance, ce désordre, cette stérilité qui affectent si péniblement les regards.
Pendant le trajet de Pierre-Lis, qui dure l'espace d'une demi~lieue, ainsi que dans ces tristes défilés des hautes vallées, dont l'étendue est parfois plus considérable, on se trouve sans cesse en face d'une montagne qui semble ne laisser aucune issue ; mais le sentier qui s'élève sur la rive gauche, en suivant ses sinuosités très-rapprochées, tourne à tout instant, se prolonge avec elles et détruit cette erreur pour la renouveler peu après, et la faire disparaître encore. C'est à chacun de ces tournants que le vent souffle avec plus de violence ; c'est là que ses sifflements aigus se font entendre avec plus de force. On dirait que le roc sur lequel est tracé le chemin tremble sous vos pieds, et l'on croit aisément qu'en hiver, sans la précaution de se coucher à terre ou de s'accrocher fortement aux roches qui sont à votre droite on court par moments le risque d'être enlevé et d'être précipité dans le torrent.
Nous avoue cherché à reproduire ici cette partie du défilé de Pierre-Lis, où le roc faisant saillie présentait un grand obstacle à la continuation du chemin de la vallée. Ce rocher a été creusé, et la route passe au-dessous de l'issue qu'on y a pratiquée. Cette excavation s'appelle le Traou du curé, et ce nom donné et consacré par la reconnaissance doit à jamais perpétuer le souvenir du bienfait. C'est à l'abbé Armand, curé de Saint-Martin de Pierre-Lis, que les canton de Quillan et de Roquefort sont redevables de cet ouvrage, et de la majeure partie des travaux faits pour établir entr'eux la communication dont ils étaient privés, et qui leur est devenue si avantageuse. Non seulement ce respectable pasteur employait chaque année une partie de son temps à leur exécution, mais il trouvait encore dans ses faibles revenus les ressources suffisantes pour encourager et récompenser les montagnards qui le secondaient dans cette utile entreprise. Ce bel exemple n'a pas été sans fruit, et depuis on a continué d'échancrer les rochers pour faciliter le passage aux bêtes de somme, de même qu'on a pris le soin d'élever et de réparer les parapets du côté du torrent. Cependant c'est près de l'escavation dite le Traou du curé, que le chemin est plus large, et le parapet plus exhaussé et mieux conservé ; au-delà, ce parapet fort dégradé et un sentier très-étroit ne permettent parfois que de marcher à la file. Dans ces passages difficiles, si des voyageurs arrivent avec leurs chevaux dans la direction contraire à celle que vous suivez, il faut pour les laisser passer s'effacer autant que possible, le dos collé contre les parois du rocher, et dans une pareille occurrence c'est à qui ne prendra pas le côté dangereux, lors même qu'il n'y a rien à risquer ni à craindre ; on cherche à éviter l'effet désagréable que produit la vue du torrent, dont les eaux bondissent constamment par cascades, avec un bruit semblable à celui-du tonnerre.
Nous avons vu un exemple frappant de l'impression que ce spectacle fait éprouver aux animaux eux-mêmes. Un mulet placé en tète d'une petite caravane de bêtes de somme chargées de charbon et avançant sur nous du côté opposé de la vallée, se rue sur un de nos chevaux qu'il veut mordre. Pour réprimer cette attaque, le conducteur lui applique un vigoureux coup, de fouet; malgré cette correction ou peut-être à cause d'elle, le mulet se redresse sur ses pieds de derrière, et lance ceux de devant sur le cheval, qui en reculant esquive le coup. Le mulet entraîné par l'élan qu'il a pris, et repoussé par notre guide, retombe un pied sur le haut et l'autre en dehors du parapet. A la vue du gouffre et de la fougue impétueuse de l'Aude, il dresse les oreilles, raidit fortement ses jarrets, se rejette en arrière, et reste immobile dans une attitude qui peint l'effroi et la terreur dont il est saisi. Dès-lors l'instinct de sa conservation se réveille, sa colère s'apaise ; il se laisse approcher et délivrer de la position critique où il se trouve placé, et obéissant à la voix du muletier, il souffre sans nouvelle opposition que nos chevaux s'avancent.
Arrivés bientôt au dernier tournant, nous atteignimes sans autre accident le bord septentrional du bassin de Saint-Martin de Pierre-Lis.

St-Martin-lys


RUINES D'UN ANCIEN COUVENT, PRÈS SAINT-MARTIN DE PIERRE-LIS.

L'entrée du vallon de Saint-Martin participe de la sauvage âpreté du défilé de Pierre-lis. Les monts ceints à leur base d'arbrisseaux et de broussailles, continuent à montrer sur leurs flancs droits et perpendiculaires d'énormes blocs de rochers, dont l'aridité repousse les regards. L'Aude ne roule plus sur un lit de roche vive ; mais ses bords formés des débris qu'il a charriés et qu'il dépose encore dans ses débordements, sont toujours nus et dévastés. Moins resserrée et moins profondément encaissée, cette rivière n'en conserve pas moins son aspect effrayant; sa surface ridée par les cailloux roulés et les fragments de roches dont elle est encombrée et qui gênent son cours, se divise en lames d'un jaune sale, et s'étend en mugissant sur la plaine; tandis que du côté opposé bouillonnant en flots agités, mais retenue par le rempart de rochers que couronne la forêt de Fanges, elle écume, bondit et laisse plus d'une trace de sa fuite tumultueuse.
Cependant les deux chaînons ne courent plus parallèlement, et bientôt un plus grand espace les sépare. Dès-lors la végétation est plus abondante, et des vignobles et des cultures annoncent l'approche de lieux habités. En effet on ne tarde pas à apercevoir les ruines d'un bâtiment assez considérable, et plus loin un village, ainsi que le pont en planches qu'il faut franchir pour s'y rendre. C'est au milieu de ces ruines, qui sont celles de l'ancien couvent de Saint-Martin de Pierre-Lis, que nous ressentons de nouveau ce malaise, cette sorte de lassitude et de frémissement secret, suite ordinaire de la vue des spectacles qui inspirent tour-à-tour l'étonnement, l'admiration et l'effroi. Nous mîmes pied à terre. Le site, que nous avions devant nous, nous offrait le sujet d'une intéressante esquisse ; et d'ailleurs la nécessité de reprendre haleine et de réparer nos forces épuisées par la fatigue et la chaleur aurait suffi pour nous déterminer à faire halte en ce lieu. Mais nos montures ne trouvaient près de nous qu'un gazon rare et chétif, et nous-mêmes pressés par une soif très-vive, nous cherchions en vain aux environs une source, où nous pussions nous désaltérer; l'eau de la rivière chargée de limon et actuellement grossie par la fonte des neiges inspirait le dégoût, et devait être malsaine. Le guide occupé à surveiller nos chevaux ne pouvait aller à Saint-Martin chercher le foin et l'avoine qui leur étaient nécessaires, et nous rapporter de l'eau que l'on trouverait sans doute dans ce village. Ce soin nous préoccupait surtout, à cause de la station prolongée qu'exigeait le dessin, que nous nous étions proposé de prendre, des ruines et du paysage d'alentour. Le hasard nous servit admirablement quelques instants après. Une femme montée sur son âne et revenant de Quillan à Saint-Martin, instruite de notre embarras, nous fit l'offre de nous apporter tout ce que nous désirions, et nous promit d'être bientôt de retour.
Une demi-heures était à peine écoulée que nous vîmes revenir cette paysanne chargée de fourrages, d'une carafe remplie d'eau limpide et d'un verre en cristal. Elle était suivie d'un ecclésiastique qui nous dit en s'approchant,: « Cette brave femme vient de m'apprendre que des voyageurs arrêtés près de ces ruines lui avaient demandé de l'eau, dont ils paraissaient avoir un besoin extrême. J'ai craint que vous n'eussiez éprouvé quelque accident fâcheux, et je suis accouru pour vous offrir mes services.» Nous nous empressâmes de rassurer le bon prétre, et sa physionomie d'abord sombre et inquiète reprit aussitôt l'air de sérénité qui paraissait lui être habituel. «Je vois, ajouta-t-il alors, que mes secours vous sont inutiles ; mais ce qui ne l'est jamais dans aucune occasion, c'est une bouteille de bon vin que je tiens toujours en réserve pour des cas extraordinaires, et je vous l'apporte. » Touchés de ce procédé et de la manière franche qui l'accompagnait, nous lui fimes nos remerciements en refusant toutefois la liqueur. Néanmoins le bon prêtre renouvela ses instances, et il fallut céder pour ne point lui déplaire. Pleinement remis de ses inquiétudes, M. l'abbé Utéza (c'est le nom du curé de Saint-Martin qui s'était rendu près de nous) ne nous pressa pas moins de venir partager son dîner, et d'accepter un asile dans son presbytère. Nous lui répétâmes tout ce que la reconnaissance put nous inspirer de plus juste et de plus vif, et il reprit le chemin du village. Nous avions terminé notre croquis et nous étions au moment de remonter à cheval, lorsque le bon curé reparut près de nous. Possesseur d'un manuscrit contenant les titres du couvent dont nous avions dessiné les ruines, il venait pour nous le communiquer et même pour nous en faire l'abandon. Nous étant assurés, en le parcourant, que tout l'intérêt de ce document consistait principalement dans les formules, les clauses, le style et la langue du temps ; qu'il aurait fallu le citer textuellement, et que, par sa longueur, son insertion aurait été incompatible avec le cadre de notre ouvrage, nous ne voulûmes point profiter de son offre, mais nous n'en fûmes pas moins sensibles à cette nouvelle preuve d'obligeance et de générosité. En dernier lieu et avant de nous quitter, l'abbé Utéza excita vivement notre attention, lorsqu'il nous fit remarquer la fente de forme triangulaire que l'on voit sur les rochers à la gauche de la planche suivante. "Cette fente, nous dit-il, est l'ouverture d'une caverne assez profonde, où jadis on a trouvé un grand nombre d'ossements humains. Dans le temps des guerres de religion les prêtres de ce monastère se réfugièrent dans cette grotte, et ils y périrent tous, faute de vivres." Il ne fit que nous répéter en cela une tradition du pays, laquelle parait bien peu vraisemblable, si l'on considère la hauteur où se trouve l'entrée de cette grotte, au-dessus du sol de la vallée, et la coupe perpendiculaire du roc, dans lequel elle est creusée. Nous dirons plus : en admettant que de hardis montagnards se soient introduits dans la crevasse et qu'ils y aient trouvé des ossements, il resterait encore à examiner si ces débris faisaient réellement partie de squelettes humains, ou s'ils n'appartenaient pas plutôt à des animaux qui, dans leur charpente osseuse, offrent quelque ressemblance avec celle de l'homme. Cette grotte ne serait-elle pas plutôt une de ces cavernes à ossements qui mit ont récemment donné lieu à des observations si intéressantes, et dont l'importance géologique se manifeste toujours davantage à mesure que des découvertes semblables se multiplient ? Nous livrons ces indications et la tradition elle-même aux investigations des naturalistes qui parcourront après nous ce canton si peu connu, si rarement visité.
Au-delà du village de Saint-Martin, le bassin de l'Aude se rétrécit de nouveau, et l'étranglement qu'il forme se prolonge jusqu'à l'embouchure du Rebenti, où il s'élargit encore(Cette rivière prend sa source sur l'arête du chaînon transversal qui sépare la vallée de l'Ariège de celle de l'Aude. Le vallon qu'elle arrose est animé par un grand nombre de villages, de forges et de moulins à scie. Le chemin assez fréquenté de Bélestat à Quérigut la coupe au-dessous de Belfort).

En remontant l'Aude

Le vallon qui s'ouvre du côté opposé est riant et fertile ; il présente un moyen de communication toujours praticable pour atteindre un petit col d'où l'on descend sur les bords de la Boulsane ; de ce col à Caudiès, première ville du département des Pyrénées-Orientales, il n'y a guère qu'une heure et demie de marche. Quant à nous, nous passons devant l'entrée de ces vallons latéraux, et nous laissons à droite et derrière nous, Cailla, la Prade, Artigues, hameaux d'un accès difficile, et les plus misérables de la vallée. Axat, lui-même, où il serait aisé d'aborder en franchissant le pont, en pierre que l'on voit sur la gauche de route, ne peut nous détourner de notre marche directe. On trouve pourtant dans ce village une forge, un martinet et des scieries, appartenant à M. d'Ax d'Axat, maire de Montpellier; mais nous avons déjà donné assez de temps à l'observation de ces diverses espèces d'établissements, et nous avons hate d'arriver à Roquefort au Bousquet qui sont le but le plus éloigné de notre excursion. A cet effet, nous passons le pont en pierre qui porte le nom de Pont-de-Baïra, près duquel sont les forges de MM. Cosse frères, et les scieries de M. le baron de La Rochefoucault.
L'absence de villages et de hameaux, l'énorme détour par lequel l'Aude descend de l'étang, où il prend sa source, le défaut de bonne route, tout est fait pour déterminer les voyageurs à ne plus remonter le cours de cette rivière depuis le lieu où la Guette vient le grossir de ses eaux. On préfère Longer les bords de ce torrent, et l'on arrive ainsi par un bon chemin, montant, mais très-court, à Sainte-Colombe, puis à Roquefort qui est le chef-lieu de tout le canton.
La gorge de la Guette, d'abord si étroite, s'élargit bientôt pour se resserrer plus loin en présentant des étages toujours plus exhaussés. De grands rochers que blanchit l'écume des eaux s'élèvent sur la rive gauche; le chemin passe au-dessous de la montagne boisée qui domine la rive droite, et nous mène jusqu'aux approches de Sainte-Colombe, où il fait un coude en se prolongeant au Sud-Ouest. Au-delà, cette gorge se rétrécit, s'ouvre peu après et conserve la même physionomie jusqu'à ce qu'on ait atteint la région des forêts. C'est dans ce trajet que nous voyons rouler, des flancs des montagnes, de très-beaux sapins ébranchés qu'au moyen de deux ou trois paires de bœufs on fait arriver jusqu'à Quillan, où ils sont réunis en radeaux dirigés par un seul homme, dit radelier, qui se tient toujours debout et les conduit ainsi jusqu'à Limoux et même jusqu'à Carcassonne et au canal du Midi. On exploite et l'on convertit en planches, dans les scieries des environs, les parties détachées de ces arbres qui ne sont pas destinées à la grande charpente et à la mâture des bâtiments.
Le hameau de Sainte-Colombe ainsi que le bourg de Roquefort n'ont que des pommes de terre pour toute récolte; mais leurs habitants trouvent des ressources dans le travail des forges et dans l'exploitation des forêts. Il faut en dire autant du Bousquet, petit village éloigné de Roquefort d'une bonne heure de marche. Ce lieu est même le plus favorisé de la vallée, depuis que le baron de La Rochefoucault y a fait construire une maison que l'on nomme, dans le canton, château de Monplaisir. Le séjour que fait tous les ans dans cette jolie retraite son bienfaisant propriétaire répand beaucoup d'avantages parmi les habitants. Le château de Monplaisir s'élève au milieu de magnifiques prairies et d'un beau jardin qu'on ne s'attendait pas à rencontrer dans ces déserts et parmi les vastes forêts de sapins qui l'entourent. A l'exception d'une petite partie de ces forêts qui appartient à l'état, toutes les autres sont la propriété de M. de la Rochefoucault et de M. Debosque d'Espéraza, plusieurs usines du canton, des scieries, des moulins á farine, leur appartiennent également.
Il aurait fallu marcher encore pendant une bonne heure pour descendre du Bousquet à Escouloubre, commune assez considérable, où l'on compte environ 700 habitants. Depuis que les Espagnols ne sont plus les maîtres du Roussillon, ce dernier bourg placé à la limite des trois départements de l'Ariége, de l'Aude et des Pyrénées-Orientales a perdu toute l'importance que lui donnait sa position. Il n'intéresse plus aujourd'hui que par les eaux thermales qui sourdent des flancs d'une montagne voisine. Ces sources sont de la même nature que celles de Carcanières, village peu éloigné, mais qui est du département de l'Ariège; les ruines et les autres extrêmement abondantes et actives sont d'une grande efficacité dans les affections rhumatismales et dans les maladies de la peau. La journée déjà trop avancée, et les dispositions que nous avions prises à Quillan, ne nous permettaient point d'aller visiter ces deux établissements thermaux ni le pays d'alentour, et nous en: éprouvámes un grand regret. La botanique de cette contrée, tout ce qui concerne la coupe, l'aménagement, le recépage des forêts, et bien d'autres sujets d'attention, auraient offert de l'aliment à notre avide curiosité. Il fallut nous résigner. Partis du Bousquet vers les trois heures après midi, nous ne fûmes de retour à Quillan qu'à la nuit close, et après 7 heures d'une marche continuelle et des plus fatigantes. Cependant du canton, où nous étions parvenus, nous aurions pu entrer bien facilement et en peu de temps dans le département des Pyrénées-Orientales, si nous n'avons pas été obligés d'aller reprendre notre voiture dans la ville que nous venons de nommer. Les voies de communication qui s'ouvraient autour de nous étaient nombreuses. Le sentier qui conduit du Bousquet à Escouloubre se prolonge jusqu'à Carcanières et à Quérigut, où l'on rejoint le chemin de Formiguère, des Angles et de Llagonne à MontLouis. Celui qui vous ramène à Roquefort se rattache au chemin de Counousouls sur la Guette, et de ce village on peut monter au col de la Marguerite, et descendre à Mosses. En suivant l'une ou l'autre direction on parcourt un pays montueux, sauvage et couvert de belles forêts de l'essence de pins ou de hêtres. La première offre l'avantage de vous conduire à proximité de l'étang, ou l'Aude prend naissance, et fournit l'occasion de visiter la partie la plus haute et la plus reculée de la Cerdagne Française, district le plus remarquable du département; l'autre chemin vous transporte sur la ligne de séparation des divers affluents qui, à l'Ouest, grossissent l'Aude, et au Nord et au levant vont se joindre à la Têt. Le chainon par lequel passe cette ligne, forme la plus orientale des deux branches. intermédiaires des montagnes par lesquelles les Pyrénées se rattachent aux Alpes. Si l'on traverse ce chaînon du Nord-Ouest au Sud-Est on peut atteindre le Roc d'Escales, et aborder aux sources de la Boulsane; en longeant les bords de cette rivière, on arrive très-promptement à Caudiès. Cette traversée qu'il est possible d'abréger encore en revenant de Roquefort à Sainte-Colombe, et en franchissant la montagne et la forêt qui se trouvent entre cette dernière commune et celle de Montfort, est propre à exciter l'intérêt par l'importance des bourgs, des villages, des hameaux, des forges et des autres établissements industriels que l'on a occasion de voir sur son chemin. Le village de Gincla et le bourg de Puylaurens appellent particulièrement l'attention. Le premier, placé dans un vallon très resserré, et où l'on compte seulement 180 habitants, se fait surtout remarquer par la beauté de ses environs et par les martinets, les scieries, un laminoir et diverses autres usines d'un produit utile, qui sont disséminées çà et là dans la plaine, et qu'entourent des touffes d'acacias, de mimosa et de tulipiers de Virginie. La belle et vaste maison que M. Rivals a fait construire à la proximité de ces établissements, est aussi environnée de magnifiques plantations d'arbres exotiques qui se sont acclimatés dans le territoire de Gincla, et qui ajoutent à son embellissement. Les forêts de Boucheville et de Salvanières qui s'étendent sur les montagnes d'alentour ceignent ce village d'une immense couronne de la plus fraîche et de la plus brillante verdure.
C'est en continuant à descendre le vallon de la Boulsane qu'on arrive à Puylaurens, dominé par une forteresse flanquée de tours et bordée d'une large esplanade. On s'étonne que la singulière architecture et la belle conservation de ce petit fort, monument très-curieux dans son genre, n'aient pu le préserver de l'abandon, où il languit depuis que, vers le milieu du siècle dernier, on lui a retiré la compagnie de vétérans qui l'avait habité jusqu'alors. Une heure et demie suffit pour se rendre de Puylaurens à Caudiès, et ce trajet est loin d'être sans agrément, car les rives de la Boulsane sont constamment riches en sites d'une fraîcheur et d'une variété qui ne laissent rien à désirer.




La Pierre-Lis par H. Fonds-Lamothe dans Mosaïque du Midi - 4ième année - 1840 p354-356 - Toulouse J.B Paya propriétaire - éditeur - 1840

Il n'est rien de si digne d'intérêt pour le voyageur, que le tableau qui lui montre les travaux imposans de la nature, mêlés aux travaux plus modestes que l'homme a consacrés à la piété et à la bienfaisance. C'est qu'il décèle à la fois la puissance et l'intelligence de l'Etre suprême, et la puissance et l'intelligence finies de l'être créé à son image ; c'est qu'il atteste le privilége que l'homme a seul sur la terre de connaître et de révérer son auteur et les sentimens d'humanité qui l'animent, les plus beaux titres dont il puisse s'enorgueillir.
Telles étaient les réflexions que la vue de la Pierre-Lis m'inspirait, il y a quelques jours, lorsque, fuyant les affaires, je voulus, pour cause d'agrément, revoir les montagnes. Or, je veux dire la description de ce lieu peu connu ; j'ose espérer que le lecteur aura le désir de le visiter, pour y puiser des émotions qu'il chercherait vainement ailleurs.
C'était dans le département de l'Aude que je me trouvais. Arrivé dès la veille à Quillan, petite ville industrielle, située sur les bords de l'Aude, et environnée de hautes montagnes, je me dirigeai vers le midi, remontant par une belle route la rive gauche de l'Aude, laissant à ma droite les ſorges à fer de M. le maréchal Clausel, alimentées par une prise d'eau qui s'y dirige sous la montagne, à l'aide d'un canal artificiel, et plus loin découvrant sur ma gauche le laminoir de Belvianes. Frappé à l'aspect des forêts recevant les premiers rayons du soleil, et rencontré à chaque pas par de jeunes filles qui transportaient sur des bêtes de somme du minerai, du fer ouvré, du charbon ; leurs chants mêlés aux chants des oiseaux, le calme de l'air, le mouvement rapide du fleuve, le bruit des arbres, tout était bien propre à me plonger dans une douce rêverie.
Mais ce n'était que le pérystile du monument. Arrivé au village de Belvianes, je n'avais devant moi que des montagnes abruptes. J'aurais pu me demander par où l'Aude se frayait un passage, par où moi-même je pourrais suivre ses bords. Qu'on se représente une rue étroite et tortueuse de Toulouse, dont les maisons, s'avançant en torchis, comme au moyen-âge, s'élèveraient à une hauteur de plus de deux cents pieds, sur une longueur d'environ une demi-lieue, et l'on aura une idée de la Pierre-Lis. La charpente de la montagne consiste en un calcaire de transition, ou plutôt en un marbre gris homogène, composé de couches superposées, redressées presque perpendiculairement à l horizon, et concassées par mille endroits, quoique d'une dureté à résister long-temps aux efforts de l'art. Là, ses parois avancent parfois en angles, et semblent vouloir, par leur chute prochaine, combler le vide qui est au pied ; là, ses parois opposées reculent en angles parallèles, offrant dans leurs fentes nombreuses quelques traces de végétation, respectées par le temps et inaccessibles ; au-dessus, s'étendent de vastes plateaux couverts de forêts de sapins qui forment le chevelure de ces montagnes. Oh ! qu'ils sont imposans ces arbres séculaires qui fuient de toutes parts sur un sol gazonné, et dont le feuillage s'élève si haut sur vos têtes ! Oh ! que l'impression de ces forêts silencieuses, entourées de nuages stationnaires, et au pied desquelles gronde la foudre, justifie les mœurs des peuples antiques, qui en avaient fait la demeure des dieux !
Après un instant de contemplation, j'entrai dans la gorge, en suivant un chemin admirable. Il y a peu d'années que, pour franchir la montagne, le voyageur était contraint de gravir jusqu'à sa crête, à travers mille dangers, par un sentier à peine tracé. Aujourd'hui, grâces à la bienfaisance d'un humble prêtre, une chaussée hardie a été construite le long de la rivière, soutenue par un fort mur de soutenement, et courant horizontalement sous des arcs de triomphe ou sous des voûtes taillées dans le marbre. Cette route est éminemment utile ; elle ouvre une contrée riche par son sol et son industrie, car elle renferme d'immenses forêts appartenant à l'état ou à des particuliers ; elle possède dix forges à fer, deux laminoirs, une fabrique d'acier, une infinité de scieries qui fournissent le fer et le bois aux principales industries du midi ; elle jouit des eaux thermales d'Escouloubre et de Carcagnères, qui attirent de nombreux étrangers ; et si par les progrès constans des arts, les chemins de fer viennent à se propager, si un jour cette contrée doit être gratifiée d'une innovation aussi utile, la Pierre-Lis offrira une route parfaitement convenable. Il est vrai que le génie militaire a opposé des obstacles à sa confection ; il a appréhendé qu'en cas d'hostilités avec la nation voisine, le Midi ne fût exposé à l'invasion. En effet, l'histoire atteste qu'au temps de la puissance de Charles Quint, deux fois les Espagnols, maîtres du Roussillon, parvinrent jusqu'au village d'Axat, qui fut livré aux flammes, et ne tentèrent pas de franchir la montagne.
Mais les temps sont changés; les frontières sont reculées ; le sentiment de notre supériorité repousse des craintes aujourd'hui chimériques, et d'ailleurs il serait aisé, dans un pressant danger, de rompre en un instant la chaussée, et d'arrêter ainsi la marche de l'ennemi.
Au pied et le long de la chaussée, l'Aude précipite ses ondes, qui bondissent contre les aspérités de son lit étroit, et font retentir la montagne du bruit qu'elles causent. Sans doute que ce fleuve, qui plus loin occupe un vaste lit, alimente des canaux, arrose des plaines, et donne le mouvement à tant d'établissemens industriels, gémit ici dans les chaînes, impatient d'étaler sa majesté. On a lieu de se demander comment les eaux ont pu s'ouvrir si profondément un passage à travers un marbre si dur et d'une épaisseur si considérable. Tenaient-elles en dissolution , dans les temps anciens, quelques principes corrosifs ? Ont-elles rencontré et élargi une crevasse tellement qu'elles ne se sont point déviées de leur marche directe ? Erodent-elles insensiblement la montagne ? Les phénomènes présens n'étayent point ces hypothèses, mais la science géologique fournit des élémens propres à résoudre la difficulté : il est certain que ces roches, aujourd hui si dures, si inattaquables, se sont formées, et ont séjourné dans les mers; il est certain qu'elles se sont redressées subitement par l'effet d'une grande commotion ; or, se trouvant encore imbibées et molles, les eaux du fleuve venant à passer immédiatement, creusèrent sans effort ces profonds sillons.
En visitant ces lieux singuliers, mon esprit porta ses regards sur des objets propres aussi à lui plaire. Quiconque a voyagé a sans doute éprouvé des jouissances à la vue de la végétation qui embellit les montagnes. Pour moi, une plante a toujours attiré mon attention : non point que les parfums qu'elle distille puissent seuls me satisfaire; mais son port, ses organes, le rang qu'elle occupe dans la nature, sa demeure, ses compagnes, tout m'inspire de l intérêt. Je ne vous parlerai point des menthes, des colchiques d'automne, et de tant d'autres revêtues de leurs fleurs, que je rencontrai à chaque pas, et qui ne laissaient pas de piquer ma curiosité; mais, en pénétrant dans une forêt voisine, une d'elles frappa mes regards. Je désire la faire connaître, sans toutefois employer le langage de la science. De ses feuilles qui tiennent à la racine s'élève une tige semblable à celle de l hyacinthe, au milieu de la tige une feuille qui l'embrasse, et à son sommet une seule fleur étoilée : jusque-là rien d'extraordinaire. Mais sur chacun des pétales, on a à considérer un organe en forme de main, dont les doigts supportent des globules semblables à des pierres précieuses. Son nom est le Gazon du Parnasse.
A la distance d'une demi-lieue, les parois de la gorge s'élargissent en prenant une forme arrondie, présentant comme un cirque d'une grandeur assez considérable, au fond duquel s'étend un vallon rocailleux qui, grâce aux efforts du cultivateur, produit quelques céréales. C'est le vallon de Volcarne.

Vers le milieu, sur les bords du chemin et de la rivière, on aperçoit des ruines. Les yeux, fatigués de la vue de ces montagnes sauvages, se reposent avec complaisance sur ces ouvrages délabrés, qui indiquent le passage d'anciens hommes. Bientôt les mâsures d'une église attirent votre attention ; des pans de murailles couvert de lierres et de lambrusques, des arceaux à plein cintre, dépendant de l'église ou qui formaient un portique, des murs raz de terre qui vont se perdre dans les champs, une chétive maison, rajustée à ces débris et récemment réparée, qu'habite aujourd hui une modeste famllle : voilà tout ce que vous avez à observer. Que signifient ces pierres que l'art a amoncelées à côté de ces masses entassées par la nature ? Pourquoi des hommes, fuyant le monde, ont-ils pu se résoudre à vivre ici dans la retraite ? Comment a péri cet état de choses ? Est-ce qu'au calme de la vertu a succédé l'excès des passions ? Est-ce au contraire que de meilleures mœurs ont remplacé les mœurs antiques ?
Or, voici ce qu'enseignent des documens.

Au temps où Charlemagne fesait retentir le monde de sa gloire, cette contrée était en proie à la désolation. Le paganisme avait poussé de trop profondes racines pour être facilement extirpé, et le fer et le feu des Sarrasins venaient de passer. Ce grand conquérant, après avoir reculé les bornes de son empire jusqu'aux bords de l'Ebre, voulut civiliser le pays qui avait applaudi à ses victoires : il y établit des gouverneurs ou comtes pour faire respecter les frontières ; il y députa des sujets éclairés pour faire régner la justice; il y répandit des ministres de Dieu pour faire aimer la religion chrétienne. Ce fut alors que s'élevèrent de toutes parts des abbayes, composées de religieux qui, s'oubliant eux-mêmes, aimaient Dieu et les hommes, et portaient ceux-ci, par leur exemple, au travail et à la vertu. Telle est l'origine de l'abbaye de Saint-Martin-de-Lis ou de Lez. Là, de pieux cénobites, chargés de moraliser les habitans des montagnes, adressaient de constantes prières au ciel pour le succès de leur entreprise ; là, ils cultivaient dans un terrain ingrat des racines pour se substanter ou pour accorder les secours de l'hospitalité ; là, enfin, au fond de ces roches, ensevelis aux yeux du monde, ils creusaient tous les jours leurs tombeaux pour s'ensevelir bientôt aux yeux de la nature.
L'abbaye de Saint-Martin-de-Lez, de l'ordre de Saint-Benoît, fut très florissante pendant le cours des neuvième et dixième siècles. Basile la gouvernait au temps où Charles-le-Simple était roi des Français, et la trentième année du règne de ce prince. Arnaud lui succéda. Sous le règne de Lothaire, Séguier, et après lui Raoul, en étaient les abbés. Ce fut en 955 que le pape Agapet donna à ce monastère, pour l'honneur et la gloire de Dieu, et afin de faciliter les religieux à payer une redevance de dix sous d'argent onze deniers, les églises de Sainte-Marie au lieu de Corronulle, de Saint-Etienne au lieu de Bolorde, de Saint-Jean au lieu de Combrette, et de Saint-Pierre au lieu de Petralate, avec les terres, vignes, forêts et moulins en dépendant, et de plus les lieux de Bux, de Pelrus, de Cassange, de Barose, d'Adesate et d'Attosol, avec ce qui en dépendait, situés dans les comtés de Fenouillèdes, de Rasez et de Roussillon.
Mais bientôt la possession de ces biens considérables excita l'avidité des hommes puissans de la contrée. Vainement, vers la fin de ce siècle, le bruit se répandit que le monde allait finir : des seigneurs, ne tenant aucun compte de la vie future, envahirent les biens ecclésiastiques, s'érigèrent eux-mêmes en abbés, pour jouir des droits utiles qui leur étaient attachés, et vendirent les dignités à des hommes incapables, vicieux, mais riches, qui vivaient dans le luxe et la débauche. Tel était le désordre qui régnait dans l'abbaye de Saint-Martin, lorsque, en 1070, Bernard, comte de Besalu, indigné de la simonie et de la dépravation des gouverneurs, par amour de Dieu et pour le repos de son ame et de celles de son père et de tous les siens, en fit don, pour y maintenir la réforme, à l'abbaye de Saint-Pons de Thomières, qui, sous la puissance des papes, s'était maintenue dans la régularité ecclésiastique.
Dès lors, Saint-Martin perdit son éclat, et ne forma qu'un prieuré conventuel jusqu'au seizième siècle, époque à laquelle ses religieux furent expulsés et ses édifices détruits par les huguenots.
En quittant les ruines de cette sainte et antique habitation, j'arrivai à l'extrémité de la vallée, dans le village de Saint-Martin, qui doit sans doute son origine à l'abbaye. Sa position est des plus pittoresques : occupant la rive droite de l'Aude, à laquelle on aboutit à l'aide d'un pont formé de troncs d'arbres, ses maisons, blanches et ramassées, sont abritées par la montagne qui les menace sans cesse. On dirait des cygnes ou des oies sauvages qui, chassés par les froids hyperboréens, sont venus se réfugier dans ces lieux solitaires pour éviter les traits du chasseur.
C'est dans ce chétif village que reposent les cendres d'un ministre de bonté dont les habitans ont conservé le précieux souvenir. Félix Armand, né d'une famille modeste, aurait pu, par ses talens et sa vertu, occuper un poste éminent dans le clergé; il dédaigna ces faveurs pour soulager des malheureux ; il voulut demeurer curé de Saint-Martin. Ses jours, ses faibles revenus, ses sollicitations auprès des hommes puissans, furent consacrés à la construction de la route de la Pierre-Lis. Aussi, pour récompenser et faire éclater sa charité, le roi lui accorda, en 1823, l'étoile d'honneur. Il mourut octogénaire, en odeur de sainteté, pleuré de ses paroissiens, et regretté de tous ceux qui purent apprécier son mérite. Un jeune littérateur a écrit dignement sa vie, et sur la pierre modeste qui couvre ses restes, on lit cette inscription :
Ici repose Félix Armand,
Curé de ce village.
La charité fut son génie.
Voyageur qui l'as béni dans la route,
Salue sa tombe en passant.

H. FONDS-LAMOTHE.




20/04/1841 - La Quotidienne - Impression de voyage par "LE SOLITAIRE DE L'AUDE"1

IMPRESSIONS DE VOYAGE.
APPEL AUX TOURISTES.
Mon hôte me recommanda de traverser prudemment, en allant à Quillan, un passage appelé le Col de Saint Louis : « Le gouvernement, me dit-il, y emploie depuis bien long-temps des millions, mais l'hiver détruit les travaux de l'été, et les périls se renouvellent avec les dépenses. Je ne négligeai aucune des précautions que m'indiqua mon guide, et pourtant nous courûmes de tels dangers, que j'arrivai en vue de Quillan, en maugréant beaucoup contre les précipices et un peu contre ceux qui nous forçaient de les traverser.
Quillan, petite ville industrielle, enfoncée dans une gorge de montagnes, est d'un assez triste aspect. Nous y entrâmes par un pont sur lequel les maçons du siècle dernier gravèrent naïvement ces mots : Ce pont a été fait ici. J'avais entendu souvent attribuer cette balourdise au maire de Beaune, mais il paraît qu'il n'avait pas le mérite de l'invention, et que ce n'était qu'un sot à la suite.
Nous descendîmes chez Martemart, et nous y fûmes parfaitement traités — « Ces messieurs, nous dit-il, viennent sans doute visiter le Piere-Lissa ? — Nous n'en avons jamais entendu parler... Quest-ce donc ? — Une merveille, une rare merveille, reprit-il ; on pensait que M. le duc de Chartres viendrait l'admirer ; on y avait fait pour Mme la duchesse et pour lui de grands préparatifs, un Beveder, des montées commodes, un arc de triomphe, etc., etc., etc. Le maire avait même préparé une belle harangue ; ils n'ont jamais voulu s'arrêter ; voilà ce qu'on appelle des princes populaires. »
Le lendemain, avant le lever du soleil, nous étions à cheval, Albert et moi, avec un guide nomme Bicardoz. Nous passâmes devant les forges du maréchal Clauzel, riante miniature au milieu de cette nature demi-sauvage. Elles avaient appartenu à Aline Varnier, sœur de cette demoiselle de Romans, l'une des plus belles favorites de Louis XV, que les Mémoires du temps représentent, étalant avec orgueil l'enfant demi-royal, sur lequel elle comptait plus encore que sur ses charmes, pour établir son règne éphémère. Mme de Pompaiiour s'en alarma; elle fut renvoyée avec de l'or et force pierreries, qui ne la consolèrent pas. On la vit souvent errer dans les domaines de sa sœur et parcourir les forêts, redemandant avec amertume, en échange de ces verds sapins, ce diadème de myrthe trop tôt effeuillé au gré de son ambition.
En continuant notre route, nous aperçûmes le laminoir de Belvianes. A sa vue, Albert ne se possédait pas de joie; il voulait aller le visiter sur-le-champ. J'eus grand peine à obtenir qu'il attendrait jusqu'à son retour. Après le village de Belvianes, le chemin semble cesser ; la rivière d'Aude se montre seule, et on croit n'avoir pas d'autre parti à prendre que celui de la remonter à la nage. « Par ici, par ici, nous criait Bicardoz ; et il nous désignait un point qui nous faisait l'effet d'un rond noir pour tirer à la cible. C'était une ouverture grossièrement creusée dans le rocher. Après avoir lu quatre mauvais vers gravés au-dessus, nous baissions forcément la tête — « Vous passez dans le Trou-du-Curé, » nous dit notre guide ; et comme nous ne sentions pas l'importance de cet avis : « Oh ! c'était un brave et saint homme que M. le curé de Saint-Martin-Peire-Lissa; il voyait ses paroissiens obligés de cheminer sur les hauts rochers que voilà, chargés de lourds fardeaux, cela le faisait souffrir. A force d'y penser, il imagina de tracer lui-même des sentiers au bord de l'Aude ; il fallait de l'argent, et il était pauvre; il quêta, pria, pria encore; Dieu lui fut en aide. Mais quand il arriva à l'endroit où vous êtes, un gros rocher lui barrait le chemin. Quel parti prendre ? Il dit sa messe pour avoir une bonne idée, et voilà que tout de suite il fait picauder et ouvrir ce passage. Moi qui ai servi, ajoutait Ricariloz d'un air capable, je sais bien que rien n'est plus facile ; mais il a cinquante ans de cela (c'était en 1790), M. Armand n'avait jamais vu que son village, il a été inventeur. Plus tard, l'empereur, informé de sa conduite, lui envoya la Croix-d'Honneur ; Louis XVIII et Charles X lui donnèrent de l'argent pour son chemin favori. 11 y passait sa vie, à la tête des travailleurs, qui étaient tous ses paroissiens. Il refusa de belles cures, même un évêché ; il voulut mourir au milieu de ses enfans, et leur légua tout ce qu'il n'avait pu leur donner de son vivant. »
Ce récit touchant absorbait notre attention, lorsqu'au détour du chemin, large de trois à quatre pieds, nous jettâmes un cri d'admiration ; nous étions dans le Peire-Lissa; d'énormes rochers, aux formes variées et gigantesques, s'élevant à droite et à gauche à perte de vue ; des arbres magnifiques s'élançant de leurs tissures, l'Aude coulant au bas rapide et mugissante, et s'irritant des blocs de pierres qui gênaient son cours, tout cela formait un spectacle que nous ne pouvions nous lasser d'admirer. J'ai vu d'aussi beaux cites dans les Alpes et les Pyrénées, mais celui-ci est saisissant parceque rien ne prépare à de telles grandeurs. J'aperçus en le contemplant un objet qui me parut se mouvoir à une hauteur immense ; peu après nous distinguâmes un homme qui nous faisait signe de l'attendre ; il nous rejoignit à pas de course ; c'était un botaniste italien nommé Peretti, qui, ainsi que nous, était venu là sans dessein, et y avait trouvé des plantes tellement précieuses, que la langue de son pays, si riche en augmentatifs et en superlatifs, lui paraissait trop pauvre pour exprimer sa joie et pour peindre son délire. « Ah ! Dio, com'e belle questo fiore ! che Masaviglia ! Corpo di Baccho e veramente stupendo stupendissimo !... » Vainement je lui offris un cheval, présumant que sa pénible ascension devait l'avoir fatigué ; il en descendait sans cesse attiré par quelque fleur nouvelle.
« En voici une, me disait-il avec transport, que je n'ai trouvée qu'au col de Balme, une seule fois, encore était-elle bien moins riche en nuances!... O che bel paese ! terra schietta... Quanto, mà quanto veni vivere e mesire in questo Luogo benedetto !... »
Albert ne l'écoutait pas, il lui semblait voir partout des traces de métaux ; il se convainquit bientôt qu'avec de la persévérance on trouverait dans les environs des mines de cuivre, d'antimoine, de plomb, etc. etc. Il eu rapporta quelques beaux échantillons, et disait avec amertume : « Est-il possible qu'on refuse une route à un pays qui renferme de telles richesses ! ils ont le trésor et leurs clés n'ouvrent pas. »
Pendant que le pauvre Albert se désolait, je continuais à admirer ma belle pierre lis et à dessiner, bien imparfaitement, tant de beautés grandioses, mais bientôt les rayons du soleil devinrent d'une telle ardeur que nous résolûmes d'aller jusqu'au chétif village de Saint-Martin déjeûner avec les provisions dont nous nous étions munis. Tous les habitans se grouppaient autour de nous, et nous offraient de venir rendre hommage à la mémoire de leur bienfaiteur. Je m'inclinai avec émotion devant sa tombe ; je vis sa modeste église, son petit presbytère et son portrait. C'était une belle tête de vieillard, au regard plein de douceur et de bonté ; on le voyait au milieu de ses travailleurs, tenant à la main un grand bâton qui lui servait à la fois de mesure et d'appui. Rien n'est si laid, ni si aride que ce village de Saint-Martin, et pourtant le bon pasteur y a passé plus d'un demi-siècle, sans connaître un instant ni les dégoûts, ni l'ennui ; c'est que Dieu soutenait ses forces ; uniquement occupé de la mission sublime qu'il avait à remplir, il ne songeait qu'aux enfans que son cœur avait adoptés, et un double but animait sa vie : soulager leur malheur dans ce monde, et préparer leur bonheur dans l'autre.
Comme nous parlions de retourner à Quillan : « Monsieur, me dit mon guide, ne voulez-vous pas venir jusqu'à Axat? vous y trouverez bien des choses remarquables, des usines, des moulins, des forges à la catalane, des fabriques d'acier, etc., etc. » Pendant cette nomenblature, Albert trépignait de joie et d'impatience, et nous engageant du geste à le suivre, il partit aussi vite que put le lui permettre le sentier étroit et sinueux que l'on ose appeler un chemin et qui est suspendu au-dessus des précipices ; l'Aude bouillonne à deux cents pieds au-dessous, aucun buisson n'en dérobe l'aspect ; c'est pourtant là que des centaines de bêtes de somme, pesamment chargées du produit des forges qui abondent dans ces montagnes, passent tous les jours et à toute heure, au péril de leur vie et de celle de leurs conducteurs qui, le plus souvent, sont de jeunes filles. 11 est inoui que le gouvernement ne veuille pas se décider à vivifier ce pays intéressant, couvert de forges, de moulins à scie et de magnifiques forêts ! Rien ne serait plus aisé que d'ouvrir sur l'étroit chemin creusé par l'humble prêtre, une route large et facile qui, allant de Quillan à Axat, et d'Axat à Caudiès, réunirait l'Aude aux Pyrénées-Orientales, enrichiraît ces deux départemens par un commerce réciproque, et annulerait ce ruineux et impraticable passage dit le Col Saint-Louis. Le génie militaire s'y est toujours opposé, prétendant qu'en cas de guerre avec la nation voisine, ce serait là un point d'invasion ; mais le plus simple aperçu des longs et innombrables défilés que les Espagnols auraient à parcourir, suffit pour prouver qu'en cet endroit une poignée de paysans arrêterait une armée.
Nous aperçûmes bientôt, sur une colline élevée, les débris du château d'Axat; l'architecte avait eu peu de peine à en tracer le plan; il s'était borné à suivre exactement le contour du rocher; il n'a point été brûlé deux fois par les Espagnols du temps de Charles-Quint, comme on l'a imprimé dans une de nos revues ; jamais cette nation n'a pénétré jusque là. Aujourd'hui les propriétaires l'ont abandonné pour choisir un pied à terre plus près de leurs usines. Nous fûmes très bien reçus en leur absence par le directeur ; il s'empressa de nous montrer d'abord une forge à la catalane, et nous conduisit ensuite à la fabrique d'acier; quatre marteaux y fonctionnent nuit et jour, et fabriquent des ressorts de voilures, de la coutellerie, des maquettes pour sabres et différentes sortes d'acier que des commis voyageurs répandent dans toute la France. Albert trouva les ouvriers habiles et intelligens, leurs ouvrages beaux et bien faits ; on lui montra de l'acier fondu qu'on fabrique depuis peu et qui rivalise avec celui dit Jackson. Nous visitâmes l'atelier du forgeron, les moulins à la farine et le moulin à scier le bois, où l'on introduit une double lame. L'ignorance routinière des pauvres habitans ne leur permet pas de s'en servir encore très habilement. Albert donna des conseils, indiqua de légers changemens ; il était dans toute l'activité du bonheur. Mais quand il vit le moteur de ces industries, consistant en une magnifique chute d'eau de huit à dix mètres, de la forcé de deux à trois cents chevaux, il lui fut impossible de se contenir - « Comment ! s'écriait-il, tant d'eau pour des fabriques qui en utilisent à peine le quart ! Avoir toute l'Aude à sa disposition, un superbe canal qui ne tarit jamais, posséder leurs deux rives, et ne pas tripler la fabrique d'acier ! ne pas mettre là une fonderie, là un laminoir ! ne pas faire de cet établissement un des plus beaux de la France ! A quoi pensent donc les propriétaires. — Monsieur, lui répondit le directeur :
« Tant que quelques pétards n'auront pas rendu l'Aude navigable, tant que les matières premières et les produits seront portés à dos de mulets, on n'osera pas augmenter des industries qui ne pourraient rivaliser avantageusement pour les prix avec celles qui ont le bonheur d'avoir un facile accès ; le gouvernement, s'il achetait cette propriété, serait en peu de temps couvert de ses dépenses et y trouverait d'immenses avantages pour la fabrication de ses armes, mais, on le sait depuis long-temps, le gouvernement fait tout excepté ce qu'il devrait faire.
C'est en discutant ces graves intérêts, que nous parcourions une plaine charmante, ayant pour ornement de frais tapis de gazon, et pour ceinture, des montagnes couvertes de sapins et de hêtres. — Voilà, me dit Ricardoz, la Cubera de la Pou ( la roche de la peur ), c'est de là qu'un ours se précipita avec une jeune fille, » il y a environ trente ans ; elle gardait son troupeau tout là haut avec son petit frère ; survient un ours, Marie n'eut aucune crainte, nos villageoises en rencontrent souvent et reculent seulement pour les laisser passer, mais celui-ci plus mal léché sans doute que ses confrères, court à elle, l'étreint dans ses pattes, et s'efforce de l'entraîner dans sa tanière. A ses cris le frère lance une grosse pierre, atteint l'animal à l'œil, et soit douleur, soit qu'il fût aveuglé par le sang, il tombe dans un précipice sans lâcher sa proie ; il la tenait encore étroitement embrassée quand on les trouva morts tous les deux.
— « Quelles sont ces ruines si pittoresquement posées au milieu de la plaine, demandai-je à mon guide ? — Ce sont celles de l'ancienne église et du cimetière. Là, se trouvait un village, il y a deux cent cinquante ans ; il était en guerre avec celui d'Artigues, composé de protestans ; voilà qu'une belle nuit, les habitans d'Artigues passèrent l'Aude, et la torche à la main incendièrent ce pauvre hameau. Les catholiques qui purent s'échapper, allèrent demander aide et protection à leur bon seigneur tout là haut; il les consola, les secourut, et leur bâtit dix-huit maisons ; maintenant il y en a près de cent ; tous les habitans vivent du travail des usines, mais puisque vous aimez ce qui est beau, venez voir les roches de Saint-Georges ; autrefois elles formaient la vallée ; il fallait pour en sortir se jeter à la nage dans l'Aude, on y a établi depuis peu une route muletière, au grand avantage du commerce »
Ricardoz ne nous avait pas trompés. Les roches de Saint-Georges parurent l'emporter sur tout ce que nous avions vu. La Peirelissa même est moins pittoresque et moins variée. Les Parisiens pourront juger, car un paysagiste distingué, le comte de C.... a reproduite ces grandes et sauvages beautés, sous tous les aspects, et j'espère que ses charmans tableaux, bien dignes de son maitre Hubert, feront au printemps prochain l'ornement du Salon.
Nous étions sans cesse dérangés par des files de mulets chargés de meubles, de provisions et de personnes de tout âge ; elles allaient aux bains d'Escouloubre et de Carcaninés, réputés miraculeux pour les douleurs ; mais les indigènes seuls jouissent du bienfait de ces eaux ; personne n'a osé fonder un établissement confortable dans ces retraites reculées, à cause de la difficulté d'y parvenir. Faute de route, ces précieuses sources de santé que la cupidité n'a point altérées, ne sont fréquentées que par les montagnards.
Les roches de Saint-Georges seraient de rudes cellules pénitentiaire. Leur profond silence, interrompu seulement par le clapotement de l'eau, leur hauteur prodigieuse, le vol des oiseaux de proie, la rareté du soleil, peuvent également inspirer le repentir et le désespoir ; mais rien n'est plus beau à voir... en passant. De l'une de ces gorges profondes, on aperçoit les restes d'un ermitage. « Regardez bien, nous dit notre guide, c'est la vieille chapelle de Vayra. Dans l'autre siècle, les pâtres virent un homme qui se dirigeait de ce côté-là ; il était grand, portait la tète haute, marchait fièrement, revêtu d'un large froc et le capuce rabattu sur le visage, si bien que les pâtres eurent peur ; il le voyait faire des efforts pour relever les pierres écroulées et s'y ménager un abri mais il s'y prenait maladroitement, et ils comprirent bien à ses mains blanches que c'était là un travail nouveau pour lui. S'enhardissant peu à peu, ils lui offrirent leur aide et du laitage ; il accepta d'un signe de tête et paya avec de l'or. On le voyait souvent prosterné se frappant la poitrine à grands coups. Cela vint aux oreilles de l'évêque d'Alet qui lui fit dire qu'il désirait le voir. I1 ne tint aucun compte de cette invitation. Puis enfin, le prélat venant faire sa tournée pastorale, et pensant bien qu'il y avait là-dessous quelque mystère, lui envoya un de ses grands vicaires. L'Ermite consentit à le suivre, à condition qu'il garderait son capuce baissé et ne parlerait à personne qu'à son supérieur. Cette convention faite, il se rendit au château d'Axat ; tout le monde sortit du salon ; on prétendit avoir entendu d'abord des sanglots. La conférence fut longue ; l'Ermite sortit en chancelant ; la figure de l'évêque exprimait à la fois l'horreur et la pitié. Nul n'osa l'interroger. Huit jours après, le prélat reçut un billet qui le déliait de sa parole. Le solitaire était parti ; c était le chevalier de Ganges, l'un des assassins de la malheureuse marquise de Ganges sa belle-sœur ; on ne le revit jamais ; il fut se faire tuer au siège de Candie.
Mes compagnons m'avaient rejoint ; le botaniste était chargé de butin ; Albert, d échantillons, d'aciers et de métaux ; j'avais de mon côté dessiné ce qui m'avait paru le plus remarquable ; nous nous promimes de revenir ensemble faire une plus longue exploration, et nous retournâmes à Quillan, en répétant ce que tout le pays dit, ce que tout le pays crie, ce que nous crierons jusqu'à ce qu'on nous ait entendus. Des routes ! des routes ! des routes !
LE SOLITAIRE DE L'AUDE.




1860 - Souvenirs de chasse et de pêche dans le midi de la France, par le Vicomte Louis de Dax1

LES OURS.
Par combien de pensées de doute, de phrases d'incrédulité, de plaisanteries plus ou moins spirituelles, n'a-t-on pas assailli la chasse et les chasseurs à l'ours !
Rappelez-vous les tempêtes qu'ont soulevées les biftecks mentionnés par M. Alexandre Dumas. Il n'est pourtant pas nécessaire d'aller au Texas pour manger des côtelettes, des jambons ou des biftecks d'ours noir; dans les montagnes Rocheuses et les prairies des Comanches, Sioux, Têtes plates, Pieds snoirs et autres, pour savourer une grillade de griz:zly (ours gris); au Groenland ou sur les banquises ides mers polaires, pour se procurer une belle fourirure. Vous qui doutez, vous n'avez à faire qu'un 'voyage de trente heures, et ce mythe, ce phénix, )cet être introuvable, antédiluvien, je vous certifie )que vous le trouverez, que vous en reverrez par le Ipied, et, qui plus est, par corps; mais, pour cela, iil faut vous attendre à de nombreuses fatigues, à quelques dangers, non par le fait de l'ours, si vous ne commettez pas d'imprudence, mais par la nature même du terrain.
Il existe un canton, celui d'Axat, point perdu dans la majestueuse chaîne des Pyrénées, point que quelques chasseurs seuls connaissent, où de rares touristes se sont aventurés, et qui, pour moi, réveille tous mes souvenirs d'enfance, de jeunesse et de famille ; paradis heureusement ignoré de la plupart, mais qui réunit tous les genres de beauté.
L'imposant et sombre silence des forêts centenaires, la fraîcheur et le charme paisible d'une riante vallée, île délicieuse, caressée par les bras de la rivière d'Aude, qui tantôt laisse glisser ses eaux sur des sables brillants de paillettes d'or, tantôt roule impétueuse et comme impatiente des mille rochers qui entravent sa course, et que, coquette, elle a polis pour s'en faire une parure de plus.
Des peupliers, hauts comme des clochers, bordent les allées, séparent les prairies, s'élancent de tous côtés en groupes, isolés, en massifs; des frênes, des trembles, des tilleuls, des aunes, penchent et entre-croisent leurs rameaux et leurs branches puissantes sur les eaux transparentes du sein desquelles la truite agile saute d'un bond vigoureux après le papillon ou la mouche qui voltige.
Une ceinture de forêts borne le paysage : sapins, hêtres, pins, tilleuls et buis gigantesques couronnent les hautes montagnes et s'étendent sur un rayon de plus de quinze lieues.
Un village, bâti en amphithéâtre sur une colline dont le pied baigne dans la rivière, et dont le front est ceint des ruines du château féodal d'Axat, domine la vallée et offre un aspect des plus pittoresques.
Aux environs, des mines de fer, de cuivre, de plomb, de manganèse; des eaux thermales sulfureuses ou ferrugineuses, froides ou brûlantes : tous les trésors pyrénéens en un mot.
La flore y est merveilleuse, et j'ai souvent, à travers les forêts et les clairières, suivi les courses d'un botaniste italien, qui, pour son bonheur, avait un jour mis le pied sur cette terre de promission, et qui me montrait, avec toutes les joies d'un conquérant, ces précieuses plantes arrachées par lui aux limbes de l'inconnu.
Il revenait fidèlement tous les ans ; mais aux premières tourmentes de la révolution italienne, personne ne l'a plus revu : peut-être a-t-il quitté la pioche du botaniste pour le mousquet du patriote, peut-être dans l'exil pense-t-il à ses chères fleurs.
A tout ce pittoresque, à tous ces aspects calmes et variés, s'ajoutent les grandes scènes de la nature, les sublimes poëmes de Dieu : les montagnes d'un seul bloc de granit, fendues à des profondeurs immenses, des gorges sombres et si étroites qu'elles laissent à peine un passage aux eaux des torrents qui écument, bondissent en cascades, se glissent rapides entre deux rochers arrachés par la foudre aux flancs des précipices.
Ici s'ouvre un cirque avec ses gradins, ses portiques et ses galeries ; là, des tours, des clochers, des châteaux: tout cela mordu, crevassé, béant, mais immuable, assis sur des fondements de granit avec lesquels il ne fait qu'un.
Pour arriver dans la vallée, ou pour en sortir, il faut traverser des défilés, nommés Pierre-Lisse, où, pendant une heure et demie de marche, le voyageur, tremblant au moindre faux pas de son cheval, n'ose suivre le bord du chemin taillé en demi-voûte dans le flanc de la montagne, et surplombant au-dessus des gouffres, au fond desquels la rivière bouillonne en couvrant d'écume et de blanches vapeurs les blocs qui cherchent vainement à entraver sa course furieuse.
Vous connaissez à peu près la nature des terrains que nous avons à parcourir ensemble ; il ne me reste plus qu'à vous donner quelques détails topographiques indispensables, et je vous dirai alors tout ce que j'ai appris sur les ours (j'allais dire nos ours, car, avant la révolution de 1793, la plus grande partie des forêts appartenait à mon père, le marquis de Dax d'Axat).
Les forêts, dont la plupart sont de haute futaie, forment un cercle parfait, dont le centre est la vallée d'Axat, mais sont souvent séparées par d'infranchissables précipices, ou par des torrents, ou par la rivière d'Aude.
Au nord, la magnifique forêt des Fanges, appartenant à l'État, limitée par la route du col Saint-Louis et la Pierre-Lisse.
A l'est, les pinouses d'Axat, appartenant à mon frère aîné, le marquis de Dax; la forêt de Fontenilles et celle d'Emmalo.
Au midi, les pentes abruptes de Quérimals, les immenses forêts du baron Albert de la Rochefoucauld, et notamment celles de Resclauses, dont les sapins ne sauraient trouver de rivaux, surtout ceux du quartier dit de Bareng.
A l'ouest, enfin, les forêts du Clat, d'Artigues et de Cailla, appartenant à mon frère et à moi, et qui viennent rejoindre les bords de la Pierre-Lisse par les bois communaux de la Pradelle.
Nous voilà donc en plein pays habité par les ours: car, ne vous y trompez pas, chacune de ces forêts, chacune de ces hautes montagnes, renferme sa tribu : tribu errante, souvent nomade, mais qui ne fait, comme les Arabes pasteurs, que changer de canton, suivant que la disette ou l'abondance la font se déplacer; tribu inoffensive, de mœurs patriarcales, mais prélevant sur les récoltes des impôts souvent onéreux.
Dès les premiers jours de mars, lorsque la neige ne couvre plus que la cime des montagnes, que les vents froids du nord ne font plus tristement gémir les hauts sapins, l'ours sort de son long sommeil, secoue son engourdissement hivernal, bâille, s'étire et met le nez dehors; puis, en gentleman bien élevé, son premier soin est de courir à la source la plus voisine au ruisseau dont l'onde est la plus transparente, et il procède à une toilette des plus minutieuses.
A cette époque, les matinées et les soirées sont encore fraîches, la gelée blanche couvre de ses diamants grands arbres et humbles graminées ; le brouillard, en se condensant, laisse tomber de son voile transparent des milliers de perles que les rayons du soleil parent des tons les plus brillants de la palette de Dieu.
Messire Bruin commence à perdre sa chaude fourrure d'hiver, il a des frissons, et les lieux qu'il choisit pour y passer la nuit sont toujours bien abrités et jonchés d'une épaisse couche de mousse et de feuilles mortes. S'il est loin de son logis habituel, et que le soleil s'abaisse sur l'horizon, il cherche une charbonnière en activité, s'installe auprès du feu et passe une nuit confortable.
Dans les forêts, les charbonniers construisent au centre de la partie qu'ils ont à exploiter une cabane en planches et en torchis. Ils en font leur quartier général, d'où ils peuvent surveiller les charbonnières qui sont en feu; ils ne descendent dans la vallée que les samedis au soir, entendent la messe le dimanche au matin, font leurs provisions pour la semaine et remontent dans l'après-midi ; mais, pendant leur absence, la surveillance est laissée à l'un d'eux, ainsi que l'entretien des feux.
Un samedi, les charbonniers du Clat étaient descendus à Axat; une neige fine et serrée tombait depuis quelque temps; le jeune Bernard Pourcel était de garde, et, après sa tournée, avait en hâte regagné la cabane. La nuit arrivait; il fit bon feu dans l'âtre, mit à portée une provision de branches de pin résineux, et, assis sur un grossier escabeau, alluma tranquillement sa pipe, dont la fumée se confondit bientôt avec celle du bois qui flamboyait en pétillant. Une marmite de fonte faisait joyeusement danser en bouillant les pommes de terre du souper, et sur ses flancs noircis couraient rapidement des étincelles, dont les méandres capricieux formaient sur la suie épaisse les arabesques les plus fantastiques.
La porte entrebâillée laissait apercevoir le blanc linceul qui couvrait la terre dont la molle épaisseur amortissait tout bruit extérieur.
Le grincement des gonds rouillés, tournant sous une pression puissante, attire l'attention de Bernard ; pensant que c'est un de ses compagnons qui revient, il regarde nonchalemment, ouvre la bouche pour lui demander les causes d'un si prompt retour, mais la parole expire sur ses lèvres ; ses yeux, largement écarquillés, annoncent la plus profonde stupéfaction : c'est un ours !
La porte, qui s'ouvrait de dehors en dedans, retombe par son propre poids après l'entrée de maître Martin, qui, en entendant le claquement du loquet, reste un moment immobile, souffle bruyamment, secoue la neige qui le couvre, et se dirige ensuite vers le foyer.
Bernard se lève de son siège ; mais un sourd grondement le force à se rasseoir : l'ours, écartant les objets qui pouvaient le gêner, s'installe au coin du feu. Au bout de quelque temps, il ferme doucement les paupières et pousse un long soupir de satisfaction. Bernard ramène, petit à petit, ses jambes sous lui, se soulève avec le moins de bruit possible, mais un broum ! des plus accentués, le fait retomber en place. Cet importun visiteur imposait sa présence et exigeait encore la plus complète immobilité.
Les minutes, les heures se passent, le feu manque d'aliment; Bernard étend le bras pour prendre une branche de pin : Broum !
Il tourne la tête pour chercher une hache qui doit être près de lui : Broum ! broum !
Pendant ce temps, le feu s'est totalement éteint ; l'ours éparpille les cendres, met à découvert deux ou trois charbons encore incandescents, mais qui bientôt s'éteignent à leur tour. Il se lève alors, se dirige du côté de la porte, la pousse avec la tête, mais elle ne s'ouvre pas; il renifle, so ffle, pousse, gratte avec ses ongles, passe son nez sous les planches, et essaye de nouveau. Tout à coup, il jette un cri horrible, un hurlement d'agonie, se roule dans de suprêmes convulsions, et reste immobile, nageant dans une mare de sang.
Un coup de hache lui avait brisé les vertèbres du cou : Bernard venait de lui faire payer cher les an" goisses de la nuit.
Malgré son extérieur peu avenant, ses formes lourdes et à peine ébauchées, l'ours est éminemment enclin à la galanterie.
Quand il est jeune, qu'il a encore acquis peu d'expérience, son imagination trotte, vagabonde, et quelquefois la vue d'un jupon féminin l'exalte, l'enivre.
Ces rares velléités amoureuses ont donné lieu à une foule d'histoires plus apocryphes les unes que les autres, et fait croire à ceux qui ne recherchent pas les causes, que l'ours attaquait l'homme, ce qui n'est point vrai pour l'ours frugivore des Pyrénées.
Si on le blesse grièvement, et que l'on s'oppose à sa fuite, il fait comme tous les animaux, il se défend, et avec énergie; mais jamais il n'attaque le premier, et s'il a couru quelquefois après une femme, s'il l'a saisie dans ses bras, ce n'a jamais été dans l'intention de lui faire du mal, au contraire.
Quant aux enlèvements de jeunes filles, aux séquestrations de jeunes ou de vieilles femmes dans ; des cavernes, pendant des mois, voire même des années, ce sont des contes à dormir debout.
Une fois, une seule, un drame affreux vint répandre la consternation dans le village d'Axat.
Soixante années d'intervalle n'ont pu en affaiblir le souvenir, et chaque habitant en connaît les moindres détails.
Madeleine Roche, fille d'un cordicr d'Axat, étai; montée à la forêt de Fontenilles pour porter des provisions à un jeune berger qui gardait des moutons dans les grandes clairières du Roc-Rouge.
Les cimes seules des plus hauts pics étaient éclairées par le soleil, tandis que la vallée, encore dans l'ombre, était couverte du léger et transparent brouillard des nuits d'automne ; la matinée s'annonçait radieuse, et la jeune fille gravissait, avec légèreté, les sentiers abruptes de la forêt.
Sous le dôme sombre des sapins, le grimpereau à tête dorée, le bouvreuil solitaire, faisaient seuls entendre leur cri triste et monotone, tandis que dans les parties où les essences résineuses étaient plus rares, l'écureuil, le loir et le mulot faisaient craquer les coquilles des noisettes on la dure enveloppe des faînes triangulaires du hêtre. Les merles sifflaient au soleil levant sur la cime des grands tilleuls ; les grives procédaient avec activité au dépouillement des grappes du sorbier des oiseaux, dont les baies savoureuses et nourrissantes se détachaient vermeilles et dorées sur les mille nuances de vert des arbres environnants.
Elle atteignit bientôt la fontaine de Fontenilles.
L'eau pure et cristalline tombait en mille filets d'argent du haut d'un rocher couvert des mousses les plus fraîches et les plus soyeuses; de chaque fente, de chaque anfractuosité, pendaient jusqu'au sol les vertes pariétaires et les mille brindilles élé gantes des capillaires; les fougères se penchaient sur le bassin naturel d'où l'eau s'échappait à travers les hautes herbes, pour courir gaiement et disparattre bientôt sous les buis et les ronces des ravins.
Après s'être reposée quelques instants, elle entendit dans les fourrés voisins craq uer les branches sèches, bruire les feuilles mortes; puis, à quelques pas d'elle, apparut un ours de taille énorme.
Habituée dès l'enfance à ne pas redouter leur voisinage, elle prit son mouchoir et l'agita en criant: « Fuch, lJfarli!» (Va-t'en, Martin!) Mais l'ours s'assit et parut la contempler avec plaisir. Elle se décida à continuer sa route ; l'ours la suivit, mais à distance, et quand enfin elle atteignit la clairière du Roc-Rouge, il était encore sur le sentier qu'elle venait de quitter.
Les moutons paissaient tranquillement, mais le berger était absent. Après avoir déposé son panier au pied d'un sapin, elle s'avança dans la clairière en l'appelant.
Quelques instants après, les moutons lèvent la tête, regardent du côté de la forêt, et se sauvent au galop et la queue en l'air.
Madeleine se retourne et se trouve face à face avec l'ours, qui, debout, l'enlace dans ses bras nerveux, et promène sa langue baveuse sur sa figure, ses cheveux et son cou.
Elle pousse des cris d'effroi, appelle au secours.
Le jeune berger, entendant ses accents de détresse, accourt armé de sa hachette, et, sans hésitation, se jette sur l'ours qu'il frappe à la tête. Celui-ci recule sans lâcher la jeune fille : les coups redoublent, le sang ruisselle sur les yeux de l'ours, qui recule, recule toujours.
Tout à coup il disparaît, entraînant dans sa chute la pauvre Madeleine, dont le corps brisé fut trouvé gisant à côté du sien, au pied du Roc-Rouge, qui, du côté de la vallée, terminait la prairie par une coupure à pic de quarante mètres d'élévation.
Sur l'emplacement où les deux cadavres furent retrouvés, trois croix ont été gravées dans le tronc d'un buis énorme. Croix et buis existent encore, Cet accident est affreux, sans doute, mais ne peut que corroborer ce que j'ai dit plus haut.
Si le berger ne s'était pas trouvé là pour frapper, il est sûr qu'au bout de quelques instants l'ours aurait abandonné la jeune fille, effrayée, bien certainement, mais.sans danger pour sa vie.
Dans des circonstances analogues, il n'y a jamais eu de catastrophes à déplorer, et les tentatives de maître Martin ont été la cause de plaisanteries et de gais propos.
L'ours pyrénéen, qu'il ne faut pas confondre avec l'ours carnivore du Nord, dont quelques-uns font des pointes jusqu'en Suisse et dans le Jura, est essentiellement frugivore, et s'il est redouté des habitants, ce n'est qu'au point de vue de ses nombreuses déprédations.
Tout lui est bon : blé, maïs, avoine, orge, seigle, prunes, pommes, noisettes et raisins.
Quand les terres cultivées ne produisent plus rien, il se rabat sur les fruits sauvages, tels que faines de hêtre, sorbier des oiseaux, lambrusques (raisins sauvages), airelles, appelées herbe à ours, et fait une fabuleuse consommation de fourmis et de leurs œufs.
La manière dont il procède, soit qu'il déjeune au bois, soit qu'il soupe dans les vallées, mérite d'être racontée.
Lorsque les moissons mûrissent, que les arbres sont couverts de fruits, il vit dans l'abondance; son dos s'arrondit, son poil devient luisant; il prend l'encolure grassouillette que l'on est convenu de naccorder qu'aux chanoines.
Il est doué d'un brillant appétit : il mange, et mange beaucoup, c'est vrai, mais il ne détruit ni ne gaspille à plaisir.
Voici un large champ d'avoine: les chaumes sont debout; l'aspect général annonce une belle moisson ; quelques sillons d'un mètre de largeur indiquent seuls que l'on y a pénétré ; mais quand vient le moment de la récolte, il ne reste plus que la paille, et pas un seul grain dans lés épis : l'ours a passé par f là, et voici comment s'est opéré ce changement de destination.
Par une nuit bien calme, par un beau clair de lune, l'ours est descendu dans la vallée, a choisi en fin connaisseur le champ dont la maturité est la plus avancée ; il en fait le tour, écoutant de toutes ses oreilles, humant l'air pour s'assurer que rien de dangereux ne viendra le troubler.
S'il entend le moindre bruit, si ses nerfs olfactifs sont frappés d'une émanation suspecte, il se retire en se rasant le long des haies, dans les grandes ombres projetées par les rochers, et va plus loin chercher un endroit plus hospitalier.
Mais s'il croit avoir la certitude d'être seul, il pénètre dans le champ, s'assied bien tranquillement, ouvre les bras et prend, en les refermant, une gerbe d'épis qu'il presse contre sa poitrine : il n'a plus alors qu'à baisser le nez pour croquer les grains tout à son aise. Quand il ne reste plus que de la paille, il lâche les tiges, qui reprennent leur position première; il fait un quart de conversion sur son derrière, recommence la même manœuvre, et continue ainsi jusqu'à ce que tout le champ soit glané.
Quelquefois les épis sont broyés, couchés, de larges places sont ravagées ; ne croyez pas que ce soit une scène dramatique qui ait donné lieu à pareil bouleversement; non, c'est une ourse venue là en famille, et dont les oursons, promptement repus, se sont ébattus, un peu lourdement peut-être, en attendant que leur tendre mère ait achevé son repas.
Les ours ne viennent aux champs qui sont très près des habitations que pendant la nuit; rarement s'y aventurent-ils de jour ; il y a pourtant des exemples à citer, surtout à l'époque où les prunes commencent à mûrir; mais les champs et les vignes éloignés des villages sont visités sans distinction de nuit ou de jour.
Vers le milieu du mois d'août, on vint m'avertir qu'un ours mangeait les prunes dans les jardins de la plaine; je quitte mon déjeuner, et, suivi du jardinier, très bon tireur, nous partons au pas de course, cherchant à nous dissimuler du mieux que nous pouvions.
Malheureusement les faucheurs travaillant dans les prairies voisines avaient poussé de tels cris avant notre arrivée, que messire Bruin était descendu de son prunier et se retirait en trottinant vers la forêt, ayant fait comme moi, c'est-à-dire n'ayant déjeuné qu'à moitié.
Il procède à sa récolte de prunes d'une façon peu économique pour le propriétaire.
Si le prunier qu'il a choisi est gros et fort, il y grimpe, se pose carrément sur les maîtresses branches et les secoue avec énergie. Les fruits tombent dru comme grêle, le sol en est jonché ; verts ou mûrs, tous dégringolent; il descend alors et a bientôt fait place nette ; mais quelques centaines de prunes ne peuvent lui suffire, il passe à l'arbre voisin. S'il est flexible et trop petit pour supporter le poids de son corps, il se dresse sur ses pieds, et, par deux ou trois puissantes secousses, ne laisse que les feuilles après les branches ; et ainsi continue-til à récolter jusqu'à réfection.
Le maïs surtout, quand le grain, déjà bien formé, est ce que l'on appelle en lait, est pour lui le régal suprême : aussi le cueille-t-il avec un soin tout particulier.
Assis devant chaque pied, il saisit délicatement et du bout des dents, la cime de la fusée. Il sépare l'une après l'autre les feuilles fines qui l'enveloppent, et lorsque les grains sont à découvert il les mange sur la plante.
Si le hasard fait que maladroitement il casse une fusée et qu'elle tombe par terre, il la laisse sans y toucher.
Quelle est la raison de ce raffinement de gourmandise? Je ne saurais en trouver une bonne : le fait existe, l'explique qui pourra; quant à moi, je ne puis que conjecturer, comme vous verrez un peu plus loin.
Mais s'il est bon d'être gourmand, il est parfois dangereux de se laisser aller à sa sensualité et de se départir, pour la satisfaire, des bonnes habitudes de la prudence.
Le 25 juillet 1857, un des paysans de la vallée de Gesse, en entrant dans son champ, planté de superbes maïs, voit toutes les têtes formant tulipe et veuves des fusées sur lesquelles reposait l'espoir de la récolte. Martin avait fait les choses en conscience. Les champs voisins n'avaient pas encore reçu sa visite et présentaient le plus bel aspect.
Le paysan avait bonne envie de se venger luimême ; mais, ne sachant même pas charger un fusil, il prend le parti de s'adresser au garde forestier et le décide à tenir l'affût le soir même.
Dans la journée, il va inspecter les lieux, reconnaître quel est le champ où les maïs sont le plus avancés. Il ne fallait pas songer à construire un abri pour se cacher : la lune était nouvelle; les nuits, brillantes d'étoiles, laissaient distinctement percevoir les objets, et l'ours soupçonneux n'aurait pas manqué d'éventer le chasseur.
Sur le bord du champ le plus rapproché de la forêt s'élevait un magnifique noyer, bien touffu; le garde y grimpe, et, certain de pouvoir tirer à son aise, il revient au village, en attendant l'heure de l'affût.
Un peu avant dix heures, il était de nouveau juché dans son arbre, commodément assis dans la fourche formée par les grosses branches.
Pas un souffle d'air n'agitait les feuilles. La lune avait paru derrière les hautes montagnes, les silhouettes des grands sapins se dessinaient vigoureuses sur les pics qui pointaient sur l'horizon. Le ciel, pur de tout nuage, se constellait de myriades d'étoiles qui apparaissaient plus brillantes à mesure que l'astre de la nuit recommençait à s'abaisser. La vallée était silencieuse; le grillon seul répondait au cri-cri des prairies.
i Ce sublime repos n'avait aucune influence sur le garde, qui, du haut de son perchoir, explorait avec attention tout l'espace que pouvaient embrasser ses regards.
Sa faction se prolongeait, et rien n'apparaissait encore, lorsqu'il lui sembla entendre derrière lui et à quelques pas à peine un craquement de branches sèches, puis, bientôt après, un reniflement sonore.
L'ours était là, mais inquiet et aspirant l'air. Heureusement, le calme de l'atmosphère ne lui permettait pas de sentir la moindre émanation, et, quelques instants après, une masse noire et sombre passait au pied même du noyer.
« Hé ! là-bas ! Martin ! »
Surpris par cette voix tombant du ciel, l'ours s'arrête, lève la tête, et reçoit entre les deux yeux un lingot de fer. Il se lève debout, battant l'air de ses bras, et retombe sur le côté pour ne plus se relever.
Par mesure de précaution, le garde, avant de descendre, lui envoie son second lingot dans l'oreille; mais Martin était bien mort.
Le laissant alors sur place, l'heureux chasseur vint chercher des hommes au village. Tous les habitants le suivirent, portant des branches de pin enflammées, et, une heure après, il rentrait triomphalement, précédant de quelques pas une civière portée par huit hommes ayant fort à faire, car l'ours pesait plus de trois cents kilos.
Pareille chance n'arrive pas fréquemment. Un champ est dépouillé pendant la nuit; on va tenir l'affût. Mais l'ours ne vient pas, ou, s'il descend de la forêt, il se dirige loin du théâtre de ses exploits.
Il change souvent de canton; les lieues lui coûtent peu à faire, car il est bon marcheur. Peut-être aussi le vent lui a-t-il signalé la présence du chasseur.
Pour ma part, j'ai passé bien des nuits; mais j'ai fini par y renoncer, n'ayant jamais eu le bonheur de rien voir.
A l'époque des vendanges, on allume des feux autour des vignes qui sont le plus exposées, cela suffit pour les garantir; mais, si on néglige cette précaution, ce qui reste de raisins après sa visite coûte peu de peine à cueillir.
Plusieurs personnes m'ont demandé si l'ours déterrait les pommes de terre et s'il s'en nourrissait.
Non, l'ours ne mange jamais un fruit sali par le contact de la terre, encore moins ceux qui en sont couverts : aussi les champs plantés de tubercules quelconques sont-ils à l'abri de toute atteinte.
D'où peut provenir cette particularité ?
Est-ce parce qu'il n'aime pas à sentir le sable craquer sous sa dent ?
Est-ce par un raffinement de gourmandise, et craint-il que la saveur de la terre ne nuise à celle du fruit? Je ne saurais le dire, mais je pencherais assez à croire que c'est par excès de propreté et qu'il redoute de se salir les pattes ; car, je vous l'ai déjà dit, l'ours est d'une propreté minutieuse, il en est même esclave.
Les jours où il pleut, lorsque le terrain est déf trempé, il reste chez lui, ou ne marche que sur le rocher ou la mousse, évitant avec un soin tout coquet les mares boueuses, les ornières creusées dans la forêt par le passage des troncs de sapin que les bœufs traînent à la rivière.
S'il est forcé d'entrer dans la boue et de salir sa luisante fourrure, il court au ruisseau voisin, à la source la plus profonde, et se lave, se nettoie, s'attife, lisse son poil avec la sollicitude d'un petit-maître; puis, marchant sur ses pointes, va s'étendre et se sécher au premier endroit où luit un rayon de soleil.
Quand le temps est chaud, que la brise estmuette, les forêts aux sapins bien serrés sont une étuve, une vraie fournaise : aussi cherche-t-il les endroits aérés, les bords des ruisseaux, les vertes clairières, les fraîches fontaines.
Un été, plusieurs d. nos parents et amis étaient venus passer quelques jours à Axat; je me rappelle les joies et les éclats de rire dont retentissaient salon et salle à manger.
Il fut décidé à l'unanimité que nous irions un matin déjeuner à la fontaine de Fontenilles, dont je vous ai déjà parlé au sujet de la jeune Madeleine Roche.
Au jour dit, un formidable escadron d'ânes rassemblé devant la maison du régisseur nous accueillit par un concert dont celui d'Estagel, de politique mémoire, ne fut qu'un plagiat.
Les dames étaient nombreuses; la marquise de Voisin et ses deux charmantes filles, nos trois cousines de Casteras, deux ou trois autres dames dont j'ai oublié les noms; enfin, ma mère et mes deux sœurs.
Les hommes étaient plus nombreux, et chacun, juché sur son aliboron, cherchait à faire parade de son talent d'écuyer. Le départ fut superbe, et, en entrant dans la forêt de la Pinouse, l'air retentissait de chants joyeux et d'exclamations de plaisir.
Le chemin était étroit; nos ânes à la file l'un de l'autre emboîtaient le pas et côtoyaient les ravins, à la grande frayeur des dames.
A l'entrée de la forêt de Fontenilles, il devint si raide, que tous les hommes mirent pied à terre et vinrent prêter leur appui aux amazones, de moins en moins rassurées.
Après une heure de pénible montée, les arbres : s'espacèrent, le terrain se nivela, nous avancâmes [plus rapidement. Les hommes piquant, poussant, tfrappant les ânes retardataires et paresseux ; les daimes poussant de petits cris de gaieté ou de détresse.
On se défiait à qui arriverait le plus vite à la fontaine, et nous riions comme des fous.
Tout à coup, la tête de colonne, qui avait tourné à gauche dans la clairière où était la fontaine, s'arirête brusquement : les ânes sont abandonnés; les flames se replient vivement sur le centre ; nous regardons !
Un ours était tranquillement assis dans le petit yéservoir au pied du rocher et nous fixait, fort étonné, fort ennuyé peut-être, que nous vinssions interoompre son bain.
On parlait de rebrousser chemin, de se sauver au nus vite; l'un demandait des fusils, l'autre criait : « N'en donnez pas ! »
Pendant ce temps, l'ours était doucement sorti de l'eau, s'était secoué, puis avait disparu sous bois.
Dès lors il ne fut plus question de s'en aller, chacun fut rassuré ou fit mine de l'être. Quant aux fusils, ils étaient restés au logis, et maître Martin était trop poli pour gàter un jour de plaisir : il ne reparut plus.
Août et septembre sont les mois pendant lesquels on peut chasser l'ours avec le plus de chance de ne pas faire buisson creux.
Il a parcouru dans la nuit de longues distances, il a souvent bien soupé; au point du jour il rentre sous bois, et il y a à parier qu'il s'endormira dans le premier fourré qu'il rencontrera.
S'il est aperçu par un berger ou par un charbonnier, celui-ci court au village le plus voisin ; la nouvelle se répand avec une rapidité électrique : tous ceux qui sont chasseurs, et qui peuvent sacrifier quatre ou cinq heures de leur journée, s'arment, s'assemblent et partent sans perdre de temps.
Pendant la montée, le mode d'attaque, les postes à occuper sont discutés, choisis, et chacun gagne silencieusement celui qui lui a été assigné.
Les rabatteurs prennent la fotêt par le bas, et, faisant autant de bruit que possible, remontent lentement vers les tireurs postés. Mais il est rare de réussir dans ces battues impromptues; l'ours a le nez fin, et, s'il n'est pas bien endormi, au premier bruit il décampe et avant que les chasseurs aient occupé les passages, il a déjà changé de canton.
Dans les grandes chasses, organisées à l'avance et avec soin, rien n'est négligé, tout est réglé : chaque tireur connaît le poste qu'il doit occuper; chaque traqueur sait qu'en entrant par tel endroit, il doit aboutir à tel autre, quel que soit le canton où se fera la battue ; le programme devant varier suivant le rapport des gardes envoyés pendant la nuit pour faire le bois.
Les traqueurs doivent être nombreux, marcher à vingt-cinq ou trente pas les uns des autres, et en formant un arc de cercle.
Celui-ci porte un tambour, un chaudron, une poêle ; celui-là une crécelle, une vieille trompette, voire même un violon ou un flageolet.
A ceux qui sont armés de pistolets ou de vieux fusils, on distribue poudre et pierres à feu ; mais tous doivent contribuer au tapage en s'y employant avec la plus grande énergie.
Ce n'est qu'après que les tireurs ont occupé les passages par où l'ours peut chercher à s'échapper, et à un signal convenu, que les rabatteurs doivent se mettre en marche.
Tout à coup le majestueux silence de la forêt est troublé par des coups de feu et un vacarme inexprimable ; l'ours, réveillé en sursaut, se lève et écoute: pour lui, le danger, qui se rapproche, augmente en raison du bruit; le haut de la forêt est silencieux, c'est donc le seul côté libre, c'est par là qu'il faut fuir! Il monte vivement, traverse taillis, halliers, s'engage dans une des coulées formées par le passage des avalanches, et, dans sa rapide ascension, fait rouler derrière lui pierres et rochers, qui vont en bondissant se perdre dans les précipices. Il approche du sommet, s'arrête quelques instants, explore les alentours avec le regard et l'odorat, puis reprend sa marche : encore quelque pas, et devant lui vont se trouver les immenses forêts des plateaux ; mais un coup de feu retentit, puis un deuxième, et il tombe frappé en plein front ou au défaut de l'épaule.
Au milieu de la forêt des Fanges, entourée de sapins séculaires, aux troncs immenses, droits et hauts comme des clochers, de buis et de houx gigantesques, et au centre d'une verte clairière, apparaît, blanche et propre, la maison du garde forestier.
Par une brillante matinée d'automne, elle retentissait du joyeux cliquetis des verres, du bruit des chansons et des gais propos de trente chasseurs.
Sur la pelouse et dans le jardin, une centaine de paysans avaient échangé les armes ou les instruments du traqueur contre de formidables tranches de jambon ou de bœuf, serrées entre deux morceaux de pain.
Les outres de peau de bouc, gonflées par l'excellent vin rouge de Limoux, passaient rapidement de main en main, et revenaient au point de départ allégées de leur contenu.
On se préparait à une chasse à l'ours ; le ban et l'arrière-ban des autorités civiles et militaires du département de l'Aude avaient été convoqués : le préfet et les conseillers de préfecture de Carcassonne, le sous-préfet de Limoux, le colonel et quelques officiers du régiment de chasseurs en garnison à Carcassonne, le comte Fabre, louvetier, les inspecteurs, les gardes à cheval, et nous tous enfin, chasseurs habitant le canton.
Les gardes particuliers du comte Fabre, notre voisin de campagne, joints aux nôtres, étaient partis dans la nuit pour faire le bois, ainsi que les gardes à pied des eaux et forêts, et c'est en attendant leur rapport que l'on charmait les longueurs de l'attente, les chasseurs en déjeunant dans la maison, les traqueurs en les imitant au dehors.
A huit heures et demie, les gardes débouchèrent dans la clairière; chacun courut à leur rencontre, et les plus heureux présages furent tirés de leur marche décidée et de leurs physionomies rayonnantes : en effet, Mathieu, l'un des gardes de mon père, avait détourné une ourse, et s'était assuré qu'elle n'avait point vidé l'enceinte où il avait été frapper à la brisée.
Comme les traqueurs avaient un long détour à faire, ils furent expédiés après formelles instructions, et sous la conduite de deux gardes expérimentés qui devaient tenir les deux extrémités de l'arc de cercle.
Il fallait qu'ils prissent par les gorges de la Pierre-Lisse pour remonter aux Fanges, en laissant derrière eux le petit village de Saint-Martin ; mais, avant d'entrer sous bois, ils devaient attendre le signal que l'un des gardes restés avec nous devait donner du haut d'un rocher, en agitant un mouchoir blanc.
Sûrement renseignés sur la position occupée par l'ourse, les postes furent tirés au sort, et, comme à l'ordinaire, chacun fut parfaitement mécontent de celui qui lui était échu en partage, et envieux de celui de son voisin.
Dès que nous fûmes en marche, le silence le plus complet étant de rigueur et le sentier très étroit, nous prîmes la file indienne, marchant dans les pas les uns des autres, évitant de faire craquer les branches, et nous nous égrenâmes sur la route comme les petites pierres blanches dont Petit-Poucet jonchait son chemin à travers la forêt.
Les postes que nous occupions dominaient un profond ravin, sombre et silencieux; un océan de verdure se déroulait sur les pentes, et des aiguilles de granit pointaient de distance en distance, éclairées par un soleil radieux.
Le bruit seul de quelques branches froissées, de quelque caillou heurté, dénonçait encore la marche de l'homme, mais au bout de quelques minutes on n'entendait plus que le pivert, frappant de son bec d'acier le tronc des vieux sapins; tous les tireurs étaient postés, le ravin était couronné d'une ligne formidable, mais invisible à l'œil le plus soupçonneux.
Sur la cime du rocher le plus élevé, le garde chargé de donner le signal attendait l'apparition des traqueurs dans les champs de Saint-Martin ; nos yeux impatients ne le perdaient pas de vue; les minutes nous paraissaient des siècles.
En circonstances pareilles, j'ai presque toujours reporté ma pensée sur la pauvre femme du féroce Barbe-Bleue, et je n'ai jamais mieux compris qu'alors tout ce qu'il y a de naturel, de profondément vrai, dans ce cri d'angoisse de l'attente, cri répété si souvent :
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? »
Tout à coup, le mouchoir blanc attaché au bout d'une baguette de fusil voltige dans l'air ; au loin les traqueurs l'ont aperçu, ils doivent sans doute faire retentir les échos du bruit de leurs cris et de leurs instruments, mais un son confus vient seul frapper nos oreilles, la distance est trop grande, et un silence de mort plane sur le ravin.
Quelques minutes s'écoulent ainsi, puis j'entends dans le fourré, au-dessous de moi, le frémissement des feuilles sèches : ce ne pouvait être l'ours, les rabatteurs montaient, mais bien lentement; en effet, je vois venir à moi deux renards, marchant côte à côte, s'arrêtant de temps en temps, écoutant, l'oreille tendue et droite, puis reprenant leur allure indécise et effrayée.
Tirer pareil gibier, et dans un tel moment, eût été sottise et eût fait probablement manquer la chasse : aussi, je me contentais de suivre leurs mouvements, quant à trois ou quatre cents pas, sur ma gauche, retentit un coup de fusil, dont la détonation fut triplée par la répercussion des rochers.
Je tressaillis, et les renards s'enfuirent vivement.
Quel était le chasseur maladroit, indigne de ce nom ?
J'accusais, in petto, certain conseiller, beau parleur, mais qui n'était pas autre chose, je l'avais vu à l'oeuvre; jugez-en : Nous chassions un jour le lièvre, par une forte chaleur. Les chiens, après un défaut long et difficile à relever, avaient réempaumé la voie, et menaient chaudement; un coup de feu part à l'entrée d'un bois de pins : chiens et chasseurs accourent, le conseiller tenait par les pattes. une pie, qu'il agitait triomphalement.
Les traqueurs montaient, montaient toujours; les coups de pistolet, le son du tambour, des crécelles et des chaudrons, devenaient de plus en plus distincts.
Déjà les oiseaux, quittant les branches, tournoyaient quelques instants, puis passaient sur nos têtes en criant.
Le moment des émotions approchait : mes sens surexcités avaient doublé de puissance.
Au moindre souffle d'air faisant remuer les taillis, au bruit d'une branche sèche se détachant d'un sapin, je sentais ce frisson qui mord la peau, sans rien enlever à la fermeté et à la solidité des muscles : car il y a loin de ce frisson à celui que donne le froid ou la peur, et chaque vrai chasseur en connaît les effets.
Lorsqu'une compagnie de perdreaux part entre vos jambes et inopinément, qu'un lièvre déboule sous vos pieds, si vous n'avez pas ce frisson, c'est dommage, car c'est un mouvement plein de charmes, et, pour certaines organisations nerveuses, il se renouvelle dans toutes les circonstances émotionnantes.
En chasse, il équivaut à ce : toc ! ! ! que frappe le cœur à l'approche inattendue ou à la rencontre inopinée de celle que l'on aime ; mais, en général, il faut être jeune.
Il y a pourtant des hommes qui sont assez heureux pour l'entendre frapper encore à quarante ans et plus; je souhaite fort que vous soyiez du nombre.
Quelques minutes après, le ravin retentissait de cris assourdissants, qui éclatèrent comme une tempête : « A l'ours ! à l'ours !!!
— A vous, à vous, là-haut !!! »
L'ours était sur pied, mais par où chercherait-il à s'échapper ?
Un coup de fusil, puis un second, furent tirés sur la gauche des postes et à court intervalle : « A la mort ! à la mort ! »
A cet hallali tout pyrénéen, chacun quitte son poste, court, se précipite: les traqueurs traversent en bondissant halliers et fondrières.
« Où est-il ?
— Qui a tiré ?
— C'est Mathieu.
— Alors, c'est bon, l'ours a son affaire. »
Nous fùmes bientôt réunis autour du garde, qui cherchait à prendre un air contristé, mais dont l'œil brillant trahissait un sentiment de triomphe et d'orgueil.
« Est-ce vous, Mathieu, qui avez tiré ? lui dis-je.
— Oui, monsieur Louis.
— Eh bien ! est-il mort ?
- Eh, donc !!
— Où est-il ?
— Là, au pied du rocher. »
A cet instant, des cris de joie frénétiques vinrent nous interrompre.
« Il y en a deux !
— Deux quoi ?
— Deux ours, donc! dit Mathieu, monsieur et madame.
— Coup double, alors ?
— Non ; mais n'avez-vous pas entendu un coup de fusil avant que tout le monde fût posté ?
— Si, et j'ai accusé M. P*** d'avoir tiré sur un renard.
— M. P***, le conseiller! allons donc, il était près de moi ; il a vu l'ours, mais de derrière un gros sapin, et je vous réponds que ce n'est pas avec son fusil qu'il a fait du bruit. Dès que les rabatteurs ont commencé la battue, j'ai vu un ours sortir du taillis, là-bas, dans le ravin, et grimper par la tire que vous avez devant vous ; puis, quand il a été à quatre pas, je lui ai ôté ma casquette; il s'est levé debout, pour me rendre ma politesse, et je l'ai brûlé. »
Le mot était exact : l'ours avait reçu le coup tellement près, que la poitrine était brûlée par la poudre, et la bourre fut retrouvée dans la plaie.
L'ourse, tuée en dernier lieu, avait suivi le même chemin que le mâle ; puis, arrivée à l'endroit où il était tombé, elle s'était arrêtée en reniflant ; mais, apercevant un chasseur, elle avait prudemment cherché à battre en retraite ; une première balle, entrée derrière l'oreille, puis une deuxième, au défaut de l'épaule, avaient brusquement terminé sa carrière.
Pareils résultats sont rares : trois coups et deux ours tués !
Aussi le retour fut des plus joyeux ; les ours, attachés par les quatre membres sur deux brancards coupés aux branches voisines, furent portés par huit hommes, et nous descendîmes à Saint-Martin-de-Lisse, où nous nous séparâmes, les uns pour retourner dans leurs garnisons et résidences, les autres au foyer paternel.
Mathieu avait fait une bonne journée, car, outre la gloire, chaque ours tué rapporte en moyenne 250 ou 300 fr.
D'abord, la peau est vendue 100 ou 150 fr., suivant la saison.
La prime payée au chef-lieu du département est, je crois, de 25 fr. pour un mâle, 40 fr. pour une femelle.
Enfin, ce que l'on appelle la levée.
Lorsque l'ours est dépouillé, la peau, encore fraîche, est suspendue au sommet d'une longue perche, et promenée dans tous les villages à six ou sept lieues à la ronde. Chaque ménage donne aux leveurs, soit des œufs, du jambon, du lard; soit du vin, de la farine, du blé ou du maïs, des noix, des fromages de chèvre, des poulets, etc.
Ces provisions servent à un grand repas, auquel assistent de droit tous ceux qui ont pris part à la chasse, tireurs ou rabatteurs.
La graisse appartient à celui qui a tué l'ours, et ce n'est pas le plus mince de ses bénéfices, car elle jouit de la réputation de panacée universelle.
J'ai vu des ours donner de vingt-cinq à trente kilos de graisse.
Quand elle est fondue et mise dans des pots neufs, bien vernis et bien bouchés, elle se conserve assez longtemps; mais, quand elle rancit, elle exhale une odeur forte et nauséabonde.
Au mois de juin, cette graisse et la chair de l'ours sentent la fourmi d'une manière très prononcée, car, à cette époque, il en fait une immense consommation.
Les fruits et les grains ne sont mûrs nulle part; il faut donc qu'il trompe sa faim, et la façon dont il s'attaque aux fourmilières est assez originale.
Tous ceux qui ont parcouru les grandes forêts de pins et de sapins connaissent ces monticules, semblables à des huttes de Hottentots, dont quelquesuns atteignent plus d'un mètre et demi de hauteur sur deux mètres de base, et, formés de terre mélangée de feuilles et de brindilles de sapin, deviennent assez durs et assez solides pour pouvoir supporter le poids d'un homme sans s'ébouler.
Les fourmis qui les construisent sont de la plus grosse espèce, noires, avec une forte tête rouge, et pincent cruellement l'imprudent qui vient les déranger.
Aussi maître Martin procède avec prudence : il connaît leurs mœurs et leurs habitudes; il sait que, chercheuses infatigables, elles quittent le logis de bonne heure, n'y rentrent dans le jour que momentanément. Il se met donc en quête avant le jour, et, dès que l'on peut distinguer les objets, il vient s'asseoir à côté de la plus grande fourmilière, et attend le réveil de ses habitants.
Bientôt, dix, vingt, cinquante, cent, sortent par toutes les issues, le sommet du monticule en est noir; alors Martin avance la tête, tire la langue aussi longue que possible, et la retire toute couverte de fourmis qu'il avale avec grande joie; mais, comme elles n'arrivent pas assez vite et en assez grand nombre au gré de sa gloutonnerie, il lève sa lourde f patte et la laisse vigoureusement retomber sur la fourmilière.
Tout ce qu'il y a de valide dans l'habitation va, vient, court, s'enquiert de ce bruit inusité, arrive au dehors pour en reconnaître la cause, puis, comme aucun messager ne rentre, les invalides, les blessés eux-mêmes, sortent cahin-caha, hélas! pour ne plus revenir.
Les coups de patte n'attirant plus personne, Martin enlève délicatement le toit qui recouvre les galeries, met à jour les salles où les larves, rangées côte à côte, attendent le moment de l'éclosion, et ne quitte la place que lorsqu'il n'y a plus que ruines et désolation.
Heureusement pour lui, les fourmilières sont nombreuses, et j'en ai vu souvent plus de vingt bouleversées dans l'espace de moins d'un hectare.
Mais que peuvent être, pour le large estomac d'un ours, deux ou trois millions de fourmis? Aussi, estce pour lui la mauvaise saison : il est maigre, et parcourt des espaces considérables à la recherche de sa chétive pâture.
Après les récoltes, au mois d'octobre, il a encore, comme je l'ai dit déjà, quelques bonnes semaines. Les fruits et les graines des forêts ont succédé à ceux des vallons et de la plaine ; mais, pour se procurer une abondante nourriture, il faut se donner de la peine et courir le danger de faire des chutes désagréables.
Les faînes de hêtres sont mûres, ainsi que les grappes du sorbier des oiseaux; mais les hêtres sont gros et élevés, les sorbiers minces, longs et à branches pliantes.
A moins de se contenter de les admirer et de prendre philosophiquement son parti en disant à son tour : « Ils sont trop verts. » il doit grimper et secouer les arbres ; mais les uns résistent trop, les autres pas assez.
Il n'est pas rare de trouver au pied d'un sorbier des oiseaux une branche cassée et une empreinte dans la terre : Martin a cassé la branche, et l'examen de la place permet de savoir s'il est tombé pile ou face ; la plupart du temps, c'est pile ; et un jour, à cent pas d'un arbre où pareil accident lui était arrivé, je le rencontrai tirant la jambe, d'une humeur détestable, et grognant de ce que mon approche l'avait forcé de prendre une allure peu en rapport avec l'état de ses œuvres mortes.
Quand on a la chance de le rencontrer ainsi juché sur un arbre, on peut le tirer absolument comme à la cible, et jusqu'à ce que mort s'ensuive ; il grogne, s'agite, mais ne fait pas un effort pour monter ou descendre ; il se cramponne aux plus grosses branches, tourne la tête d'un air furieux vers le chasseur, hurle à faire frissonner à chaque balle qui vient l'atteindre ; puis, quand il est à bout de force, il lâche tout, casse branches et rameaux, et tombe comme une masse au pied de l'arbre, où, bientôt, il rend le dernier soupir.
C'est alors qu'il faut avoir la prudence d'attendre l'et ne pas s'avancer trop précipitamment : car s'il est vrai que l'ours n'attaque pas, du moins je vous ai dit qu'il se défendait, et dans pareille occasion on ne peut trouver mauvais s'il cherche à griffer quelque peu.
J'ai ouï raconter par mon père qu'un bûcheron d'Artigues avait longtemps boité par suite de son imprudence.
Il traversait la forêt du Clat, avec son frère, pour aller marquer des arbres dans une coupe où l'un des gardes d'Axat devait venir les rejoindre.
Ils n'avaient que leurs haches, et, pour être plus tôt rendus, avaient pris à travers bois, lorsque, sur le versant d'un ravin, ils remarquèrent un sorbier des oiseaux agité d'une étrange façon.
Ils se mirent à courir, et arrivèrent au pied de l'arbre avant que l'ours, car c'en était un, et de belle taille, eût eu le temps de quitter son perchoir.
L'un proposait de monter et de frapper aveç la hache; mais la proposition était inadmissible, car comment frapper de bas en haut et avec une seule main ? L'autre voulait abattre l'arbre, et taper sur l'ours au moment où il toucherait le sol. Ils s'arrêtèrent au parti le plus sage : l'un devait rester et empêcher l'ours de s'enfuir pendant que l'autre courrait au rendez-vous chercher le garde armé de son fusil.
Le bûcheron partit donc, et, ne trouvant personne, attendit bouillant d'impatience pendant une grande demi-heure. Le garde parut enfin, et, quand l'aventure lui eut été contée, ils reprirent tous deux, au pas de course, le chemin, qu'ils franchirent en quelques minutes.
Rien n'était changé, si ce n'est la position de l'ours, qui, au lieu d'être debout, s'était assis entre la fourche formée par la naissance des maîtresses branches, et, confortablement installé, avait l'air bien décidé à rester là jusqu'au départ de son incommode gardien ; mais l'arrivée des nouveaux venus changeait la tournure des choses : en voyant que l'un d'eux était porteur d'un instrument dont il avait peut-être apprécié les effets désagréables, Martin comprit toute la gravité de la circonstance et commença à gronder, à s'agiter, et à lancer au-dessous de lui des regards irrités; mais, peu sensible à ces marques de courroux, le garde l'ajusta entre l'oreille et le cou, puis entre les deux yeux : mais Martin tournait la tête de bas en haut, de droite à gauche. Après plusieurs tentatives, le coup partit, et un hurlement de douleur y répondit : l'ours était blessé à mort. Il s'affaissa sur lui-même, puis, lâchant les branches qu'il tenait embrassées, il tomba au pied de l'arbre, où il resta étendu immobile.
Le bûcheron, dans la joie de voir l'ours couché par terre, et avant qu'on ait pu prévoir son intention, s'élance et s'assied joyeusement sur lui; mais, à peine l'a-t-il touché, que l'ours se relève par un dernier effort, culbute l'imprudent, lui laboure les côtes avec ses griffes, d'un coup de dent lui entame profondément la cuisse, et meurt après s'être vengé.
Quand l'ours procède à la cueillette des faînes de hêtre, il lui arrive parfois d'être obligé de l'interrompre pour venir défendre son bien.
Perché sur les plus hautes branches, les secouant avec toute la vigueur dont il est capable, voyant avec joie gousses, graines et feuilles tomber dru comme grêle et joncher le sol, un grondement s'échappe de sa poitrine en s'apercevant que juste au-dessous de lui, à l'endroit même où les faînes sont les plus nombreuses, un pirate, un voleur, un pique-assiette, les croque, les fait disparaître avec la plus grande vivacité : un blaireau l'a suivi en se rasant, a attendu le commencement de la récolte, et se dépêche de faire une razzia complète.
D'abord Martin est étonné, puis, indigné d'un pareil procédé, il souffle, se démène, secoue les branches. A chaque mouvement un peu brusque, le blaireau lève la tête, et, la bouche pleine, continue à jouer des badigoinces, comme dit Rabelais; il n'en perd pas un coup de dent, et n'en éprouve que le désir d'aller plus vite. Martin se décide alors à descendre pour chasser l'intrus.Il quitte gravement les branches pour embrasser plus gravement encore le corps de l'arbre, puis, à reculons et lentement, il atteint la terre ; aussitôt qu'il l'a touchée, il court vers l'endroit où le blaireau se trouvait, mais la place est vide; des débris à moitié mangés témoignent seuls de la triste réalité.
Le voleur est parti; l'ours tourne la tête de tous côtés, explore de l'œil tous les environs., il est bien seul. Pour se consoler, il grignote du bout des dents une douzaine de faines ; puis, avec regret, se décide à remonter à l'arbre.
Dès qu'il est arrivé dans son poste aérien, il secoue les branches avec un redoublement d'énergie; rien ne lui résiste, tout dégringole ; il regarde avec complaisance la terre, qui disparaît sous les fruits.
0 rage ! ô fureur ! le forban est de retour : il est là, tranquille, jouissant à plein râtelier de la manne qui lui tombe du ciel.
Pour cette fois, le calme n'est plus possible; Martin glisse comme une avalanche, arrive comme la foudre. Si le blaireau est prudent, il est déjà loin, ou bien caché dans les taillis voisins; mais quelquefois la gourmandise l'emporte sur le danger présent: un coup de dent de trop lui coûte souvent la vie, toujours une rude correction.
Me trouvant un jour à chasser le coq de bruyère dans les hautes sapinières, en redescendant, je quittai le chemin ordinaire avec l'intention d'aller visiter un canton fréquenté par les écureuils et les ramiers, à cause de la quantité de hêtres qui s'y trouvent.
En arrivant au pied d'un grand et vieil arbre, je remarquai que le sol était nouvellement foulé, couvert de gousses encore fraîches et jonché de menues branches; le tronc était éraillé, et si j'avais pu conserver un doute, il n'était pas possible devant les larges empreintes des pattes d'un ours ; mais je vis avec étonnement d'autres empreintes plus petites, longues et étroites, laissant dans la terre les marques d'ongles longs et aigus : je reconnus immédiatement les traces d'un blaireau.
Pendant que je cherchais à me rendre compte de ce qui avait dû se passer là, ma chienne, qui furetait dans le taillis, revint en courant, tourna autour de moi en aboyant et reprit sa course en me regardant, comme pour m'inviter à la suivre. Habitué aux marques de son intelligence, je me dirigeai vers le taillis, et au bout d'une trentaine de pas, je la vis m'attendant devant le corps d'un gros blaireau. étalé les quatre pattes en l'air, ayant les reins brisés et la peau de la tête à moitié enlevée.
Sa mort devait remonter à quelques heures à peine; les fourmis le couvraient, mais n'avaient encore rien endommagé.
A cette époque de l'année, les ours changent fréquemment de forêt; ils vont et viennent, des sapinières aux hêtres, et vont reconnaître les endroits abondants en nourriture.
Les feuilles commencent à tomber, c'est le moment où on les rencontre fréquemment, plus fréquemment même qu'au printemps, et il est rare qu'une semaine se passe sans que les filles qui vont au charbon les trouvent sur leur chemin.
Par une belle après-midi, ma mère et moi faisions notre promenade habituelle dans la plaine d'Axat, et après avoir dépassé la jetée qui fournit l'eau au canal des usines, nous marchions lentement, avec l'intention d'aller jusqu'aux gorges des rocs Saint-Georges.
Dans certains endroits, l'Aude, élargissant son cours, ne coule plus comme un torrent furieux, mais d'une manière calme et tranquille, comme doit faire toute bonne et honnête rivière, lorsqu'elle trouve un bon lit de cailloux brillants et polis, ou du sable fin avec des paillettes d'or et de mica.
L'un de ces endroits, en face de la forêt d'Artigues, voit ses rives disparaître sous des berceaux de clématites, de chèvrefeuilles et d'églantiers. La route, qui longe toujours le bord de l'eau, forme un coude, et quand nous l'eûmes atteint, je saisis ma mère par le bras, et lui montrai silencieusement une masse noire qui s'avançait dans la rivière, à une quarantaine de pas en amont; c'était un ours, mais ses allures étaient singulières : au lieu de traverser franchement, il s'arrêta au bout de cinq ou six pas, regarda la berge qu'il venait de quitter, puis revint sur ses pas et prit terre de nouveau.
Nous nous aperçûmes alors que l'ours était une femelle, car elle était accompagnée de deux oursons (le mâle adulte est toujours seul).
L'ourse, arrivée près d'eux, les lécha l'un après l'autre, puis se remit à l'eau en les regardant ; le plus petit resta tranquillement assis snr son derrière ; mais le plus fort se leva, s'approcha de l'eau, y mit le nez, puis une patte qu'il retira bien vite et vint se rasseoir. L'ourse rebroussa alors chemin, puis recommença à les caresser ; mais, il faut le dire, avec un air fort agacé, puis approcha son museau de l'une de leurs oreilles, leur parla bien certainement à l'un et à l'autre, car après chaque exhortation, ils secouaient la tête négativement, et refusaient formellement d'entrer dans la rivière, quoique leur mère s'y fût remise de nouveau et les attendît à dix pas.
Pour cette fois, sa patience était à bout: elle revint rapidement en faisant jaillir l'eau autour d'elle, donna à chacun des oursons une tape à étourdir un veau, poussa le plus gros par le derrière, prit le petit sous son bras; et, grommelant, reniflant, soufflant, la famille entière eut bientôt traversé le gué et disparu dans les premiers taillis.
Nous n'avions certainement pas été aperçus, car sans cela l'ourse, ou serait revenue sur ses pas, vers la forêt d'où elle venait, ou aurait poussé les oursons sans tant de façons, ainsi que je le vis une autre fois que j'étais seul, pêchant à la ligne volante.
L'ourse était déjà à l'eau, en face de Quérimals ; quand elle m'aperçut, elle se précipita alors sur ses petits, les jeta à l'eau en les poussant vivement, ne quitta la rive opposée que lorsque sa chère progéniture eut pénétré dans le bois, qu'elle atteignit bientôt elle-même en courant.
Une rencontre singulière eut lieu, il y a quelques années, sur la route de Quillan à Axat, entre le pont de Ribenti et les prairies de Roche.
Axat, à cette époque, était encore assez mal approvisionné ; la route était si étroite, que c'était à grand'peine si deux mulets chargés de planches ou de fer pouvaient se croiser; il n'était pas question des transports par charrettes tels qu'ils se pratiquent maintenant.
Trois ou quatre fois par semaine, nous envoyions à Quillan pour chercher ce qui était le plus indispensable pour la maison, et quand le cuisinier n'y allait pas, une jeune fille du village partait avec son âne et revenait le soir, après avoir rempli toutes les commissions.
Un jour, que la liste en avait été fort longue, elle quitta Quillan un peu tard, s'arrêta chez le maréchal Clausel pour lui remettre un livre ; puis, arrivée à Belvianes, la nuit commençait à se faire. Le temps était superbe, quoique frais; le ciel resplendissait d'étoiles scintillantes, et, sans hésitation comme sans peur, elle s'engagea dans les défilés de la Pierre-Lisse.
Dans les endroits où les rochers ou bien les arbres projetaient leur ombre opaque, c'est à peine si elle apercevait son âne qui, d'un pas lent et tranquille, marchait sans s'inquiéter des quelques cou ps de bâton qui lui étaient appliqués pour presser sa marche. Elle avait pourtant une telle hâte d'arriver, que déjà plusieurs fois elle avait résisté à l'envie de s'arrêter un petit instant ; mais, après le pont de Ribenti, au milieu des bois communaux qui bordent la route à droite, il lui fut impossible d'aller plus loin; elle laissa donc marcher son âne, puis, pressant le pas pour le rejoindre, elle crut le retrouver cheminant encore plus lentement : elle lève son bâton, le laisse vigoureusement retomber en criant: « Arri ! bourrou ! » (Marche ! baudet!) L'âne pousse un grognement sourd, se lève sur ses pieds de derrière : c'était un ours ! qui, après cette preuve d'identité, rentra sous bois, ne se souciant pas de continuer plus longtemps le rôle d'Alibo ron; le véritable était à vingt pas plus loin. Quelques heures plus tard, en entendant des éclats de voix et des exclamations dans les cuisines, nous nous faisions répéter cette histoire, que quelquesuns croiront sans doute apocryphe, et qui pourtant est vraie. Dans la battue que nous fîmes le lendemain à la pointe du jour, si nous ne trouvâmes pas l'ours, du moins vîmes-nous, à l'endroit désigné par la jeune fille, les marques de ses pattes, depuis le moment où il était venu de la rivière jusqu'à celui où il avait grimpé le talus qui borde le bois.
Ces rencontres fortuites donnent lieu quelquefois à des scènes comiques, qui, pendant longtemps, sont le sujet de mille plaisanteries. Les habitants, ai-je dit, ne s'effrayent pas à la vue d'un ours ; mais je comprends très bien qu'une personne étrangère à la localité éprouve une grande terreur.
L'un des gardes forestiers du gouvernement étant mort, il avait été remplacé par un autre qui avait toujours habité des pays de plaine et n'avait jamais rencontré d'autres animaux féroces que des renards.
Il avait bien vu des ours, mais dans des cages, ou dansant des sarabandes sur la place publique et faisant oun siilamalec à la'pions zolie femme dé la compagnie. Aussi, dès son arrivée à Axat, il avait cherché à connaître les mœurs des hôtes des forêts, non par lui-même, mais par les on-dit, et gardes et paysans s'étaient amusés à lui raconter les choces les plus absurdes. L'ours était terrible, sanguinaire, ne se plaisait qu'au carnage, dévorait tout indistinctement ; mais ce qu'il affectionnait par-dessus tout, c'était un garde forestier et son habit vert.
Le pauvre homme, sous l'influence de ces bourdes, ne quittait sa maison qu'après avoir embrassé sa femme et ses enfants, comme s'il ne devait plus les revoir, entrait dans la forêt, le cœur serré, regardait de tous côtés avec anxiété ; le moindre bruit l'horripilait, et, dès qu'il arrivait dans une clairière ou sur des rochers bien découverts, il y restait jusqu'à l'heure où sa tournée, devant être terminée, il pouvait rentrer au logis sans crainte des inspecteurs.
Au bout de quelque temps, il était pourtant plus aguerri ; jamais il n'avait rien vu ni entendu de suspect ou de dangereux; il était presque tenté de croire qu'il n'y avait pas d'ours, lorsqu'un matin qu'il s'était arrêté à causer avec un bouvier, qui, à l'aide de ses bœufs, traînait des sapins hors de fa forêt, il entend craquer les branches à vingt pas sur le chemin, et, se dirigeant droit sur eux, il voit un ours qui lui parut énorme. Galvanisé par la peur, il jette son fusil, crie au bouvier: y « Nous sommes perdus ! sauvez-vous ! »
Et il s'élance, rapide comme un trait; mais il avait, sans doute, la vue troublée, car au bout de dix pas, il embarrasse ses pieds dans une racine et s'étale à plat dans la boue, où il reste immobile et comme frappé de mort.
Il entend bientôt une marche rapide, les cailloux qui se heurtent; il n'a que la force de crier : « Adieu, ma femme ! adieu, mes enfants ! »
Et il est saisi, retourné, remis sur ses pieds et face à face avec. le bouvier, qui riait aux larmes.
Cette malencontreuse histoire lui fut si souvent reprochée, il en était si honteux, qu'il demanda et obtint son changement de résidence.
S'il y a des poltrons, en revanche il n'est pas un de nos villages qui ne se pique d'avoir un intrépide chasseur, un tireur habile, et cela de temps immémorial.
Celui qui a laissé des souvenirs, datant de longtemps avant la révolution de 93, se nommait le Pareur de Gesse. Il était vassal du seigneur duClat, habitaif avec lui et était presque de la famille.
A cette époque, les forêts couvraient d'immenses étendues; quelques petits coins, dans les vallées, étaient seuls cultivés ; les ours étaient nombreux et vivaient sinon en bonne intelligence avec les sangliers, du moins sans hostilités ouvertes. Les seigneurs d'Axat faisaient des chasses fréquentes, souvent fructueuses ; le Pareur était chargé de les diriger, d'établir les postes, de commander les traqueurs ; son activité, son intelligence, suffisaient à tout. Il était de grande taille, un peu voûté, comme la plupart des montagnards, et sa figure maigre, au sourire doux et presque timide, s'illuminait aux rayons de ses yeux gris lorsque le moment d'agir était venu; alors il était partout où sa présence était nécessaire. Venait-on de le voir appuyant les traqueurs, ou gourmandant un retardataire, il apparaissait tout à coup sur le haut des postes, dominant les forêts, comme un géant sur un piédestal de granit. L'ours se trouvait-il dans le fond d'une vallée, sa voix retentissante avertissait les tireurs qu'il l'avait en vue, et, quelques minutes après, un coup de fusil partait du haut de la montagne, les échos triplaient la puissance de la détonation, l'ours était mort, et c'était le Pareur qui l'avait tué.
Dans l'une de ces battues, le marquis de Dax, seigneur d'Axat, avait invité les sires de Puylaurens, de Chalabre, un abbé, chanoine de l'évêché d'Alet, qui se disait grand chasseur ; et le Pareur avait été chargé de le placer au meilleur poste.La matinée était froide, un peu brumeuse encore ; la pluie de novembre, tombée dans la vallée pendant la nuit, était de la neige molle et humide sur les montagnes. Un peu au-dessus du village d'Artigues, on avait dû quitter les chevaux et gravir péniblement jusqu'à la forêt du Clat, au milieu des herbes mouillées et des gouttelettes glacées que les premiers rayons du soleil faisaient tomber des feuilles lancéolées des hauts sapins, dont la robe de velours vert était brodée de diamants. Peu habitué à de pareilles ascensions, l'abbé avait cessé de parler pour conserver à ses poumons tout l'air dont ils avaient besoin ; mouillé au dehors, ruisselant sous ses vêtements, il pressait néanmoins le pas pour pouvoir arriver plus vite, et se fatiguait pour se reposer plus tôt; tous admiraient son ardeur, mais les éloges n'avaient plus de retentissement dans son cœur: s'il palpitait, c'était pour un tout autre motif.
On arriva enfin. Les postes furent désignés; l'abbé, placé par le Pareur à la bifurcation de deux sentiers qui, des profondeurs des forêts, aboutissaient à une brèche étroite, fut chargé de garder et défendre ce poste important. Le Pareur alla rejoindre les traqueurs, qui, en ligne dans le bas de la forêt, attendaient le moment de se mettre en marche. Bientôt les échos s'éveillèrent, les cris des rabatteurs retentirent au loin, tantôt s'éteignant dans le fond des ravins, tantôt éclatant sur les rochers et les pentes abruptes, montant, montant toujours, comme les vagues envahissantes de l'Océan au moment du flux.
Une voix puissante, sonore, domine tout à coup les autres bruits ; c'est le Pareur : « A l'ours ! à l'ours ! à vous là-haut !!! »
Et, pareil à l'isard, il bondit en grimpant ; rapide comme la pierre qui roule au fond des précipices, il court, il vole, arrive au premier poste, où le marquis de Dax veillait, le fusil au poing; il repart comme un trait, silencieux, pour recommander la vigilance à l'abbé ; le passage important est libre, solitaire, nul ne le garde ; il explore de l'œil les troncs d'arbres, les rochers; il est bien seul, l'abbé a disparu. Un craquement de branches brisées, un reniflement bruyant, se font entendre sous bois, une détonation retentit, et les cris : « A la mort! à la mort! » annoncent au loin le nouveau triomphe du Pareur de Gesse: un ours énorme était étendu au milieu du sentier.
Le premier témoin accouru était l'abbé, le fusil à la main, mais les yeux encore gonflés par le sommeil. S'il avait abandonné la place, c'est qu'elle était à l'ombre, qu'il avait craint une pleurésie; il avait cherché le soleil, et s'y était endormi jusqu'au moment où le coup de feu l'avait réveillé en sursaut.
La raison était assez plausible. Était-elle l'expression de l'exacte vérité? La noble assistance n'insista pas et fit semblant de croire aux amers regrets que témoignait l'abbé d'avoir laissé échapper une si belle occasion.
Dans une autre chasse, le baron du Clat était placé plus bas que la crête de la montagne couronnée d'une ligne de tireurs, au pied d'une muraille de rochers qui sépare la forêt de Cailla de celle d'Artigues; les traqueurs étaient déjà à micôte, lorsqu'il aperçoit un ours montant droit à lui ; il l'attend à quinze pas, l'ajuste avec soin, tire.
l'amorce seule prend feu; il presse rapidement la seconde détente, le coup part, mais la balle mal dirigée va s'enfoncer dans le tronc d'un sapin. Une voix se fait entendre derrière lui : « Baissez-vous, monsieur le baron ! gare à l'ours! »
Il obéit instinctivement ; l'ours, qui n'était plus qu'à quelques pas, roule foudroyé. Le baron se relève, lorsqu'une deuxième explosion le fait tressaillir : au pied même de la muraille de rochers, un peu sur la gauche, se tordait dans les spasmes de la mort un autre ours énorme ; et le Pareur de Gesse, calme, impassible, tenait les deux mains croisées sur les canons encore fumants de son redoutable fusil.
Ces forêts du Clat, d'Artigues et de Cailla, sont encore de nos jours les lieux fréquentés par les ours; il se passe rarement une saison où on n'en tue quelques-uns, et, tout dernièrement (18 octobre 1857), une énorme femelle y a été prise. Je ne saurais mieux faire, pour vous raconter les détails de cette chasse, que de copier textuellement et dans toute sa naïveté la lettre qui m'en fait connaître les détails :
« Monsieur le vicomte,
« Je me fais un plaisir et un devoir de répondre à votre agréable lettre, que vous avez bien voulu me faire l'amitié de m'adresser, pour vous donner les détails de la chasse à l'ours qui a été faite, à Axat, le 13 octobre dernier, dans la forêt de M. le marquis, votre frère.
« Le 14 octobre, le sieur Marc Cathala, dit Noussé, d'Artigues, charbonnier, vint à Axat prévenir M. le marquis de Dax et M. Sylvain Daran, dite recteur des forges, qu'il se trouvait, dans la forêt d'Artigues, un ours, et que, si ces messieurs ci voulaient organiser une chasse, il pensait qu'on pourrait le tuer.
« Bref, il fut convenu que, le dimanche prochain, 18 octobre, la chasse aurait lieu. — Marc Cathala fut chargé par M. le marquis de prévenir quelques chasseurs, ainsi que des traqueurs.
« M. de Dax, de son côté, invita M. Bruguière, de la forge de Quillan, M. Blancart, quatre gendarmes et quelques autres individus d'Axat, pour assister à cette chasse, y compris Bousquet, le meunier, qui se trouve fermier de votre moulin, à Axat.
« Le 18 octobre, dimanche, tous réunis à six heures du matin, M. votre frère à la tête, tous se dirigèrent vers la forêt d'Artigues, au lieu du rendez-vous. Marc Cathala arrive en même temps, avec sa suite, au Cam du Roc. Marc, qui était le directeur de la chasse, avait veillé à la tenue de l'ours; il dit qu'il était à la métairie de Nantillas, dans le terrain du Clat, près de la partie des Escaüssanels.
« Les chasseurs étaient au nombre de quarante, dont vingt-deux braconniers et dix-huit traqueurs.
« Les braconniers furent placés tout le long de la crête de la montagne qui sépare la partie des Escaüssanels d'avec votre forêt. Cathala dit qu'il fallait faire venir l'ours du côté de la forêt d'Artigues pour pouvoir y tirer.
« Faut dire que les chasseurs étaient placés à divers postes, de deux en deux; Bousquet était au même poste que M. de Dax ; ce poste s'appelle le canal de la Couscouillère à la Simme.
« Cathala prend les dix-huit traqueurs, va par derrière pour faire venir l'ours vers les braconniers. A peine ont-ils commencé la chasse qu'on vit l'ours sur un arbre d'alizier (sorbier des oiseaux), qui mangeait de ses graines rouges. L'ours se met en fuite vers la forêt d'Artigues et monte par le canal de la Couscouillère.
« Lorsqu'il finissait de monter, il se trouve en face de M. le marquis et de Bousquet; il voulut rétrograder, lorsque votre frère touche le bras de Bousquet pour le lui faire voir ; Bousquet l'ajuste d'un seul canon, fait feu sur l'animal, qui tombe blessé à mort et roule cinquante mètres plus bas, du côté des Escaüssanels.
« Marc Cathala accourt vers ce poste, de là où se fit entendre le fusil, et trouve M. de Dax et Bousquet assis à la même position qu'ils avaient prise la première fois ; il leur demande ce qu'ils ont fait : Bousquet se lève et lui dit qu'il avait tiré à l'ours et qu'il pensait l'avoir touché. On fut voir là où était tombé l'ours, on vit du sang ; on suivit la trace, bientôt on vit l'animal étendu sur un roc.
« Alors des cris : « A la mort ! à la mort ! » furent lancés par les chasseurs, qui se réunissent autour de l'ourse, car c'était une femelle, joyeux du bon résultat de leur chasse.
« L'ourse fut emportée à Axat sur un brancard.
« A Artigues, tous les habitants se réjouirent de la mort de ce gros animal, qui leur ravageait leurs petites récoltes de prunes, millet et avoine. Tous les chasseurs descendirent à Axat, à la réception du tambour.
« L'ourse pesait trois cents livres. Elle fut livrée à la disposition de M. le marquis, qui en donna à chaque chasseur ; il en garda une partie, qui fut désignée à être mangée à un grand repas que votre frère donna, auquel il invita tous ses amis.
« L'ourse fut tuée à onze heures, la chasse a commencé à neuf heures trois quarts, et a porté de trente-cinq à quarante livres de graisse. »
Cette lettre ne vaut-elle pas un poème épique ?




11/03/1876 - La Fraternité - Elections à la chambre des députés - comportement du maire1

Anecdote sur le comportement du maire de St Martin Lys Baptiste Delpech lors du dépouillement des élections législatives

Dans la commune de Saint-Martin-Lys, canton de Quillan, le maire de la commune, après la fermeture du scrutin a lu les bulletins sans les laisser voir à personne, malgré les réclamations des membres du bureau et d'un grand nombre d'électeurs qui entouraient la table. Puis, quand il a eu terminé son singulier dépouillement, le maire a mis les bulletins au feu sans permettre qu'on les vérifiât, ce qui n'a pas empêché plusieurs électeurs de remarquer que plusieurs bulletins Détours portaient des marques extérieures. Ces bulletins auraient été distribués par le sieur Vincent Montagne, garde de la comtesse Fabre, qui promettait, des faveurs aux électeurs.
Le maire de Saint-Martin-Lys, d'ailleurs, est, paraît-il, un homme à poigne ; il ne parlait de rien moins que d'envoyer les républicains à Cayenne.
Les faits sont attestés par une protestation signée de deux membres du bureau et du secrétaire, protestation que nous avons sous les yeux.




LA PIERRE-LYS. Félix Armand, curé de Saint-Martin dans "Le Magasin pittoresque" - 46ième année - p115-118 - Paris publié sous la direction de Édouard Charton - 1878

Le principal du texte apparaît à la page sur la Pierre-Lys - Ci dessous la suite et fin qui ne présentait pas d'intérêt particulier sur la page en question :

...De ce point jusqu'au village d'Axat, situé à douze kilomètres de Quillan, la vallée s'élargit un peu, mais sans cesser d'être sauvage et grandiose. Axat, dominé par les ruines de son vieux château, présente l'aspect le plus pittoresque. Au delà de ce village, la vallée se resserre de nouveau, et l'on arrive aux gorges de Saint-Georges, second défilé moins allongé que celui de la Pierre-Lys, mais non moins imposant.
De nouvelles surprises attendent le voyageur qui, continuant à remonter le cours de l'Aude, s'engage dans les forêts antiques qui couvrent les pentes abruptes de la montagne, et où l'on chassait encore l'ours il n'y a pas bien longtemps. Un sentier étroit, construit récemment et entretenu aux frais de l'Etat, est d'ailleurs le seul chemin qui s'offre à lui, en attendant qu'une route nationale, actuellement en construction, ait ouvert à la circulation et a la civilisation ces gorges sauvages, au fond desquelles la nature a fait jaillir d'abondantes sources thermo-minerates dont la valeur est scientifiquement constatée.




05/07/1882 - La Fraternité - Monsieur Escach. Ancien "Maire" de St Martin nominé à Lagrasse

Nous enregistrons avec un vif plaisir la nomination de M. Escach, ancien maire de St-Martin-Lys, un ferme républicain, à la Justice de paix du canton de Lagrasse. M. Escach a toutes nos sympathies et nous sommes heureux de les lui témoigner en cette circonstance. Nous avons même la conviction que ses justiciables n'auront qu'à se louer de cette nomination.

Monsieur Jean-Baptiste Escach était instituteur à St Martin en 1874, puis maire en 1878/1879, il habitait au Rébenty - J'ai découvert son nom dans un article de 1879 sur le chemin de fer et son indignation de ne pas le voir passer à St Martin.
Plusieurs entre-filets de la presse locale font apparaître son nom, d'abord au travers de ses nominations en tant qu'instituteur dans différentes localités du pays de Sault (Bessède de Sault -1864, Belcaire - 1868, Escouloubre - 1870, Quirbajou, St Martin Lys - 1874) (d'où sa connaissance et sa défense de ce pays dans l'article indiqué ci-dessus). Puis en tant que juge de paix à Lagrasse en 1882, jusqu'en 1896 où il prend sa retraite. Doit être le père d'Adèle ESCAICH (avec un "I") épouse de Zéphirin DUMONT (maire de St Martin pendant plus de 40 ans) Avec le "I" (Escaich) j'ai trouvé un autre article dans "La Fraternité", 6 novembre 1879 : participation à une réunion du parti républicain (indique bien une origine de St Martin) Et avec l'ortographe "Escaichs" Instituteur à Roquefort de Sault en 1850 est indiqué comme révoqué pour ses idées politiques socialistes dans Le Narbonnais, 6 janvier 1850, La Gazette du Bas Languedoc, 17 janvier 1850, Le Journal des Pyrénées Orientales, 25 janvier 1850 (l'article est le même).


09/10/1886 - Le rappel de l'Aude - tournée d'un journaliste dans le canton d'Axat1

Cet extrait de l'article de Jean du Pech est un des rares où j'ai trouvé une référence au maire de St Martin Zéphirin Dumont

A SAINT-MARTIN-Lys où je passai avant d'arriver à Axat, je vis des rochers gigantesques, la rivière d'Aude passant devant le village sous un pont magnifique. Non loin se trouve la fameuse pierre lisse qui est une chose grandiose. On y lit cette inscription tracée dans le roc lui-même à l'entrée d'un tunnel :
Arrête, voyageur, le maître des humains
A fait descendre ici la force et la lumière.
Il a dit au pasteur : Accomplis mes desseins,
Et le pasteur des monts a brisé la barrière.

Sur la rive opposée sont creusés des tunnels où doit passer le chemin de fer de Quillan à Perpignan. Le village de Saint-Martin-Lys est pauvre, mais ses habitants sont industrieux. Ils ont défriché les coteaux exposés au soleil, et y récoltent un vin aigrelet qui pomponne assez bien. Les femmes vont dans les villages voisins, légères et court vêtues, vendre des figues ; elles amènent avec elles de dociles ânesses aux clochettes au son argentin. Le parti républicain à la majorité dans la commune, il a à sa tête un maire aux idées socialistes, le sieur Dumont, pas mauvais homme cependant.


21/06/1888 - Le Vigneron Narbonnais - La forêt des Fanges1

Cet article sur une sortie à la forêt des Fanges apporte des informations sur la flore qu'on pouvait trouver dans la forêt en 1888. (Remarque : l'article montre aussi combien la région fut touchée par le phylloxéra, comporte quelques approximations historiques comme un début de route de la Pierre-lys en 1806, la conservation du nom erroné de St Martin de Taissac en 1888..., et une explication sur le nom de pierre-lys des plus cocasse...)

EXCURSION BOTANIQUE à la forêt des Fanges.
L'heure de la dernière herborisation de la session extraordinaire des Corbières avait sonné et vendredi, à 7 heures du matin, les membres de la Société botanique de France, disaient adieu à Narbonne et s'embarquaient pour Quillan.
Cette petite ville, chef-lieu de canton comptant une population d'environ 2.609 âmes, se trouve construite sur la rive gauche de l'Aude. dans un bassin triangulaire, clos de toutes parts et dominé par de hautes montagnes escarpées, en partie couvertes de belles forêts de sapin.
Le commerce des bois est une des principales ressources de ce pays, aussi voit-on à Quillan plusieurs scieries à eau ; on y trouve également plusieurs fabriques de chapeaux, des moulins à blé, ainsi que des forges qui produisaient autrefois environ 2,000 quintaux de fer par an.
Grâce au comité d'organisation et surtout à M. Flahaut, on a trouvé à Quillan bon souper, bon gite et beaucoup d'herbes, ainsi que l'avait fait prévoir l'excursion préparatoire faite le jour même de l'arrivée.
Samedi, de grand matin, les herborisateurs prenaient place sur 10 voitures, la plupart à quatre chevaux. C'est le cas ou jamais de dire avec notre excellent maitre et ami, le félibre majoral Achille Mir:
   Lou poustilhou lacho la brido,
   Fa fiula dous pans de respet
   E partissen coumo l'foulhet.
   Un zéfir frescoulet bufabo ;
   Lou bebion a plenis paumous
   En nous diguent : s'aco durabo,
   Sario 'n jour trop delicious!

Pour se rendre à la forêt des Fanges, on prend à Quillan l'ancienne route de Bayonne à Perpignan qui mesure environ 16 kilomètres jusqu'au col Saint-Louis. Cette route est très belle et en même temps très accidentée : on y voit tour à tour des terrains cultivés au pied des plus sauvages montagnes, les unes boisées, les autres aux rochers complètement dénudés se dressant dentelés et allant perdre leurs cimes dans les nues.
Qu'il y a loin de ces montagnes aux garrigues poudreuses du Narbonnais !
A mesure que l'on monte sur cette route aux capricieux contours, le froid se fait sentir ; le bon cers que l'on demandait pour la marche n'est pas agréable en voiture et d'intenses brouillards qui enveloppent la cime des montagnes ont peine à se dissiper; et l'on monte toujours et l'on va les rejoindre!
La vigne aux pampres chétifs et rabougris qui dénotent la présence de la petite bète sur ses racines, n'apparaît plus qu'à de rares intervalles pour cesser tout à fait avant Saint-Louis.
Puisque le nom de ce coquet village vient sous notre plume, félicitons les administrateurs de la contrée pour les grands approvisionnements de gravier faits sur ce point, alors que la route est en parfait état. Nos très chers conseillers du pays-bas ne feraient pas mal de prendre modèle sur ces pays reculés et tàcher de faire procéder à une répartition d'allocations un peu plus équitable.
Enfin le col Saint-Louis, limite du département de l'Aude avec les Pyrénées-Orientales se présente, et l'on entre dans la route forestière des Fanges.
C'est avec plaisir que tout le monde abandonne la voiture car par défense de M. l'organisateur général on n'a pas herborisé depuis Quillan ; si l'on avait enfreint la defense on aurait été exclu du déjeuner et par suite obligé de manger..... sa propre récolte.....c'était dur!
Pas de crainte de s'égarer ici, car M. le garde général, à notre tête, nous fait les honneurs de son domaine d'une façon charmante.
Mais, avant de continuer le récit de notre excursion, nous allons tâcher de rapporter les divers détails qui nous ont été fort gracieusement donnés par M. Durand, inspecteur, M. Cantegril, conservateur et surtout M. Vidal, garde général.

La forêt des Fanges, une des plus belles sapinières de France, occupe au sud est de Quillan une très pittoresque position sur un des massifs les plus considérables de la chaine de Saint-Antoine de Galamus ; le plateau sur lequel s'élève la forêt a une contenance de 1120 hectares, son altitude moyenne est de 1,000 mètres.
La belle route que l'administration forestière a fait construire il y a quelques années, part du col Saint-Louis et traverse la forêt dans presque toute sa longueur jusqu'au Prat del Rey : de là, elle descend à travers les vacants communaux jusqu'au col de Campérié où elle rejoint la nouvelle roule nationale de Bayonne à Perpignan.
Cette route forestière a une longueur totale de 12 kilomètres : à droite et à gauche des chemins empierrés circulent en boucles dans la forêt, ramenant toujours et en de nombreux points à la route forestière par où passent tout les bois qui sortent de la forêt.
En entrant dans les Fanges au col Saint-Louis, on trouve la première maison de garde ; il y en a deux autres, l'une au Prat del Rey où est logé le brigadier forestier, l'autre non loin, au col del Fraiche.
La route suivant l'arète centrale du plateau, ne traverse pas les plus beaux peuplements de sapins ; néanmoins on parcourt en la suivant, de belles futaies de sapins sans mélange, où on remarque nombre d'arbres de 40 et même 45 mètres de hauteur, et de 1 mètre à 1 mètre 40 de diamètre à la base. Ces vieux arbres ont deux cents ans et plus.
La moyenne hauteur de ceux qui sont traversés par la route est de 32 mètres, leur diamètre est de 0 mèt. 70 à 0 mèt. 80 ; ces arbres là de cent cinquante ans environ, ont à peu près les dimensions auxquelles on les exploite.
On trouve en arrivant au Prat del Rey une jeune futaie de 110 ans environ, qui est remarquable par la régularité et la beauté des sujets qui la composent, par leur grand nombre sur de faibles surfaces et par la vigueur de leur végétation. Ces arbres de 35 à 40 mètres de haut, ont à peu près terminé leur croissance en hauteur, mais ils ne seront exploités que dans 35 ou 45 ans époque à laquelle ils auront de 0 mèt. 90 à 1 mèt. 10 de diamètre au moins.
La forêt des Fanges donne chaque année de 3 à 4,000 mètres cubes de bois de sapin, vendus ordinairement à Quillan. C'est donc une forêt d'un revenu considérable, et l'on comprend combien est important l'entretien à l'état boisé de sols aussi pauvres et aussi stériles par eux-mêmes, que les plateaux calcaires comme celui qui porte les Fanges. Une fois dénudés, il serait impossible non seulement d'y refaire les belles forêts qui s'y trouvent, mais, peut-être même, d'y faire venir les plus modestes taillis.
Quillan est, du reste, un pays essentiellement forestier ; les deux cantonnements d'Axat et d'Espezel qui n'occupent qu'une faible partie de l'arrondissement de Limoux, sont formés de vingt forêts domaniales, couvrant ensemble 9,736 hectares, et de 31 forêts communales occupant ensemble 5,375 hectares. Il y a de plus, dans l'étendue de ces deux cantonnements, 17,200 hectares de forêts particulières. Ces deux cantonnements sont gardés par 45 gardes forestiers et 6 brigadiers.

Aussitôt après avoir mis pied à terre quel magnifique spectacle s'offre à nos regards !
Tout d'abord, un immense tapis de verdure sur lequel les fraises en fleur ressemblent à autant de petites étoiles, plus loin, ce sont les paquerettes qui émaillent le sol et que la rosée fait ressembler à autant de diamants, alors surtout que quelques rayons de soleil perçant la voûte de la forêt viennent mêler ensemble les couleurs de ces splendides fleurs. Elles sont nombreuses ces fleurs, car nous avons un retard d'un bon mois puisque l'aubépine, le chevrefeuille et tant d'autres passées depuis de longs jours, sont ici dans tout leur éclat.
Les grands arbres ont bien changé et les sapins presque seuls remplacent les chènes verts, les chènes blancs, les pins sylvestres, les hêtres échelonnés sur la route depuis notre départ de Quillan.
Nous ne reviendrons pas sur la description faite plus haut à propos des sapins, il nous suffira de dire que lors de la construction de la route, pour soutenir le niveau de la chaussée, on a dů, sur certains points, combler des gorges profondes et qu'on peut maintenant en passant toucher la cime de magnifiques sapins dont le pied se perd à une grande profondeur dans des massifs de verdure. Au lieu de nous contenter de moissonner pour notre herbier, plantes et fleurs, nous n'avons pu maitriser notre désir d'emporter un souvenir du roi de la forêt ; nous avons frustré les domaines d'une demi-douzaine de sapins ! Nous nous empressons cependant de rassurer les gardiens de la loi, en avouant qu'il nous serait bien difficile de nous bâtir un chalet avec ces six arbres, dont le plus jeune âgé de un mois est haut de 0 mét. 04 centimet. et le plus vieux, àgé de cinq ans, mesure 10 centimètres de hauteur.
Nous avons vu beaucoup de mousses et ainsi de nombreux champignons.
De grands amas de fourmis rouges mêlées aux approvisionnements qu'elles préparaient pour la mauvaise saison, nous ont frappé ; ces fourmilières sur terre étaient d'une forme conique ayant bien un mètre de haut et deux mètres de circonférence à la base ; il se dégageait de ces surprenants monticules une désagréable odeur d'acide formique.
C'est tout ce que nous avons vu en fait d'animaux ; on nous avait promis des écureuils nous les attendons encore : quelques renards et des liévres, dit-on, se trouvent dans la forêt, mais pas le moindre lapin.
En plus de magnifiques fougères de toutes variétés qui orneraient bien les appartements de Narbonnaises ou même de Parisiennes, nous donnons ci-après la liste des principales plantes qui ont été trouvées. Mais auparavant il ne sera pas inutile de dire que nous étions, bien loin des plages de la Méditerranée et de nos garrigues brûlées ; aussi nous n'entendions plus le fameux « Qu'es aco» lancé par nos Parisiens au moindre Salicornia. Ici, au contraire, grâce à l'altitude, les botanistes de la capitale ont trouvé aux Fanges la même flore qu'à Paris :
Helleborus occidentalis, plante vénéneuse dont la racine mâchée calme, dit-on, les maux de dents ; Atropa Belladona poison redoutable, narcotique puissant employé avec succès pour calmer les douleurs externes et les névralgies ; Valeriana montana et valeriana pyrenaica, Valérianées qui fournissent l'acide valerianique servant à préparer des sels fort employés en médecine; Rosa canina dont la racine est employée contre la rage; Asperula lævigata, Myrrhis odorata, Cynoglossum montana, Lamium grandiflorum, Meconopsis cambrica (coquelicot à fleurs jaunes), Ophrys myodes, Orchis galeata, Aceras antropophora (homme pendu), Aceras hircina, Cistus laurifolius, Sambucus racemosa (sureau à fruits rouges), Sideritis tomentosa, Trigonella hybrida, Rhamnus alpina, Dentaria pinnata, Scrophularia alpestris, Lunaria rediviva, Cirsium crinitum, Euphorbia hyberna, Chrysosplenium oppositifolium, et bien d'autres raretés qui font tressaillir les botanistes les plus calmes ; Monotropa hypopitys, Clandestina rectiflora, Neottia nidusavis ; ces dernières plantes sans chlorophylle, parasites ou humicoles.
Ce n'était pas le tout, car si les boites vertes étaient pleines, les estomacs étaient vides, et c'est avec grand plaisir qu'on s'est trouvé réunis dans la clairière du Prat del Rey pour prendre part au plantureux déjeuner de cinquante couverts fort bien servi par M. Moulines, le Vatel quillanais.
Bien que vivant ensemble de la même vie depuis plusieurs jours déjà, le contentement était plus grand que d'habitude parmi les excursionnistes, au milieu de ces splendeurs de la nature. Aussi les toasts ont-ils été retentissants lorsqu'on a bu à la santé du Garde général et des braves forestiers, à la presse représentée par un rédacteur du Vigneron Narbonnais, à la prospérité de la Société botanique, enfin à la santé de M. Rouy, de M. Gautier et de M. Flahaut.
A deux heures, les excursionnistes ont continué leurs travaux en se dirigeant vers Belviane: quelques-uns cependant, ont fait l'entier retour en voiture par le col de Camperié suivant au grand trot ces vertigineux lacels qui contournent de hautes montagnes tout en cotoyant d'effroyables précipices.
Nous sommes enfin engagés dans le défilé de la Pierre-Lis (1).
«Gorge étroite et profonde qui suit l'Aude entre Belvianes et Saint-Martin et dans laquelle passe également la route, qui accompagne la riviére sur sa rive gauche. Le défilé coupe obliquement, dans toute son épaisseur, la chaîne de Saint-Antoine, à l'extrémité ouest de la forêt des Fanges, et se trouve ainsi limité : à l'est par le haut massif de la forêt, atteignant 951 mètres et à l'ouest par le commencement de la crête rocheuse qui va contourner le bassin de Quillan, et s'élève, en ce point, au Pic ou Pucquès-de-la-Pèops, presque immédiatement au-dessus du défilé à 1,145 mètres.
« Il est difficile de rendre l'impression saisissante et profonde que l'on éprouve en entrant dans ces gorges élevées à pic, à l'aspect de ces hautes murailles souvent verticales, formées par une pierre grisâtre, au milieu desquelles quelques rares arbustes, croissant dans l'espace et sans support apparent, ne font que mieux accuser le caractère abrupte et grandiose de cette œuvre de la nature. » C'est en 1806 que Félix Armand, curé de Saint-Martin-de-Taissac, entreprit d'ouvrir un passage dans les gorges. Après 10 années de labeur et de fatigues, en 1814 il eut la joie d'avoir mis le village de Saint-Martin en communication avec Quillan. La décoration de la Légion d'honneur qui lui fut donnée en 1823, fut la légitime récompense de son zèle et de sa charité.
A quelques mètres après Saint-Martin on peut voir le « Trou du Curé, » percé dans le roc qui est la tête du chemin construit par Félix Armand.
Nous avons continué de suivre l'Aude au cours torrentueux et nous sommes rentrés à Quillan ou le fleuve comprenant qu'il rentre en pays industriel, devient flotable et ainsi commence à être utile.
De l'avis de tous, cette session a été l'une des plus belles qu'ait faites la Société. Nous en sommes fiers pour notre pays et nous remercions sincèrement le Comité d'organisation de l'avoir choisi.
M.
(1) Le nom de Pierre-Lis, que l'on donne aujourd'hui à ce passage, n'est que l'abréviation de celui de la Pierre-Lisse employé d'abord, lequel était tiré lui-même de la forme et de l'aspect dénudé des roches perpendiculaires qui, de chaque côté, resserrent le lit de la rivière.




03/02/1889 - Le courrier de l'Aude - Décès de l'abbé Pelofy

NÉCROLOGIE
La tombe vient de s'ouvrir pour un vénérable vétéran du sacerdoce : M. Pélofi. Curé de Saint-Martin-Lys est mort dans sa paroisse, le 30 janvier.
Né à Belcaire le 10 mars 1813, M Pélopi Philippe, fut nommé vicaire dans son pays natal en 1838. Après une année de vicariat, l'Autorité diocésaine lui confia la paroisse de Comus qu'il administra, avec le plus grand zèle, jusqu'en 1858.
A cette époque, l'état de sa santé l'obligea à renoncer aux fonctions du saint ministère et à se retirer au sein de sa famille. Ne pouvant rester inactif, il s'occupa pendant deux ans de l'éducation de quelques enfants.
A peine rétabli, il se mit à la disposition de l'Autorité diocésaine qui le nomma, en 1860, curé de Saint-Martin-Lys. Il est resté 29 ans dans cette paroisse qu'il a toujours édifiée par ses vertus sacerdotales. M. Péloli était un prêtre cultivé qui s'exerça plusieurs fois, non sans succès, à la traduction en vers des hymnes liturgiques.
Ce digne prêtre, dont la santé avait toujours été chancelante, a succombé à une courte maladie de huit jours, après avoir reçu, avec la plus grande piété, les derniers Sacrements de l'Eglise.
Ses obsèques ont eu lieu hier, sous la présidence de M. le Doyen de Quillan, entouré de plusieurs ecclésiastiques.




11/10/1893 - Le courrier de l'Aude - Le monastère de Saint-Martin-du-Lez ou de la Pierre-Lys

Cet article, au demeurant assez complet, ne cite malheureusement pas ses sources. Il a comme principal avantage... de défendre la même thèse que moi.

(Etiam pierere ruinæ)

A une faible distance de la petite ville de Quillan et sur la rive droite de l'Aude en montant vers Axat se trouve le village de St-Martin de la Pierre-Lys.
Situé dans une vallée sauvage appelée autrefois la Vallée de Valcarme, dominée de toutes parts par de hautes montagnes et à l'entrée de gorges de la Pierre-Lys, ce village doit sa fondation à un couvent qui fut durant des siècles un des plus importants du haut Razès.
Mais moins heureux que les fondateurs des monastères de Rieunette, Alet, St-Polycarpe, St-Hilaire, le ou les fondateurs de cette antique Maison sont restés inconnus, et ce n'est que vers la fin du IXe siècle que St-Martin-du-Lez commence à avoir une place marquante dans notre histoire locale.
Quelques annalistes ont fait remonter l'origine de cette abbaye vers l'année 898, il a été prouvé aujourd'hui qu'elle existait avant cette époque et qu'elle était déjà assez importante. Charles-le-Chauve (870), donne en apanage à Oliba, comte de Carcassonne, la vallée de Valcarme avec St-Martin-du-Lez, Rebenty, ect.,ect. Quelques années plus tard, Sig bolle, archevêque de Narbonne (873), prit avec lui les abbés de St-Martin-en-Lez et de Joucou pour l'assister dans la consécration de l'église de Formiguéry.
Une charte du même roi Charles-le-chauve (898), - c'est cette charte, la plus ancienne concernant St-Martin qui a fait dire à M. Buzairies que le couvent datait de cette époque - nous apprend que grâce au moine Lueva, le monarque fit don au monastère d'une vigne et d'autres terres cultes, et que son église avait le titre de Basilique et était d'une grande importance.
Plus tard (950-952), le pape Agapet, par une bulle qu'il dicta à Léon, secrétaire du St-Siège; donna à Ségarius, abbé de St-Martin-de-Lez, les églises de Ste-Marie-de-Cornulès, de Saint Etienne-de-Balorda, de St Jean-de-Cambret, de St-Pierre-de-la-Pradelle, les villages de Adesatus (Axat), Debuxe, Perlus, Cassainge (Cassaigne), Artozols (Artozouls) et quelques autres dépendances du Razes, du comte de Fenouillèdes et du Roussillon, ect., ect.
Dès lors le pays du Lez devint le lieu des rendez-vous de tous les grands noms de la haute vallée de l'Aude ; les seigneurs du Razés, du Roquefortéz, du Capsir, du Donezan et même de la Cerdagne fréquentèrent souvent la vallée de Valcarme. Aussi quand Guifred, évêque de carcassonne, vint consacrer la nouvelle église du Monastère de St-Martin, ce fut, entouré de tous les nobles de la contrée et accompagné d'une foule immense accourue de tous côtés, qu'il fit la dédicace de l'église abbatiale (1044).
Puis après avoir tracé lui-même les limites des possessions des abbés, cet évêque, dans un acte en faveur du Couvent, dit et ordonne : "Que tout ce qui avait été donné antérieurement et tout ce qui serait donné à l'avenir, resterait sous la possession unique de l'abbé, dit aussi que le franc-alleu y fut reconnu et respecté de tout le monde ; et enfin, comme privilège spécial, quiconque viendra demander un asile dans cette Abbaye était en sûreté et fût-on coupable de crime, il était expressément défendu de poursuivre l'abbé et de tracasser le fugitif."
II. - Il est incontestable que tant de donations, de privilèges et de revenus durent faire monter cet antique monastère au premier rang parmi les établissements religieux de notre contrée et exciter la convoitise et la jalousie des seigneurs et des congrégations voisines.
Guillaume de Bezalu, comte du Fenouillides, dans le but de posséder le couvent de St-Martin et de jouir de ses revenus, s'empara de l'abbaye et de quelques autres possessions écclésiastiques, mais il ne garda pas longtemps ces biens usurpés, une excommunication vint bientôt le forcer à abandonner cette maison aux évêques de Carcassonne.
Le monastère de St-Martin était alors arrivé à l'apogée de sa gloire, de cette gloire qui est si près de la roche Tarpéienne !
Plus que jamais la basse jalousie fomentait de sourdes intrigues, et poussées par Frottard, abbé de St-Pons, Bernard de Bézalu, comte de Fenouillèdes, et Udalger, usèrent de tous leurs moyens possibles pour ruiner l'abbaye de Saint-Martin du Lez.
Accusés de Simonie, les vénérables religieux de St Martin se virent forcés de quitter leurs cellules et errer dans les sauvages montagnes, en proie à toutes les vexations des paysans ameutés contre eux. L'ambition de Frottard porta un coup fatal à cette auguste communauté, car ce fut à partir de ce moment que St Martin perdit toute son importance. Un acte de cette époque (1070) porte que le Monastère de St-Martin du Lez ne fut plus qu'un simple prieuré conventuel dépendant de l'abbaye, alors opulente, de St-Pons.
En perdant sa prépondérance, Saint Martin perdit ses privilèges, ses droits et revenus, ses franchises et sa juridiction sur le pays voisin.
Et cet état de chose dura jusqu'aux sanglantes guerres de religion.
Le 30 août 1573 Quillan tomba au pouvoir des Calvinistes. Après la prise du château du bourg de Belviannes les huguenots qui montaient le cours de l'Aude, surprirent les malheureux moines de St-Martin, aucun d'eux dit-on ne pût échapper à la haine inassouvie de leurs agresseurs.
C'est de cette époque que date la ruine du monastère du Lez : le couvent fut saccagé, l'église en partie détruite et le bourg complètement ruiné, et, lorsqu'en 1530(?!) Anne de Joyeuse avec son père eurent complètement réduit le parti des réformés, le Monastère de St-Martin du Lez avait existé. Dès lors ce coin de terre fut abandonné, on ne songea plus à relever les restes du prieuré qui servirent plus tard à la réédification du village de St-Martin de la Pierre-Lys.
Mais ainsi qu'il est écrit dans le livre des destinées la vallée du Lez ne devait pas tomber dans l'oubli. Après trois siècles de misères la providence nous envoya un homme, qui, animé de la même ardeur et du même amour que le premier fondateur du Monastère, sut accomplir une œuvre gigantesque, rendant son nom illustre à jamais. Félix Armand, humble curé de St Martin, qui a percé à travers ces montagnes infranchissables, la belle route de Quillan à Axat. Aussi c'est avec admiration et respect que nous nous arrêtons devant le tunnel où la reconnaissance publique a fait graver en lettres d'or ce quatrain qui résume toute son œuvre.
Arrête voyageur, le maître des humains
A fait descendre ici la force et la lumière
Il a dit au pasteur : accomplis mes dessins,
Et le pasteur, des monts, à rompu la barrière.

Luc P.




1897 - Revue des eaux et forêts - Adjudication forestière dans la forêt des Fanges en 1723

Ce texte explique certains comportements des adjudicataires (négociants achetant des arbres sur pied) de la forêt des fanges. Comment Étienne Espezel ent parvenu à tromper l'administration royale et comment finalement celle-ci a réagi - une vrai enquête policière. Le détail à remarquer : la mention du port de St-Martin-Lys

1897 - Revue des eaux et forêts : économie forestière, reboisement... / dir. : S. Frézard ; réd. en chef : A. Frézard (gallica.bnf.fr)- LES CONSÉQUENCES D'UNE ADJUDICATION FORESTIÈRE A LONG TERME
En 1723, Étienne Espezel, marchand de bois à Quillan, se rendait adjudicataire de 1800 sapins à couper à son choix et sans désignation de grosseur sur toute l'étendue de la forêt des Fanges évaluée alors à 2989 arpents (1627 hectares), à raison de 3oo sapins, au prix de 325o livres par an, pour chacune des six années 1724 à 1729.
L'usage de la maîtrise de Quillan était de faire les ventes et adjudications à l'expurgade, c'est-à-dire par nombre d'arbres à prendre dans toute une forêt ; il n'y avait pas même de désignation de triages pour l'assiette des coupes, et il faut convenir que cette forme de ventes, qui depuis fut abandonnée dans la maîtrise comme vicieuse, était de nature à favoriser les fraudes des adjudicataires peu scrupuleux. Le sieur Espezel s'aperçut vite de cette facilité, et la mit à profit; de 1724 à 1733 il trouva le moyen d'exclure tous ses concurrents et de rester seul adjudicataire de presque toutes les ventes qui furent faites dans la forêt des Fanges. De 1724 à 1728 son marché avait été augmenté de 52 sapins et 46 hêtres au prix de 6-ff- les sapins et 3 -ff- 10 sols les hêtres.
En 1729, il se porta adjudicataire, — au prix de 6 -ff- 10 sols pour les sapins et de 3 -ff- pour les hêtres, - de 1200 sapins et 4o hêtres exploitables en quatre ans, à raison de 300 sapins et 10 hêtres et moyennant la somme de 1990 livres par an, ce qui portait jusqu'en 1733 le total de ces ventes à 3052 sapins et 86 hêtres. De 1723 à 1725 il fut en outre concédé dans la même forêt 159 sapins à 13 particuliers pour leurs usages, soit un total de 3211 sapins à exploiter de 1723 à 1733.
Espezel s'était fait autoriser à construire une scierie sur le ruisseau du Bac St-Bertrand (bac, versant nord), afin de profiter de cet expédient pour dénaturer le plus grand nombre possible d'arbres coupés en délit. En outre, sous prétexte d'avoir coupé les arbres en plusieurs pièces, en forêt, pour la commodité du transport, ou d'avoir trouvé des arbres jumeaux ou fourchus, il s'était fait marquer lors de la vérification des pièces à la scierie un nombre d'arbres supérieur à celui qui avait été ou aurait dû être martelé en forêt. Aussi, pour obvier à cette tricherie, le grand maître résidant à Toulouse, Anceau de Lavelanet, avait-il, en 1733, sur les représentations des officiers de la maîtrise, décidé qu'à l'avenir les adjudicataires seraient tenus de ne faire qu'une seule pièce de chaque arbre jusqu'au jour de la reconnaissance et vérification.
Vers 1728, entrait en fonctions à Quillan en qualité, de garde-marteau de la maîtrise, Le sieur Loubet qui pendant les cinq premières années de sa charge, parait avoir rempli à la légère les fonctions qu'elle comportait ; il avait trouvé dans la maîtrise des habitudes invétérées d'incurie, d'abandon, de laissre faire et de laisser aller, et autant par nonchaloir que par crainte de donner l'éveil et de provoquer des réformes radicales, il avait suivi ces errements. Les martelages ne se faisaient que très irrégulièrement et avec intermittences, tantôt d'une façon, tantôt d'une autre, sans règle ni suite. Dans tous les cas, il n'appert de nulle pièce qu'une désignation préalable précédât l'exploitation : au rebours de la pratique actuelle c'était l'adjudicataire qui désignait les arbres à abattre et les marquait de son marteau ; le garde-marteau venait ensuite et apposait l'empreinte du marteau du roi à côté de celle du marteau de l'adjudicataire. Telle devait être du moins la marche réguliére; mais il est probable que le garde-marteau, ne montant pas toujours en forêt pour faire cette opération aussitôt qu'il en était requis par l'adjudicataire, permettait explicitement ou tolérait l'exploitation et même l'enlèvement d'un certain nombre de grumes qu'il allait ensuite reconnaître à la scierie, ou au port, ou en forêt, ce qui l'obligeait, comme conséquence, à marteler des souches d'arbres exploités depuis un temps plus ou moins long.
On voit ainsi, pour en revenir à l'adjudication spéciale qui nous occupe, que l'acte essentiel de délivrance, soit qu'il se fît tout d'un trait, soit qu'il exigeât plusieurs séances, devait affecter un certain nombre d'arbres sur pied, plus un nombre de souches récemment exploitées nécessaire pour compléter le chiffre de 300 sapins. Lorsque ce nombre était atteint, on arrêtait l'opération, et Espezel, qui avait eu le soin de la diriger d'une façon intelligente n'insistait pas pour de plus longues recherches.
Quand aux récolements, c'étaitinfiniment plus simple : depuis l'adjudication de 1723 jusqu'en 1732 il n'en fut pas question. Il est probable qu'après la première année de son exploitation, Espezel avait remontré aux officiers de la maîtrise combien prématurée serait une vérification des souches exploitées ; que des récolements annuels seraient des opérations fort difficiles, sinon impossibles; toutes les peines qu'ou anrait à distinguer, dans certain cas, les souches surannées de celles de l'année, puisque l'exploitation se poursuivait et que les coupes chevauchaient les unes sur les autres ; qu'il serait bien temps de procéder au récolement lors de l'expiration de son marché, sans quoi, on risquait de lui imputer deux fois, sinon plus, à délit, des souches exploitées par inadvertance des bûcherons et sans son ordre, en outrepasse du nombre fixé par l'adjudication. Toujours est-il que pendant les dix années du bail d'Espezel il n'y eut pas de récolement.
Aussi, après avoir tiré de son marché tout ce qu'il en pouvait honnêment et malhonnêtement espérer, convaincu d'ailleurs que les officiers de la maîtrise seraient les premiers à différer jusqu'à des calendes inconnues un récolement général qui ne pouvait que faire éclater à tous les yeux dix ans de coupable inertie et de prodigieuse incurie, Espezel était-il tout disposé à passer la main et les responsabilités à un autre adjudicataire.
Bien qu'aux termes de l'ordonnance de 1669 (titre 16, article Ier) cette garantie dût se prolonger jusqu'en 1734, comme une nouvelle adjudication était imminente, Loubet ne crut pas pouvoir se dispenser de procéder à une visite de la forêt, afin d'effectuer, si possible était, un départ de responsabilités entre l'adjudicataire sortant et le nouveau, qui pouvait n'être plus Espezel.
Cette visite démontra tout d'abord à Loubet qu'il avait été marqué en délivrance à Espezel 116 sapins de plus que le nombre total à lui adjugé, et l'obligea à consigner dans son procès-verbal une situation qui le constituait lui-même en faute grave, sinon par connivence et concussion, du moins par omission de ses devoirs et coupable légèreté. A raison de ces faits, Loubet se vit, en 1732, condamné à mille livres de dommages-intérêts envers le roi et interdit de ses fonctions pour un an.
Après ce jugement, il se rendit à Paris, y obtint audience de M. de Baudry, conseiller d'Etat, intendant des Finances au département des Eaux et Forêts de France, près duquel il essaya de se disculper, d'atténuer ses torts, en vue d'obtenir une modération des peines disciplinaires qui lui avaient été infligées. Cette justification n'allait pas sans dénonciation des abus anciens dans la maîtrise et des fraudes récentes d'Espezel. Loubet et Espezel eurent alors par lettres des démêlés plus que vifs; ils se terminèrent devant le sénéchal de Limoux par une sentence qui mit les parties hors de cour tous dépens compensés.
Pendant ce temps, en 1732,1e grand-maître Anceau de Lavelanet avait donné à Paul Rouget, conseiller du Roi, lieutenant en la maîtrise particulière de Castelnaudary, ordre d'ouvrir une information contre Louis Rouzeaud, maître particulier de la maîtrise de Quillan, « pour prévarications manifestes qu'il avait commises dans l'exercice des fonctions de sa «charge». A la suite de cette procédure, Rouzeaud fut condamné par jugement en dernier ressort rendu par le même grand maître Anceau de Lavelanet, le 6 septembre 1732 à Castelnaudary, en 2000 livres d'amende, pareille somme à titre de réparations civiles envers le roi, et à se défaire de sa charge dans le délai d'une année. Irrité de cette condamnation, Rouzeaud retourna à Quillan, où il ne possédait cependant aucun bien, uniquement pour chercher à se venger du procureur du Roi, Terrisse, qui avait signalé ses malversations. Nous verrons plus loin à quels excès il se porta, mais revenons à la forêt des Fanges.
Après Espezel, en 1733, le sieur Étienne Bertrand, marchand de bois à Quillan, se rendit adjudicataire de 900 sapins à couper dans la même forêt, 3oo par année, de 1734 à 1736. Mais Bertrand, assujetti à la nouvelle décision du grand maître de ne pouvoir faire apposer le marteau de vérification que sur les arbres entiers, avec cîme attachée au corps, et fourches ou jumelles non disjointes, n'avait eu aucune occasion de frauder par ce moyen.
Loubet avait repris ses fonctions en 1733; rendu plus attentif et plus circonspect, tant par sa mésaventure que par l'exemple du ci-devant maître particulier Rouzeaud, il commença une sérieuse tournée de vérification dans la forêt des Fanges. Accompagné du garde général Jean Lucet et de trois indicateurs bûcherons, il organisa des recherches ; les 22 et 23 novembre, il trouva 224 souches de délit : 207 n'étaient marquées d'aucun marteau et 17 marquées du seul marteau d'Espezel.
Il porta ses investigations à la scierie du bac Saint-Bertrand, en bas de la forêt et au port de Saint-Martin-Lys, sur l'Aude, et y trouva 96 rouls (billes de sciage de 2m50 de longueur), coupés en délit, qui furent confisqués. Le 28 décembre, nouvelle visite et découverte de 52 autres souches de délit. Les 15 avril et 5 mai 1734, autres visites et continuation des découvertes.
Pour entraver les recherches, Espezel porte plainte le 19 mai contre deux des indicateurs de Loubet pour vol et dégradation de bois lui appartenant; ensuite, il récuse Loubet comme instructeur dans cette affaire, l'accusant d'avoir prévariqué et fait un martelage en faveur de l'adjudicataire Bertrand sans ordonnance du grand-maître. Loubet se justifie en produisant l'ordonnance. Après justification, Loubet reçoit du grand-maître une lettre l'invitant à continuer ses recherches et à y porter toute son attention.
Nouvelles visites les 24, 26, 27 mai 1734 amenant la découverte de 284 nouvelles souches de délit. Sur certaines, on croit reconnaître l'empreinte d'un faux marteau royal. Là-dessus, Terrisse, Procureur du Roi en la maîtrise, intervient, et commence des poursuites au criminel contre Espezel et ses bûcherons. Espezel riposte en réclamant une visite contradictoire de la forêt. Assigné à cet effet au 4 juin, il obtient délai du grand-maître et fait commettre le Maître particulier de Quillan, Marsol, qui a remplacé Rouzeaud, pour y procéder.
Loubet, de son côté, met à profit le délai obtenu par Espezel et le 5 juin 1734, jour de l'Ascension, arrête lui-même, au sortir de la messe, à Quillan, Augereu, bûcheron d'Espezel, que celui-ci avait fait venir pour concerter sa défense et déconcerter l'accusation, et il l'enferme dans la prison de la maîtrise au même lieu. Loubet accusait Augereu d'avoir été vu montant à la forêt des Fanges avec une hache, puis s'en servant pour lever les plaquis des souches où se trouvait, soit la seule empreinte du marteau d'Espezel, soit cette empreinte à côté de celle d'un marteau contrefait.
L'arrestation d'Augereu faisant beaucoup de bruit à raison des circonstances dans lesquelles elle s'est produite, le lieutenant particulier de la maîtrise, Jaubert, se transporte dans la prison pour interroger Augereu, et, ne trouvant pas les charges suffisantes pour maintenir l'arrestation, ordonne sa mise en liberté. Sorti de prison, Augereu porte plainte contre Loubet, obtient du sénéchal de Limoux une ordonnance d'information, mais, soit nécessité de chercher du travail, soit crainte de voir l'affaire mal tourner pour lui, gagne le Roussillon où il trouve de la besogne pendant quelques mois.
Cependant, Pierre Marsol, le nouveau maître particulier procède avec l'aide du garde-général Lucet à des visites de la forêt des Fanges les 31 août, 1er et 9 septembre 1734. Ces visites confirment pour bonne part les résultats donnés par celles de Loubet, les infirment pour 41 souches comptées pour délits et où l'empreinte du marteau royal était cachée sous la mousse ; mais, ce qui est plus grave, outre qu'elles amènent la découverte de nouvelles souches de délits, elles font de nouveau et sérieusement soupçonner Espezel d'usage d'un faux marteau royal, dont il aurait, après coup, apposé l'empreinte à côté de celle de son propre marteau.
A la visite du 9 septembre, on constate réellement ce qui n'avait été précédemment imputé à Espezel que par induction à savoir l'enlèvement de plaquis où avaient été précédemment reconnues soit l'empreinte unique du marteau d'Espezel, soit celle d'un marteau argué de faux.
En conséquence, le Procureur du Roi en la maîtrise rend contre Augereu un décret de prise de corps et le fait assigner à son domicile à Lavagnac (hameau de la commune de Puilaurens, sur la rivière de la Boulzanne, affluent de l'Agly). Augereu ne s'y trouve pas. Quelques mois après, Augereu revient dans sa maison ; Loubet averti par le garde Bourrel habitant au même lieu se transporte le 10 février 1735, accompagné du garde général Lucet, à Caudiès, ville la plus proche, où il requiert main forte d'une brigade de la maréchaussée. Il quitte Caudiès de nuit, investit avec sa troupe la demeure d'Augereu, l'arrête au point du jour a demi habillé, et le fait conduire à « pied, avec la pluie sur son corps » dans la prison de la maîtrise de Quillan « sans vouloir », dit Augereu dans sa plainte, « lui donner la consolation d'entendre la messe, et le fait enfermer au secret, saus feu, sans aliments, humide et mouillé de tout son corps et sur la plate terre ». Loubet s'érigeant lui-même en concierge, renvoie les aliments, les vêtements et un brasier que des personnes charitables apportaient au prisonnier.
Après interrogatoire, Augereu est, cette fois, maintenu en prison malgré d'actives démarches d'Espezel ; il réclame sa mise en liberté sous caution, ne l'obtient que le 12 septembre suivant, sous condition de se présenter à toute réquisition, de donner caution et de ne plus entrer ès-forêts du roi. Dans le même temps qu'il attend l'effet des poursuites en lesquelles il est impliqué, il se porte, à son tour, plaignant contre Terrisse et Loubet, leur demandant mille francs de dommages-intérêts.
Le 12 juin 1735 recommencent les visites dans la forêt des Fanges, et avec elles les découvertes : 157 nouvelles souches dont 47 marquées du seul marteau d'Espezel, 34 marquées du marteau argué de faux et le surplus sans nulle marque. Alors Espezel cherche à se disculper aux dépens d'autrui, et adresse au grand-maître un long mémoire où il donne à entendre que les délits à lui imputés ont été commis par Étienne Bertrand ; il signifie ce mémoire au Procureur du Roi. Nouvelle visite de vérification aux Fanges, le 6 octobre 1735; les diverses vérifications de Loubet avaient eu pour résultat total la reconnaissance de 984 souches coupées en délit.
Brusquement, les visites de reconnaissance subissent un long arrêt.
Les années 1736 et 1737 s'écoulent sans nouveaux actes de poursuites; les officiers de la maîtrise cessent toutes vérifications « sans qu'on connaisse à leur inaction d'autre cause que le refus d'Espezel de continuer à consigner leurs vacations comme il l'avait fait pour les deux premières visites faites à sa réquisition et diligence ».
Pendant ce temps d'ailleurs, le 15 septembre 1735, Terrisse, procureur du roi en la maîtrise de Quillan, avait adressé au grand-maître à Toulouse, sous forme de supplique, une plainte en son nom et en celui de tous les officiers et gardes de la maîtrise à raison d'injure et diffamation contre eux tous par le sieur Rouzeaud, ci-devant maître particulier à Quillan, et aux fins d'information et d'enquête sur ces chefs. En vertu d'une ordonnance d'enquête rendue au pied de la supplique, et à la même date, par M. de Lavelanet en cours de visite, Paul Rouget, lieutenant à la maîtrise particulière de Castelnaudary ouvre aussitôt l'information ordonnée.
Le procès-verbal de cette enquête, en date du 17 septembre 1735 constate l'audition de onze témoins, tous à charge, à la requête de Terrisse.
Ces témoins déposent notamment : l'un, qu'à la suite du jugement rendu contre lui par le grand-maître à Castelnaudary le sieur Rouzeaud s'est répandu en injures et en invectives contre ce magistrat, le traitant de coquin, de pendart, de Cartouche, l'accusant de partager avec son secrétaire, le sieur Boulanger, les sommes extorquées aux adjudicataires; accusant celui-ci d'être l'âme damnée du grand-maître, et d'avoir reçu de l'archevêque de Narbonne, en échange de complaisances et de prévarications au profit dudit archevêque 1 et à l'occasion des forêts qu'il a limitrophes de celles du roi, la députation du pays de Razès 2 aux États de la province du Languedoc et une bourse de jetons valant 800 livres ; à un autre Rouzeaud a dit que le jugement rendu contre lui par le grand-maître n'était qu'un brigandage et acte de fripons choisis et captés par le grand-maître; qu'il avait écrit ou écrirait au contrôleur général des finances, Orry, pour perdre le grand-maître et Terrisse qui est un misérable; à un autre, que Boulanger était un voleur qui ruinait les adjudicataires et notamment le sieur Pinet-Laprade. Un témoin dépose, par contre, que Rouzeaud voulant un jour faire un voyage se plaignit à Laprade, marchand de bois et lors adjudicataire, de n'avoir pas d'argent; sur quoi Laprade « lui bailla une boëtte de tabac d'Espagne dans laquelle Rouzeaud trouva deux louis enveloppés dans du papier ; à un autre Rouzeaud a dit qu'il voulait assommer M. Terrisse, mais qu'il n'en était pas temps encore, etc., etc.
Les archives de la maîtrise ne nous ont pas livré le jugement qui dut être rendu à la suite de cette information; nous savons seulement par le réquisitoire de Pernet, procureur du roi en la réformation, que Rouzeaud ainsi que son prédécesseur Rouzeaud-Morancy furent impliqués dans les poursuites dirigées contre Espezel et dont il sera ci-après parlé.
Nous avons dit que pendant les années 1736 et 1737 les poursuites contre Espezel subirent un arrêt. Pendant ce temps, le grand-maître ne reste pas inactif : voyant l'instruction de l'affaire tantôt entravée par les difficultés que suscite Espezel, récusant tous les actes d'enquête comme dirigés par les officiers de la maîtrise ses ennemis personnels, tantôt retardée par les poursuites incidentes comme celles contre Augereu et Rouzeaud, M. de Lavelanet obtient du conseil d'État un arrêt en date du 29 mai 1736 ordonnant la réformation des bois de la maîtrise de Quillan, « où depuis longtemps il règne des abus considérables pour la forme des délivrances d'arbres, exploitations, traites et vidanges et établissements de scies à eau dans des distances trop prochaines des forêts, lesquels abus paraissent provenir de la négligence des officiers et gardes et de leurs intelligences avec les adjudicataires, ce qui tend à l'entier détriment des forêts. »
En exécution de cet arrêt M. de Bernage, intendant du Languedoc, invite le Parlement de Toulouse à instituer une commission de réformation. Cette commission est ainsi composée : Lenain, Anceau-Lavelanet, Lagarde, Sollier, Baudoin, Fautrier et Assier, rapporteur. Il rend ensuite, le 2 août 1738, une ordonnance commettant les sieurs Campoussy et Véliey pour procéder, assistés de trois marchands nommés par le sieur Rouquet (?) « en présence d'Espezel, de Bertrand, de 13 autres adjudicataires de sapins dans la forêt des Fanges et de tous les officiers de la « maîtrise ayant exercé leurs fonctions de 1723 à 1733, à la visite de la forêt triage par triage, et disposant que les journées et vacations desdits experts seront payées par provision un tiers par les officiers anciens et modernes, et les deux autres tiers par les adjudicataires Espezel et Bertrand ».
À la lecture de cette ordonnance, Espezel fait signifier, le seize août au procureur Terrisse et au garde-marteau Loubet un acte pour « protester de toutes ses exceptions contre l'ordonnance par eux suprise, sans déffense de sa part, par devant l'intendant, et de l'inutilité de la vérification ordonnée contre lui, protestant contre les dépenses et dommages qu'ils pourraient lui imputer, déclarant pourtant ne pas entendre s'opposer à l'exécution par déférence pour l'Intendant, mais sous toutes réserves de droit. »
Sans s'arrêter bien entendu à cette protestation, les experts entrent en campagne à la fin.d'août 1738. La recherche paraît devoir être longue, car les délits sont innombrables, d'une constatation laborieuse, pénible, hérissée de difficultés et ardue comme le terrain sur lequel on doit opérer.
La forêt des Fanges est en effet située sur un plateau à l'altitude moyenne de 900 à 1000 mètres (extrêmes 740 et 1040m). Mais la surface de ce plateau est loin d'être horizontale ou même relativement plane. C'est l'assise supérieure d'un banc calcaire ayant 5oo mètres d'élévation au-dessus du niveau moyen de la région. A cette assise, les siècles ont donné un relief des plus mouvementés. Avec une inclinaison générale vers l'Orient, elle a deux versants principaux : l'un au Nord, bande étroite à pentes roides et abruptes, à parois parfois même verticales, ce sont les bacs St-Bertrand et St-Louis, l'autre s'abaissant vers le sud par des pentes de moindre inclinaison ; mais le tout entrecoupé d'éminences ardues et de dépressions brusques qui donnent au sol un relief incessamment tourmenté.
Joignez à cela la nature de la roche, calcaire des plus durs, représentant à la marche les aspérités de ses tranches à vives arêtes ; dans les anfractuosités de ces arêtes les buis poussant avec une extrême vigueur mais aussitôt exploités à haut étoc et en biseau par les cultivateurs riverains, pour qui tout est matière à fumier ; vous aurez une idée des difficultés que présente au parcours la forêt des Fanges.
C'est dans un pareil terrain que les experts doivent procéder à un récolement invraisemblable. Aucune limite de triages n'avait été assignée à Espezel non plus qu'aux autres adjudicataires introduits avec ou après lui dans la forêt, en sorte qu'il était nécessaire de parcourir tout un massif de 2990 arpents (1702h) à l'altitude de 900 mètres, d'y vérifier une à une toutes les souches qui pourraient être retrouvées, d'en arbitrer l'âge afin d'en faire attribution suivant l'époque d'exploitation, et de ne laisser inexploré aucun canton de forêt, aucun penchant si abrupt fût-il.
Des deux experts désignés, l'un Véliey était un arpenteur qu'on avait fait venir de la maîtrise de Reims à raison sans doute d'aptitudes spéciales à lui reconnues pour une mission qui demandait avec une probité parfaite une grande perspicacité, et, par-dessus tout, une patience et une ténacité d'investigation qui ne se pût lasser d'aucune lenteur, rebuter d'aucune difficulté. C'est dans ce sens qu'il faut entendre le portrait qu'Espezel fait de lui : « On prit pour premier expert, le sieur Véliey arpenteur de la réformation, natif de Franche-Comté, qui, quoique assez occupé d'autres ouvrages plus nécessaires pour les intérêts du Roi, fut distrait de son travail ordinaire pour être employé à la vérification d'une forêt dont il ne connaissait ni n'avait jamais été en état de connaître la nature et la qualité puisqu'à peine connaissait-il la nature et l'état des forêts de la maîtrise. »
Moins heureux était le choix de l'autre expert : Campoussi, parfois qualifié de sieur ou seigneur de Campoussi, était un adjudicataire qui, si dépourvu fût-il d'instruction technique, était certainement passé maître dans la pratique des exploitations. Il la possédait même à ce point qu'Espezel, quand il se vit accablé par le résultat de l'enquête, dénonça Campoussi comme un « insigne dégradateur de la forêt de Gravas (alors incorporée au domaine royal) et spécialement au canton appelé la serre de la Galline. » Cette accusation fut relevée plus tard et Campoussi dut à son tour en 1743 subir l'enquête de deux experts qui visitèrent la forêt de Gravas et y trouvèrent traces de nombreux délits : d'où s'ensuivit une sentence de condamnation rendue par la commission de réformation.
Quoi qu'il en soit, il faut croire que Campoussi fit son métier de découvreur de souches en parfaite connaissance de la partie et en expert au vrai sens du mot, puisqu Espezel, qui avait dû fonder de grandes espérances sur le choix d'un pareil arbitre, l'attaque, le dénigre, ou plutôt l'accuse et le dénonce formellement lorsqu'il a connaissance du rapport d'expertise.
Quant aux trois autres experts marchands, le premier était Marsan, du village de Counozouls, oncle de Campoussi, chirurgien (n'est-ce pas plutôt barbier?) de son état, et qui ne connaissait les forêts, dit Espezel, que pour avoir été facteur de l'adjudicataire Pinet-Laprade. Les deux autres, Assens et Raussi, étaient, toujours au dire d'Espezel, « deux laboureurs illettrés, bien qu'ils sussent signer, valets sous le nom de commis du sieur Campoussi ».
Pour mener à bonne fin son travail, Véliey, procédant avec une méthode sûre, commence par diviser l'étendue (1 702h) de la forêt des Fanges en dix-huit triages nouveaux qui devaient avoir sur les anciens, à limites inconnues ou indécises, l'avantage d'être récemment, et par conséquent, nettement définis et délimités ; il fait ensuite ouvrir, dans ces triages, des lignes, analogues à nos virées actuelles, que suivront les experts afin de ne pas élargir ou recroiser. leurs voies. Dans l'intervalle des virées marcheront des indicateurs munis de sonnettes ; à leur appel, les deux experts de droite et de gauche quitteront chacun leur virée, viendront reconnaître la souche et crieront le résultat de la vérification qui sera consigné par Véliey sur son registre.
Ces minutieuses précautions sont tournées en dérision par Espezel qui, dans sa « Continuation d'Inventaire de Production pardevant NNggrs les Commissaires de la Réformation » dit plaisamment « qu'il ne manquait plus à Véliey que d'exécuter le projet qu'il avait formé de se faire faire un habit en fer blanc pour pouvoir mieux pénétrer dans les broussailles », — ajoutant que personne ne contestera qu'après la « forêt de Callong, il n'y a pas de forêt dans la maîtrise qui soit moins difficile que celle des Fanges, et qu'il n'y a pas de jeune homme ou de jeune fille de dix à quinze ans dans les six ou sept villages qui l'environnent qui n'en connaisse les triages par leurs noms et leur situation ». Il faut croire qu'à Callong Espezel ne connaissait que le canton de Fount del Cardère et n'avait jamais escaladé celui de Loube Pelade, et qu'aux Fanges il n'avait pas voulu des sapins de certains quartiers du Soucarrat, du canal de Laïrette et du bac Saint-Bertrand.
(A suivre.)
De Sailly

1. — Primat, Duc et'Pair, Président-né des Etats de la province du Languedoc, l'archevêque de Narbonne était, en cette qualité, baron de Quillan, seigneur de Ginoles, Coudons, Cavirac, Brenac, et de Gébetx, Mérial, la Fajole et Niort au pays de Sault; il possédait à ce titre les forêts, situées sur le territoire de ces communes, qui, en 1789, ont été partie réunies au domaine national, partie revendiquées par les communes à raison de leurs usages; il jouissait d'un revenu de cent mille livres, ce qui le classait, sous ce rapport, au 3e rang des prélats de France, Strasbourg venant le premier avec 250.000 livres, Paris et Metz ensuite avec 130.000 livres, Cambrai et Narbonne 100.000 livres, Auch 90.000, Alby et Rouen 80.000, etc.
2. — Le Razès est une ancienne division administrative de la province du Languedoc, qui correspond assez exactement à l'arrondissement actuel de Limoux augmenté du caton de Fanjeaux; il comprenait les pays de Sault et de Fenouillièdes en montagne, le haut Razès dans les Corbières, puis le moyen Razès ou Chalabrais, et le bas Razès entre le cours de l'Aude et celui de l'Hers. Le département de l'Aude a été formé du Narbonnais comprenant la majeure partie des Corbières, du Carcassèz comprenant le Cabardès et le Minervois, du Lauraguais et du Razés.




16/08/1939 - L'éclair - Haute vallée de l'Aude - tourisme1

Visite touristique de la Haute vallée : d'Alet, jusqu'à la source de l'Aude. J'ai laissé l'intégralité de ce long article, bien que la mention de St Martin soit très rapide. Liens pour un accès direct à la traversée de la commune (Pierre-Lys, village, Pont d'Alies), (je n'ai repris que 2 photos de l'articles, les 3 autres étant hors sujet)

L'ECLAIR MERCREDI 16 AOUT 1939
L'éclair touristique
LA HAUTE VALLEE DE L'AUDE
L'AUDE est un fleuve qui bondit du Roc d'Aude à la mer.
Le fleuve Atax des anciens a un parcours total de 208 km. dont 180 dans le département de l'Aude. La rapidité de ses pentes supérieures, véritable cascade du Capcir, dans la plaine de 1.300 mètres de haut, sur 30 kilomètres à vol d'oiseau, fait de cette rivière un gave rapide jusqu'à Alet aussi la nomination Haute Vallée de l'Aude est d'une exactitude parfaite, et sur le plan géographique et sur le plan touristique.
Pour délimiter le cours de la plaine du cours des monts, nous possédons dans le pays un étalon : c'est la truite.
Après les coteaux de Limoux où mûrit un vin fruité qui deviendra la célèbre blanquette, la vallée se retrécit, nous rentrons dans la montagne ; ce sont les croupes escarpés garnis de guérets, de chênes-verts. Puis, la gorge s'ouvre, sur le vallon aimable d'Alet. Alet est surtout connue comme ancienne ville épiscopale et, aujourd'hui, comme station balnéaire. L'histoire de son évêché villageois a été illustrée par l'attitude janséniste de Nicolas Pavillon, qui, en plein XVIIe siècle dans le drame théologique de Port-Royal osa tenir tête au Parlement, aux Jésuites, au roi et même au Pape ; les vertus austères et modestes de ce prêtre lui firent refuser toutes les dignités ecclésiastiques ; il voulait dans son humilité, devenir curé de son village. Richelieu, autoritaire, le nomma évêque et l'envoya à Alet.
Le diocèse d'Alet connut, en 1577, une sombre tragédie la destruction de la cathédrale qui est un des plus vénérables joyaux de notre archéologie, avec l'église dauphinoise de St-Paul-Trois-Châteaux ; cette cathédrale, bâtie au XIIe siècle, sur des parties plus anciennes de l'église primitive.
Dans un petit cimetière qui sert de parvis funéraire aux ruines imposantes, une cour décapitée élève son mur tragique, comme une croix ; la nef, qui était recouverte d'une voûte en plein cintre, déroule son développement architectural : deux rangs de colonnes séparaient la nef centrale des nefs de côté : la pierre a pris une couleur ocre calciné, la patine des temps a doré les chapiteaux l'ornementation est d'un grand intérêt : figures humaine, animaux bizarres, feuillage entrelacé à l'intérieur, la décoration était inspirée de formes corinthiennes de l'antique. L'abside est la partie la mieux conservée, taillée en cinq faces ; elle forme cinq niches voûtées d'un bel ensemble. Le style roman et le style gothique sont, ici comme à Saint-Nazaire, dans une harmonieuse adaptation ; les Français du Midi et du Nord ont inscrit sur la pierre leur passage et chacun ayant apporté son style, a fixé son expression de beauté.
Une autre victime des guerres de religion est, un peu plus loin, le château de Couiza, On remonte l'Aude, d'Alet à Couiza, dans un défilé resserré et sauvage, couloir abrupt, entre les falaises des Corbieres un moulin seulement donne une note de vie dans ce paysage aride. Le château de Couiza est posé comme un gâteau sur le bord de l'Aude : belle construction de la Renaissance ; les façades extérieures sont d'un style sévère, disposées en carré, les quatre angles flanqués de tours robustes ; cette unité des quatre corps de bâtiments lui donne une allure imposante.
Ce château fut bâti par Guillaume de Joyeuse ; le célèbre ligueur, vicomte et seigneur de Saint-Didier-de-Puivert, d'Arques et de Couiza, maréchal d'Alet, chevalier des ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit, lieutenant général du Gouvernement du Languedoc ; ce grand seigneur réunissait deux familles illustres : les Voisin et les Joyeuse. Nicolas Bachelier, le constructeur de l'hôtel d'Assezat à Toulouse, en fut probablement l'architecte après les Joyeuse, ce furent les Guize qui devinrent propriétaires du château ; actuellement, une usine, ateliers et magasins, occupe les salles d'apparat.
Si, de Couiza, on continue à remonter l'Aude, au sommet d'une côte, une vision soudaine de ville industrielle nous surprend : Espéraza déplie son panorama d'usines importantes, de manufactures à l'outillage très moderne ; l'industrie du chapeau, par la belle qualité de ses cloches en laine a fait, il y a quelques années, la conquête des marchés mondiaux.
La vallée se retrécit et l'Aude commence à prendre l'allure rapide d'une rivière de montagne ; le plateau de Nébias, le pays de Sault, la forêt des Fanges, découpent leurs masses aux lignes nettes leurs flancs sombres de forêts ; les sapins en sont la grande parure par endroits l'ossature du roc traverse la terre et les lames blanches des rochers font un couronnement au front des montagnes plus de petits monts et de collines ; la montagne, d'une belle levée, monte de la vallée, droite comme un causse.
Voici Quillan petite ville aimable et prospère ; elle est bâtie sur la rive gauche de l'Aude ; sur l'autre rive, les ruines d'un château démantelé aux quatre angles flanques de tourelles de guet.
Quillan est la clef des Pyrénées. Couloir ouvert dans la falaise de la Corbière pour accéder à la grande montagne, dans une cuvette de lumière et de verdure. Quillan est ceinturé d'escarpements et les grands bois tombent des plateaux aux parois abruptes. Quillan commande la porte des fameux défilés de la Pierre-Lys et de Saint-Georges. les seuls passages sur le Roussillon et la Cerdagne ; aussi est-ce un centre de tourisme incomparable : le pays de Sault, le Rebenty et les forets aux sapins splendides de Callong, de Ficaussel, de la plaine de la Niave, de Belesta et des Fanges ; centre où l'air pur et léger descend des névés par le couloir de l'Aude. Quillan mérite de revenir une station estivale pour ceux qui ne peuvent supporter une grande altitude (292 mètres), et qui veulent avoir les agréments et les bénéfices de la montagne. Quillan est, de plus, une ville industrielle : le chapeau d'Espéraza a remonté l'Aude et une usine moderne lui donne la vie et l'activité. Quillan est encore forestière par l'exploitation de ses sapins : scieries, grumes, exploitation des bois, poutres, madriers, planches.
Près de Quillan, le village de Ginoles, dans un vallon planté de vignes, aux pieds des montagnes escarpées, est une station thermale qui mériterait d'être plus connue pour ses eaux dont l'efficacité égale celle de Vichy et de Contrexeville. A un kilomètre de Ginoles, Quillan, centre de tourisme, peut devenir station thermale. Enfin, sa bonne cuisine, ses truites et ses foies gras, font une juste renommée à ses hôtels.
La route d'Espagne sort de Quillan et remonte la rive gauche de l'Aude qui est, ici, un vrai gave, bondissant et rapide, parmi les prairies et les pentes rocailleuses ; brusquement, la montagne s'élève et la vallée se resserre, forme couloir.
Sur le balcon d'une verte colline, Belvianes, coquette et fleurie, est placée comme l'ouvreuse du défilé célèbre de la Pierre-Lys, une des gorges les plus sauvages et les plus pittoresques de France et qui soutient aisément la comparaison avec les gorges de la Bourgne et les Goulets du Vercors.
Entre les deux falaises entaillées l'Aude a creusé dans un travail séculaire son chemin ; dans ce même rocher, aux parois blanches et perpendiculaires, l'homme a tracé également sa route. Un prêtre, l'abbé Félix Armand, curé de Saint-Martin, a accompli cette œuvre. Sur la place de Quillan, on peut voir sa statue ; soutane retroussée et pic dans la main, il a vaincu la montagne ; c'est à lui que l'on doit cette route unique de la Pierre-Lys, qui relie les régions isolées du Roquefortès, du pays de Sault, du Donnezan, du Capcir, à Quillan ; toute cette région était, avant lui, privée de communications. Le souvenir du premier tracé de cette route audacieuse mérite d'être conservé et de garder le nom de Trou du Curé ; le premier tunnel creusé dans le rocher quand on arrive de Quillan est dû au dernier coup de pic qui ouvrit le roc sur la plaine ; la montagne était vaincue. A trois kilomètres de Quillan, le défilé de la Pierre-Lys commence.
Ce tunnel franchi, on pénètre dans la montagne : le barrage calcaire, muraille formidable, couronné de la crinière noire des forets de sapins, a une seule fissure, nette, rectiligne au fond de laquelle l'Aude victorieuse roule en torrents et ce défilé a près de 1.500 m. de long et la falaise atteint, dans sa levée, sept cents mètres. La route surplombe le torrent. Quelques encorbellements aèrent le couloir : plusieurs virages découvrent une diversité de sites à cette falaise qui ignore l'uniformité : des masses rocheuses dominent et la route et la rivière ; trois tunnels dont un de cent mètres percent ce couloir qui semblait, inexorablement, barrer l'accès de la vallée ; vision écrasante que ce défilé, véritable vestibule d'enfer ; évocation dantesque, puissante eau-forte à la Gustave Doré.

St martin lys - pierre-lys - petit tunnel de St Martin - L'éclair du 16 Août 1939

Le petit tunnel de St Martin

On sort du dernier tunnel sur un petit vallon : un village modeste, Saint-Martin-Lys, humanise ces lieux : il est illustré par l'abbé Armand et ses vaillants paroissiens. Plus haut, le Rebenty se jette dans l'Aude ; il descend de la Fajolle par le défilé de Niort et de Joucou.
La route bifurque à gauche : c'est la voie sur Perpignan qui passe sous le château féodal de Puylaurens et suit la vallée ombreuse de la Boulzanne ; elle conduit à Saint-Paul-de-Fenouillet d'où l'on part pour visiter les gorges célèbres de Galamus. La route de droite va à Axat, elle continue à remonter l'Aude ; centre de tout le pays montagneux, Axat a une véritable importance économique et devrait devenir une station de plein air. Axat est situé dans un bassin, limité par deux barrages gigantesques, au sud de la Pierre-Lys, que nous venons de franchir ; au nord, les gorges de Saint-Georges, ce couloir prodigieux où nous passerons tout à l'heure. Au milieu de cette cuvette, sur les bords poissonneux de l'Aude, Axat est entouré de montagne dont les forêts coulent leur ombre entre les rochers de faite. En haut, sur un escarpement, le vieux village : l'église et le château féodal ; un pont en dos d'âne franchit le torrent.
[Voir le passage consacré aux gorges de St Georges]
Apres ce défilé la route traverse l'Aude et passe sur la rive gauche qu'elle suivra jusqu'à Usson : de ce pont, une route très pittoresque monte au col de Jau par les gorges de Guette et la fameuse forêt de Counozouls, dont les habitants, en 1903, se rendirent célèbres en déclarant leur territoire république libre.
Mais continuons de remonter la vallée de l'Aude par la route de Mont-Louis ; avec la rivière, nous décrivons de grandes boucles autour de la magnifique forêt de Gesse. L'Aude traverse ici le coeur du pays de Sault, immense plateau qu'elle coupe en deux : d'un côté, Roquefort, Le Bousquet ; de l'autre Rodome, Aunat, Mazuby ; le Rebenty, par sa section, donne une troisième portion : Belcaire, Espezel. Sur le plateau, à 1.000 mètres d'altitude, s'étendent de belles cultures de céréales et des prairies pour l'élevage, le tout ceinturé par les immenses forêts de sapins splendides.
On suit l'Aude dans tous ses méandres, la route a été creusée dans le rocher en surplomb, dans le flanc abrupt de la montagne un virage succède à un autre virage, virages fermés souvent dangereux ; à droite, la montagne s'élève brusquement vers le plateau d'Aunat et de Fontanès ; à gauche. la rivière bondit et s'ébroue sur les roches ; vive et rapide ses eaux sont faites pour la truite, qui abonde. Sur l'autre rive. c'est le sous-bois de hêtres et de chênes, et au-dessus, le vers sombre des sapins, qui étendent leur masse unie et épaisse sur les flancs, jusqu'au faite ; dans l'intervalle, l'ossature blanche de la montagne apparaît ; sur le piton d'une falaisse, surgit l'ancien château-fort de Gesse.
Après ce décor féodal, la gorge s'évase un peu et l'éclat lumineux d'un bassin repose des sombres forêts et des gorges sauvages. Ce barrage de Gesse conduit la force motrice au pied de la falaise du défilé Saint-Georges, beau déversoir de quarante mètres de long, qui fait une belle cascade, frangée de lumière dans ce site forestier ; ce canal de dérivation qui va à St-Georges a une longueur de 4.500 mètres, dont 4.000 en souterrain ; il porte les eaux à l'usine avec une chute de 100 mètres de hauteur.
Au-dessus de ce calme bassin, le petit village de Gesse fait fonctionner ses scieries pour l'exploitation des bois ; la route s'élève, de détour en détour les eaux se précipitent sous la voûte des arbres dont les ramures forment sous-bois.
Mais remontons toujours l'Aude. Voici Usson, annoncé déjà par la silhouette de son château ; la blanche façade d'un bel hôtel suit la courbe de la rivière : un bosquet, un tennis, une villa, des terrasses forment une véritable avenue de ville d'eaux : en effet, ce sont les bains d'Usson et, au-dessus de ce décor balnéaire moderne la roche s'élève et ferme l'horizon ; sur un piedestaJ de plus de cent mètrès. se découpent les ruines du château d'Usson ; son promontoire sépare de sa lame les défilés de l'Aude et de la Bruyante ; décor wagnérien, un burg féerique, de hautes tours, une barbacane isolée des enceintes, des pans de murs crevés, tiennent par un étonnant équilibre sur le précipice béant : telle est la prodigieuse ruine qui domine sur la falaise, toute la vallée, jusqu'à Gesse, ancien château des seigneurs de Donnezan. Les bains d'Usson, sont sur la route, à l'ombre de grands ormeaux ; leurs eaux réputées sont comparables à celles d'Aix-les-Bains ; « la font des layds » (la fontaine des plaies), est remarquable dans toutes les maladies de la peau. On traverse l'Aude sur un pont au confluent de la Bruyante, la bien nommée, qui se jette, tapageuse, dans l'Aude.
La forêt a disparu. les peupliers frissonnants ponctuent la berge du jet de leur fût ; l'on arrive aux bains d'Escouloubre et de Carcanieres ; sur les deux côtés de la route, des hôtels et des établissements thermaux sont accrochés à la montagne, dans la vallée resserrée ; ces eaux sont du groupe des eaux thermales sulfurées sodiques ; il y a même un groupe arsenical. Cette station jouit, dans la région, d'une grande réputation, et la clientèle y est surtout locale. Les bords de l'Aude, les terrasses en balcon sur la rivière, l'air pur, les promenades, les excursions, l'efficacité réelle des eaux, le prix modéré des hôtels et la cordialité des habitués, en ont fait le succès.
La route sortie de Carcanières s'échappe de la gorge ; elle s'élève et prend de l'altitude ; puis, décidée a ne plus suivre le cours de la rivière qui devient un torrent et dont la rampe est trop rapide, elle fait une grande boucle et attaque la montagne. Et, bientôt, la forêt de Carcanet l'absorbe ; cette forêt est magnifique. Quelques hêtraies donnent une note claire ; de vifs ruisseaux suivent les ravins et, à travers les colonnades de sapins, on suit le dessin des pentes abruptes qui plongent dans le ravin où la rivière s'abîme de roches en roches. Cette forêt a un grand charme ; la route y serpente, épouse les creux, monte et vire de temps en temps, après une clairière inondée de lumière, le tunnel des frondaisons et le silence du massif noir des arbres séculaires. Au sortir de la forêt, il faut s'arrêter et s'avancer sur les roches qui bordent la route et l'on aura une vue panoramique de la Haute Vallée de l'Aude ; la montagne tombe à pic dans la gorge étroite l'Aude y descend en cascades du côté du Capcir, le flanc des montagnes est recouvert, des deux côtes, du riche manteau des forêts, féerie des bois changeante à chaque saison ; sur le précipice, le grand éperon rocheux avance sa lame pour donner la notion de la hauteur de l'abîme ; a travers la futaie, l'Aude se devine : un éclair d'eau permet suivre les marches de pierre de cet escalier qui descend des hauts plateaux ou l'Aude prend ses sources.
La foret traversée, on est presque à la hauteur du plateau et on pénêtre dans les Pyrénées-Orientales, le paysage change aussitôt : alpages et guerets, plateaux des hautes altitudes, quelques maisons de bois, une forge, un petit café, des baraques, souvenir des ouvriers qui ont travaillé au grand barrage de Puyvalador.
La 'Société Méridionale d'Electricité a fait un beau barrage en béton, qui retient prisonnières les eaux de l'Aude. Cet immense bassin, véritable lac, a mis dans ce pays désolé un charme discret et prenant, une beauté nouvelle ; la croupe fauve du Madrés fait le gros dos et mire son signal dans les eaux limpides de ce réservoir. Le Capcir déroule son plateau immense, uniforme steppe aride et austère venté et désert, il se développe avec majesté, herbe rase aux lignes nettes et aux grandes étendues sans un seul arbre ; les villages pastoraux et rustiques ont déjà des noms catalans Réal Rieutord, Fontrabouse, Espousouille ; comme une flèche la route va au cœur du Capcir, à Formiguères.
Formiguères s'annonce avec ses toits bleutés d'ardoise, ses chalets, ses scieries, sa petite église espagnole, où est un Christ de bois sculpté et peint, étendant ses bras dans le geste tragique et réaliste de la mise en croix ; l'influence aragonaise est nettement sensible. Nous allons changer de pays, l'air est vif, la lumière claire et blonde, séjour idéal pour le plein été. Ce grand plateau alpestre et gazonné a le charme des alpages de l'Alpe, d'Hués ou de l'Aubrac, belle avenue montagnarde qui défile entre la large croupe du Madres et le massif du Carlitte, où des plaques de neige étincellent et miroitent.
Après Formigueres, on pique toujours vers le Sud. Le Cap Noir de la forêt de la Matte avance des sapins bien alignés auprès de la route, puis une cuvette de gazon ; la pente est si peusensible que les méandres des ruisseaux se traînent paresseux, au pied des Angles ; c'est l'Aude qui nait du massif des Carlittes, du Roc d'Aude.
Notre voyage en Haute Vallée de l'Aude est terminé.
Le col de la Quillane franchi, la citadelle de Mont-Louis nous appelle, porte d'entrée du pays cerdan, Font-Romeu et son ermitage. Nous remettons à un autre jour l'enchantement de la Cerdagne, emprise sure et fatale de la beauté calme et pastorale et de la féerie sylvestre.
Docteur GIROU
Président du Syndicat d'Initiative de Carcassonne




Article sur Saint Martin Lys reproduit par le SESA 03/11/1958 - Midi-Libre

Saint-Martin-Lys a son histoire. A peu de distance du village, fut bâtie au IXe siècle une grande abbaye. De ce monastère, il ne reste maintenant qu'un petit amas de pierres envahi par la végétation et encadré de figuiers.

L'abbé Félix Armand"
Saint-Martin-Lys évoque la légendaire silhouette de l'abbé Félix Armand, le "Pasteur des monts", qui s'attaqua aux gorges inviolables. A la tête de ses paroissiens, avec la pioche, il entama le calcaire. Ces braves tracèrent d'abord un petit chemin dans la roche qu'ils agrandirent ensuite.
Napoléon, lui-même, s'intéressa à la gigantesque entreprise de ce courageux curé de campagne et, de sa main, lui envoya un don. Louis XVIII fit de même.
Et, en 1814, était ouverte l'une des plus importantes voies de communication dont on connaît maintennat l'importance. Imaginons qu'autrefois, pour aller à Quillan, les habitants devaient passer sur les hauts plateaux dont l'accès était le plus souvent impraticable en hiver.

Une dette de reconnaissance
Les habitants de Saint-Martin-Lys conservent toujours le meilleur souvenir de l'abbé Félix Armand, qu'ils considèrent comme l'un des plus grands génies que la terre ait porté.
La terreur vint interrompre les travaux et Félix Armand dut se réfugier dans une cavité de la montagne. La nuit, les habitants du village allaient lui porter le ravitaillement qu'il fallait hisser jusqu'au trou de la grotte avec des cordes.
De sa cachette, l'abbé Félix Armand...
L'ancienne cachette de l'abbé Félix Armand, formant une vaste grotte, est aujourd'hui l'une des curiosités de l'endroit. Parfois la jeunesse l'escalade et quelques anciens se rapellent y être allés pour faire cuire un poulet à l'insu de leurs parents.

Richesses artistiques
Méconnue, la petite église de Saint-Martin, avec son plafond en bois, mérite d'être visitée. Elle abrite un magnifique retable en bois. Au centre, on y voit une belle peinture du Christ en croix, gardé de chaque côté par les statuts, également en bois, de Sainte Thérèse et de Saint Martin, patron de la paroisse. Emerveillés par cet original chef-d'œuvre, deux touristes anglais voulaient même acheter l'ensemble.
La Sainte Table est en bois, elle aussi. Une remarquable chaire en noyer et un très joli chemin de croix meublent l'attachante église de Saint-Martin-Lys.

Photo de l'article du midi-libre du 03-11-1958 (Un autre article est paru dans le midi-libre le 13/03/1970 "Félix Armand, curé de St-Martin")

Compte-rendu d’une recherche historique à Saint-Martin-Lys, par l’abbé Maurice Mazières. p 89 à 100, 4e série, t. IV, années 1960-1962 - MSASC (Mémoires de la Société des Arts et des Sciences de Carcassonne)

Compte rendu d'une recherche historique à Saint-Martin-Lys (Aude).
J'ai rédigé cette communication en souvenir de mon prédécesseur à la Société des Arts et des Sciences, Monsieur Pierre Embry. Il s'était intéressé à ce travail de recherche historique : il avait eu l'intention d'en faire une relation, mais ses nombreuses activités et, ensuite, un mauvais état de santé l'en empêcherent.
La plupart des faits dont je vais vous parler n'ont donc jamais fait l'objet d'une communication écrite ou orale. Cependant, ces faits sont connus de beaucoup de personnes, de nos jours, comme ils le furent aussi dans le passé. Je m'en suis souvent entretenu avec un membre correspondant de notre Société : Monsieur Joseph Courtejaire, docteur ès Sciences, professeur et chef de laboratoire à la Faculté de Toulouse. Il aurait pu vous faire cette communication aussi bien, et même mieux que moi.
Quel est le cadre géographique de cette recherche ? C'est une section de la Haute-Vallée de l'Aude, située en amont des gorges de Pierre-Lys et qui fait partie du territoire de la commune de St-Martin-Lys.
Mes premières investigations en ce petit village de St-Martin-Lys remontent à l'année 1935. En 1935, St-Martin-Lys est un village qui meurt. Après avoir connu, de 1890 à 1910, un afflux de population dû à la construction de la voie ferrée et de nombreux ouvrages d'art, Saint-Martin-Lys, dès le départ des travailleurs de la voie, a retrouvé son visage de petite localité perdue au fond des gorges.
Il n'y avait pas alors 60 habitants, dont moins d'un tiers originaire du pays : je crois qu'en cette année 1960, il ne reste que 4 familles autochtones (Marcerou, Maillard, Augereau, Béziat), et encore en voie d'extinction.
Il est averé que les souvenirs du passé se conservent d'autant mieux dans une collectivité humaine que celle-ci est plus isolée. Saint-Martin-Lys était un petit village très riche en traditions orales. Remarquez cependant que cette étude ne repose pas seulement sur des traditions orales : elle repose aussi sur des vestiges matériels du passé et sur des documents dont je vous donnerai l'indication précise.
Ces informations de diverse nature concernent 3 objets différents mais rattachés les uns aux autres par quelque lien.
1. Un premier groupe d'informations concerne le bienfaiteur du village, le célèbre abbé Félix-Armand. Sa vie et son œuvre ont fait l'objet de plusieurs ouvrages, de nombreux articles de revues ou de journaux : mais tout n'a pas été dit. Voici de l'inédit :
En 1945. j'ai eu la chance de découvrir à St-Martin-Lys un document devenu célèbre pour les habitants et connu depuis 170 ans sous le nom de « Registre de Félix-Armand ». C'est un Registre, en effet, assez bien conservé, registre de catholicité, autrement dit d'état-civil, allant de l'année 1623 à l'année 1789. Mais il présente beaucoup plus d'intérêt que les registres ordinaires de ce temps-là. Il fourmille de renseignements précis sur les événements. Il y est fait mention des visites pastorales des évêques, comtes d'Alet, et nous y trouvons de nombreux autographes: signatures de Mgr Louis-Alphonse de Valbelle (1677-1684), de Mgr Victor-Augustin de Mélian (1684-1698), de Mgr Charles-Nicolas de Fontaine (1698-1708), de Mgr Jacques Maboul (1708-1724), de Mgr François de Boucaud (1724-1762), de Mgr Charles de la Cropte de Chantérac (1762-1793 en exil à Sabadell).
Je n'ai pas nommé Mgr Nicolas Pavillon (1637-1677). Chose étrange : il est fait mention de ses visites pastorales, mais il n'en a signé aucune : il a fait signer son chancelier. (Je signale à ce propos qu'un authentique portrait de Mgr Pavillon - l'original - se trouve au château de Niort-de-Sault, possession de la famille Fondi de Niort).
Un graphologue prendrait grand plaisir à l'analyse de ces signatures. Je me suis permis une remarque au sujet de la signature de Mgr Jacques Maboul, grand orateur, qui, en 1712, prononça, en présence du roi et de la Cour, l'oraison funèbre du grand Dauphin, fils de Louis XIV. Mais cette remarque étant un peu audacieuse, je préfère la garder pour moi : s'il vous est loisible de parcourir un jour ce document, vous ferez sans doute la même remarque que moi. Tout ce que je puis révéler, c'est que ce grand orateur avait certainement conscience de son talent et de sa dignité.
Il y a aussi plusieurs signatures de l'abbé Félix-Armand et de nombreux actes rédigés entièrement de sa main. .
Ce document a toute une histoire. Il fut dissimulé en 1789, afin de le sauver du ramassage prescrit au chef-lieu de canton : nous savons que beaucoup d'archives périrent à Quillan, en 1792, au cours du grand incendie qui ravagea l'immeuble où elles avaient été entreposées. Revenu de Sabadell en 1797, l'abbé Félix-Armand ne retrouva pas ce registre. Il ne le récupéra qu'en 1802, année où le nouvel évêque de Carcassonne, Mgr Arnaud-Ferdinand de la Porte, administra à Quillan le sacrement de Confirmation à tous les habitants de St-Martin-Lys qui n'avaient pu le recevoir à cause des troubles de la Revolution : et la liste en est fort longue. Ensuite, il n'utilise plus le registre : il en ouvre un neuf. La tradition dit qu'en 1848, les fideles de St-Martin-Lys cachérent ledit registre ancien et beaucoup d'objets. D'ailleurs, en février 1848, le curé de St-Martin-Lys, qui est l'ancien vicaire de l'abbé Félix-Armand, est bien malade : il meurt le 21 mars suivant. Et le registre est oublié jusqu'en novembre 1945.
La découverte, à l'époque, fit une certaine sensation dans la région. M. le chanoine Griffe et M. Pierre Embry s'y intéressèrent. M. Castella, maire de St-Martin-Lys, et Mme Briois, institutrice, le remirent aux Archives départementales en janvier 1946 : récépissé officiel fut délivré à la Mairie. Et depuis, il dort en paix, à l'abri, je suppose, de toute tribulation.
Laissons ce document et passons à d'autres informations concernant l'abbé Félix-Armand.
Il existe à St-Martin-Lys, une maison appartenant actuellement à une personne fort âgée, Mlle Thérésine Marcerou. C'est la maison paternelle. Cette maison existait au temps de la Grande Révolution. L'abbé Félix-Armand, sortant certaines nuits, de la grotte qui lui servait de refuge, venait y célébrer la messe en présence de quelques fidèles. Nous y voyons encore : la trappe par laquelle il s'introduisait, la pièce où il officiait, le réduit ou étaient dissimulés les objets du culte : le grand-père de Mlle Marcerou a bien connu l'abbé Félix-Armand : il fut d'abord son enfant de choeur, puis un de ses chantres.
Les habitants de St-Martin-Lys, les autochtones du moins, montrent les grottes ou se réfugiait l'abbé Félix-Armand : l'une est située à mi-hauteur de la falaise vertigineuse qui domine la rivière d'Aude : on peut s'y rendre par un chemin dissimulé : l'autre est située à 500 ou 600 m en amont du village, sur la rive droite de l'Aude, un peu en retrait : elle fut le refuge habituel de l'abbé Félix-Armand : elle avait été aménagée pour la célébration de la messe, l'arrière grand-père de M. Louis Marcerou y servit la messe à l'abbé durant la seconde Terreur.
A la sacristie de l'église du village, apposé sur la face intérieure de l'une des portes d'un meuble très ancien, se trouve le récit manuscrit de la mort et de la sépulture de l'abbé Félix-Armand, rédigé par son ancien vicaire, l'abbé Utéza, qui lui avait succédé à la cure de Saint-Martin. Il le rédigea peu de temps avant que la mort ne le frappât lui-même, en février 1848.
L'abbé Félix-Armand légua son avoir, très modeste, à un bureau de bienfaisance qu'il avait fondé à St-Martin. Il ordonna que ses meubles soient distribués aux familles du village. Il donna à l'un de ses chantres la grande pendule à balancier ; ce chantre était le sieur Angereau, grand-père de Mme d'Azemar. Dans l'antique maison, à la place d'honneur, se trouve toujours la vieille pendule.
La famille Fillet qui, depuis, a émigré à Quillan, détient le Dieu de l'abbé et 2 chandeliers. Les bahuts, buffets, armoires son revenus au presbytère, à l'ancien presbytère, ils sont maintenant la propriété de la famille Cassin.
La tombe de l'abbé Félix-Armand se trouve au cimetière de Saint-Martin-Lys. Le comte de Beaumont, préfet de l'Aude, et qui était aussi chevalier de Malte (nous le retrouvons en tant que préfet et en tant que chevalier de Malte à Campagne-sur-Aude, mêlé à une aventure assez mystérieuse), y fit apposer une belle plaque de marbre avec l'inscription suivante, oubliée de nos jours :
« Ici repose Félix-Armand, curé de ce village pendant 49 années. C'est lui qui le premier, rendit facile l'accès de ces montagnes. Sa charité fut son génie. Voyageur qui l'avez beni durant la route, saluez sa tombe en passant ». « Erexit lapidem gloriæ pastoris ». « Le comte de Beaumont, préfet ».
Félix-Armand est mort le 17 décembre 1823. Il était arrivé à Saint-Martin-Lys en 1774 ; l'année suivante, il avait entrepris la construction de la route. En mai 1781, il perça le roc à l'entrée des gorges, en aval (le Trou du Curé). Le 9 mai 1784, il reçut la visite de Mgr de Chantérac: il émigra avec son évêque le 1er septembre 1792, il revint en mai 1797 : il termina la route en novembre 1814 : il était né à Quillan le 20 août 1742.
A côté de la tombe de l'abbé Félix-Armand se trouve celle de son 2° successeur. Voici l'inscription : « Ci-git un juste, P. Pelofy, bien-aimé pasteur de cette paroisse, décédé le 30 janvier 1889. âgé de 76 ans. Il fut l'ami du pauvre et le consolateur des affligés. Priez pour lui. »
Aussitôt après, c'est la tombe du 1er successeur de l'abbé Félix Armand, et qui fut d'abord son vicaire. Voici l'inscription : « Michel Jerôme Utéza, curé de cette paroisse pendant 25 ans, décédé à l'âge de 60 ans, le 21 mars 1848 ».
Les 3 tombes sont soigneusement entretenues. Le 17 décembre de chaque année, des fleurs sont déposées sur la tombe de l'abbé Félix Armand ; et voici une autre caractéristique du souvenir laissé par le bienfaiteur du village, et je crois que, quelles que soient nos options philosophiques et religieuses, ce fait a une valeur de témoignage qui concerne la vitalité du souvenir : chaque année, les anciennes familles du village font célébrer une messe à la mémoire de leur ancien curé. Les habitants, - les autochtones, j'entends, - parlent encore de Félix-Armand avec une très grande vénération et rappellent à son sujet de nombreux et très intéressants épisodes de sa vie. Un touriste qui n'aurait jamais entendu parler de Félix-Armand croirait qu'il s'agit de quelqu'un décédé depuis au plus une dizaine d'années.
Autre fait qui, à mon avis, mérite d'être signalé : comme cela se faisait partout à l'époque, en cette première moitié du 19e siècle, l'abbé Félix-Armand organisait les processions dites « pour les fruits de la terre » : l'une d'entre elles avait pour but le champ dit « de l'église », au flanc du massif du Quirbajou, à l'ouest du village, sur la rive gauche de l'Aude ; nous savons par des documents qu'il existait là, au Moyen Age, une chapelle ; il n'en reste rien de nos jours ; elle était dédiée à Saint Pierre.
[Références : - Archives de l'abbaye de Lagrasse ; acte de l'année 780. — Archives du Vatican , année 898 ; donation de Charles le Simple à l'abbaye de St-Martin-de-Lez ; - Bulle du pape Agapet ; année 954, adressée à Ségarius, abbé de St-Martin-de-Lez ; année 955, relevé des confrontations du monastère ; année 1045, consécration de l'église abbatiale. - « Etude historique de St-Martin-Lys, par Henri de Fonds-Lamote, qui, au cours de séjours à Rome, prospecta les Archives du Vatican. Payra, éditeur, Toulouse. 1840. — « Recherches historiques », par l'abbé Lasserre, édition 1877.]
- Autre but d'une autre procession : en amont des gorges, une cinquantaine de mètres avant le point de départ de l'ancien sentier des gorges et du grand tunnel actuel, à gauche de la route actuelle, en venant de St-Martin, à l'emplacement d'un ancien oratoire dédié à St Jacques et d'un ancien abri pour les pèlerins (car nous sommes là sur une « Jacotte », venant de Cavirac et aboutissant à St-Jacques de Joucou, autre relais avant de continuer vers Compostelle). Les habitants de St-Martin y priaient pour les fruits de la terre et, chose remarquable dont je parlerai tout à l'heure avec détails, pour les « pauvres » Templiers. Nous retrouvons cette même expression au sujet des Templiers dans la région de St-Just, du Bézu, de Parahou, de Prugnanes. Je suis persuadé qu'il ne s'agit pas d'une allusion à une pauvreté matérielle, ce qui ne répondrait pas du tout à la réalité, mais au procès de 1307 et aux terribles épreuves subies par les malheureux membres de l'Ordre.
2.- Voici maintenant un deuxième groupe d'informations se rapportant à l'ancienne abbaye de St-Martin-Lys (de St-Martin-de-Lez).
Je ne retrace pas l'histoire de l'abbaye. Nous en connaissons l'emplacement ; là où se trouvait l'église abbatiale subsiste aujourd'hui un petit monticule de pierres, recouvert d'arbustes. Dans ces arbustes, on voit encore les restes d'un arceau. Cette église avait été consacrée en 1045, avec une grande solennité : l'évêque Guifred de Carcassonne était assisté des seigneurs de la région et des évêques de Toulouse, Elne, Urgel, Béziers et de l'archidiacre de St-Pons.
Les fondations des remparts subsistent ; le périmètre de l'abbaye fortifiée était d'environ 400 mètres ; les remparts ceinturaient toute cette étendue de terrain située sur la rive gauche du fleuve, en aval du village entre la haute falaise et la rivière, d'une part et, d'autre part, la route et la voie ferrée qui surplombent.
Ici, nous devons signaler un fait curieux connu dans le pays sous la dénomination : « les voix de St-Martin-Lys ». A l'emplacement de l'abbaye, certains soirs, à la tombée de la nuit, les paysans attardés dans leurs jardins, entendent des sons de cloche lointains, venant, semble-t-il de sous terre, et des chants d'église, semblables au chant des moines. Enfin, c'est une tradition bien établie que chaque année, dans la nuit du 15 au 16 août, et dans celle du 1er au 2 novembre, ceux qui se trouvent en ce même lieu, à l'heure des Mâtines dans les monastères, entendent ces mêmes sonneries de cloches, ces mêmes chants. Qu'y a-t-il de vrai dans ces récits ? L'enquête établit qu'il ne s'agit pas d'une mystification. Il y a hallucination individuelle ou collective, hallucination qui repose sur un phénomène naturel ; et M. Joseph Courtejaire, savant physicien, est beaucoup plus qualifié que moi pour en parler.
La tradition rattache cette manifestation mystérieuse de sonneries de cloches, de musique d'orgue et de chants à un fait historique : le terrible drame du 16e siècle. Dans la nuit du 15 au 16 août 1573, une bande de pillards, qui se disaient calvinistes, mais qui n'étaient pas plus calvinistes que catholiques, se présenta sous les murs de l'abbaye (qui, en réalité, n'était plus qu'un prieuré), après avoir franchi, avec un guide, sans doute, les très périlleux passages des gorges. La tradition dit qu'un traître avait laissé ouverte la poterne donnant sur la rivière. A l'aube du 16 août, ils égorgèrent les quelques religieux demeurés dans le prieuré et les habitants du village qui n'avaient pas eu le temps de fuir : - hommes, femmes et enfants. La tradition donne le chiffre de 200 victimes environ (remarquons qu'en 1789 il y avait près de 500 habitants à St-Martin-Lys). Après le massacre, ce furent le pillage et l'incendie. Le massacre avait eu lieu sur les bords de l'Aude, au lieu dit encore de nos jours « la plage » et les corps furent jetés à la rivière.
Les paysans - plus ou moins superstitieux - disent qu'une sorte de justice immanente veut, par cette manifestation, rappeler ce grand crime.
Peu de temps avant la Grande Guerre, un certain nombre d'hommes et de jeunes gens, une dizaine environ, entendirent ces voix, ces chants, cette musique d'orgue, au matin du 16 août 1913, vers 1 h 30. Parmi eux se trouvait M. Marcerou, dont la fille. Mlle Thérésine Marcerou, est encore en vie ; c'était un homme honnête, loyal, courageux ; au sujet de cette manifestation, il était absolument affirmatif. Qu'en penser ?
Il paraît certain qu'il s'agit d'hallucination collective ayant sa cause un phénomène naturel. Un ingénieur en chef des Chemin de fer, M. Ernest Cros, décédé en 1946, avait fait une longue expérimentation à ce sujet, n'hésitant pas, à plusieurs reprises, à passer la nuit sur l'emplacement de l'abbaye. Il attribuait ces manifestations à des phénomènes d'acoustique, causés par le déplacement des couches d'air quelques heures avant le lever du jour : les couches d'air chaud montantes et les couches d'air froid descendantes provoquent des sifflements dans les failles et les cheminées des parois, le phénomène étant plus ou moins intense suivant la différence de degré entre les couches d'air supérieures et inférieures. Il avait constaté lui-même le phénomène en d'autres nuits que celles du 15 au 16 août et du 1er au 2 novembre et reconnaissait que pour des personnes non averties, il y avait certes lieu à illusion. Il comparaît ce phénomène à celui de la grotte de Fingal, en Ecosse, où, toutefois, les harmonies musicales sont causées, non point tellement par le mouvement des couches d'air, mais par le clapotis des vagues sur les colonnes de basalte.
J'ai demandé à M. Joseph Courtejaire, docteur ès Sciences, chef de laboratoire à la Faculté de Toulouse, de bien vouloir faire une communication à ce sujet.
Revenons aux ruines. M. Pierre Embry s'indignait, comme nous tous, du vandalisme dont elles furent victimes au siècle dernier et au commencement de celui-ci.
Voici ce qu'écrivait à ce sujet, en novembre 1840, Henri de Fonds-Lamothe (revue « Mosaïque du Midi »):
« Vers le milieu, sur les bords du chemin et de la rivière, on aperçoit des ruines. Les yeux, fatigués de la vue de ces montagnes sauvages, se reposent avec complaisance sur ces ouvrages délabrés, qui indiquent le passage d'anciens hommes. Bientôt, les masures d'une église attirent votre attention : des pans de muraille couverts de lierre et de lambrasques, des arceaux à plein cintre, dépendant de l'église ou qui formaient un portique, des murs ras-de-terre qui vont se perdre dans les champs. une chétive maison, rajustée à ces débris et récemment réparée, qu'habite aujourd'hui une modeste famille : voilà tout ce que avez à observer. Que signifient ces pierres que l'art a amoncelées à coté de ces masses entassées par la nature ? »
En 1830, le baron Taylor [En fait Joseph-Antoine Cervini], parcourant la France, fit sur son album, un croquis des ruines de l'église abbatiale. Nous y voyons les restes importants de la façade est de l'église : au milieu, une grande porte d'entrée et, de chaque côté, 3 beaux arceaux à plein cintre. Un exemplaire de cet album est en possession de M. Henri Ribeill, de Collioure,
En 1877, l'abbé Lasserre décrivant les ruines disait ! « On voit encore au milieu des ruines du couvent, du coté du midi, l'arceau du sanctuaire et, dans la nef, il y a 4 ouvertures en voûte, du coté du couchant, où étaient des chapelles : l'ancien monastère est converti en champs ; le cimetière, où l'on a trouvé beaucoup d'ossements, était en deçà du choeur (les habitants se rappellent que 3 tombereaux d'ossements ont été portés au cimetière du village) : il y avait encore sur une montagne au levant, une chapelle de St-Michel, avec un cimetière.
Où sont passées ces ruines ? Où sont passées toutes ces vieilles pierres ? M. Cros avait fait une enquête : jai pu la reprendre après lui. Elles ont servi à faire des murs de soutènement dans le village ; elles sont passées dans la chaussée de la route ; elles ont formé le remblai de la voie ferrée et les parois du tunnel. Et, ce qui est vraiment surprenant et pénible, c'est que cette destruction a été consentie par des hommes qui avaient fait des études techniques très poussées : MM. les ingénieurs de la voie ; M. Cros, ingénieur en chef du réseau de l'Etat déclarait ne point connaître de protestation d'ingénieurs du réseau du Midi. Quant à lui, il se déclarait indigné ; et j'affirme que son indignation ne venait pas du fait qu'il n'appartenait pas au même réseau que les auteurs de la déprédation ; non, M. Cros aimait les vieilles pierres et défendit, durant sa vie, le patrimoine historique de notre pays.

Enfin, j'arrive à un 3° groupe d'informations :
A l'entrée des gorges de Pierre-Lys, en avant, donc en venant de Quillan. - nous trouvons, sur la rive droite de l'Aude, une petite localité. Cavirac, et son église, dédiée à St-Jacques le Majeur ; de l'autre côté de l'Aude se trouve Belvianes, l'antique Balbiennæ gallo-romaine, puis wisigothe.
Cavirac était situé sur une « Jacotte », autrement dit sur l'une des voies menant à Compostelle. Le souvenir du passage des pèlerins est resté très précis dans la région. Cette « Jacotte » venait de la vallée du Bezu, par la traverse du Moulin du Roc et le sentier qui traverse une partie de la forêt des Fanges.
Les pèlerins arrivaient à Cavirac, s'y reposaient et s'y restauraient, priaient St Jacques de leur faciliter le passage des gorges, franchissaient l'Aude sur une passerelle, située probablement à l'emplacement de la passerelle actuelle que je recommande aux amateurs de sensations fortes), passaient au pied de la citadelle de Belvianes (sur ses fondation a été bâti le château actuel très moderne, qui fut propriété de Madeleine Roch, de la Comédie française), et par l'ancien sentier dont il reste des vestiges, - la seule voie de communication que trouva Félix-Armand en 1774 ; ils passaient les gorges, tantôt grimpant sommets des falaises, tantôt descendant rapidement vers la rivière, le chemin était périlleux, très périlleux ; en arrivant à la fin des gorges, après le grand tunnel actuel, là où commence l'ancienne traverse de Quirbajou, ils trouvaient un autre oratoire dédié aussi à St Jacques, et un abri, et ils remerciaient l’apotre pour l'heureuse traversée des gorges. Si au retour de Compostelle, ils prenaient le même chemin, c'était l'inverse qui avait lieu.
Transportons-nous par la pensée en amont des gorges, à l'entrée du grand tunnel: nous sommes sur la route nationale Perpignan-Quillan. Si nous tournons le dos au village de St-Martin-Lys, nous avons à notre droite une esplanade établie par les Ponts et Chaussées, la voie ferrée, la rivière d'Aude; si nous traversons cette esplanade, nous arrivons au viaduc qui permet à la voie ferrée d'enjamber l'Aude, et nous nous trouvons à l'entrée du grand tunnel de Pierre-Lys à l'usage exclusif de la voie ferrée ; nous apercevons, à gauche du viaduc, sur la rive gauche de l'Aude et contournant extérieurement le grand tunnel de la route, la route creusée, à même le rocher, par l'abbé Félix-Armand ; la seule vue donne le vertige; que devait être l'ancien sentier ! Cet ancien sentier, réputé très périlleux, nous le trouvons à gauche du grand tunnel de la route; il est encore très visible; les facteurs desservant le village de Quirbajou l'ont utilisé jusqu'en 1938 ; à 300 mètres environ du point de départ, le sentier bifurque, allant à l'ouest vers Quirbajou et, au nord, vers les gorges.
Mais nous remarquons aussi sur notre gauche un tronçon de route abandonné, recouvert par une végétation abondante; ce tronçon a la forme d'un arc de cercle et rejoint, après 200 mètres environ, la route nationale, vers St-Martin-Lys; c'est l'ancien tracé ; cette portion de route a dû être abandonnée à la suite d'éboulements répétés et considérables ; le grand éboulement de 1910 décida l'Administration des Ponts et Chaussées à construire le tronçon actuel qui est parallèle à la voie ferrée et qui lui est limitrophe sur 200 mètres environ.
Voici une tradition concernant ce lieu, et qui s'est conservée dans les familles les plus anciennement établies dans le pays :
- une petite chapelle existait en ce lieu :
- elle était dédiée à St Jacques ; un abri lui était joint ; une « Jacotte » passait par là ;
- elle avait été offerte aux moines de St-Martin-Lys par d'autres moines, des « moines-soldats », qui se trouvaient dans la vallée du Bézu, à une vingtaine de kilomètres de là ; ces moines étaient venus du Roussillon, au temps où il y avait des rois à Perpignan ;
- elle fut démolie au temps des guerres de religion, en même temps que l'abbaye (donc en août 1573);
- la chapelle était petite, mais l'abri était assez grand : les pierres furent utilisées à St-Martin ;
- avant l'éboulement, on pouvait voir encore, parmi les pierres et les arbustes, des fragments de pierres, - de pierres paraissant avoir été brisées à coups de masse (peut-être s'agissait-il d'une seule pierre) portant des lettres.
M. Ernest Cros connaissait l'existence de ces fragments d'inscription, mais il ne venait à Quillan que lors de brefs congés : il avait eu l'intention de recueillir les fragments : le grand éboulement de 1910 devança la réalisation de son projet : mais il avait toutefois relevé les inscriptions.
J'ai connu à Quillan, en 1940. un facteur, du nom de Joseph Fillet originaire de St-Martin-Lys, qui, pendant près de dix ans, desservit, venant d'Axat, les communes de St-Martin-Lys et de Quirbajou, celle_ci par l'ancien sentier dont je parlais tout à l'heure : lui aussi avait relevé les inscriptions, sans toutefois les comprendre. Je me suis fait indiquer par lui l'emplacement exact des fragments, et donc, de l'ancien oratoire, Ils doivent être enfouis sous environ 500 m3 d'éboulis ; mais les glissements de terrain continuent.
Voici le relevé de ces inscriptions :
- sur un fragment, une date (l'indication est intacte):
« MCCLXXXV et 3 lettres EXT.
- sur un autre fragment où l'on remarquait un éclatement de la pierre :
FR IACOB DE OL RO
- sur un autre fragment, abimé aussi :
A DVN
M. Cros et moi-même avons interprété ainsi :
EXT= erexit; FR IACOB = frater Jacobus
DE OL RO= de Olero; A DVN = de Abeduno (1).
Ainsi en 1285, et je précise, grâce à d'autres documents concernant les Templiers du Mas-Déu, fin novembre ou courant décembre, certain frère Jacques d'Oler, du Bézu, fait ériger à ses frais un petit oratoire dédié à St Jacques.
Pourquoi ce don? J'ai adopté la supposition de M. Cros : leur présence indisposant ou étonnant le voisinage, les Templiers du Roussillon ont peut-être voulu se faire bien voir par une action pieuse et charitable ; St-Martin-Lys, comme Cavirac et le Bézu, étant sur le trajet d'une « Jacotte », les pèlerins parleront de la piété et de la charité des moines-soldats.

(1) M. Cros pensait se trouver en présence des fragments d'une même pierre, qui se trouvait sans doute au fronton de l'édifice. Il reconstituait ainsi l'inscription : « S. IACOBO - FR. IACOBUS - DE OLERO - PR. TEMPLI DVS - DE ABEDUNO - A. D. MCCLXXXV - EREXIT »

Qui était ce Jacques d'Oler templier ? Il se pourrait bien que ce fut Jacques d'Ollers, Jacobius d'Olerus, dans les actes des 13° et 14° siècles du royaume de Majorque, Maitre du Temple de Perpignan, Procureur royal de 1292 à 1307, pour les comtés de Roussillon et de Cerdagne.
Or, nous possédons le portrait authentique de ce Templier qui a
dirigé quelque temps, et peut-être établi lui-même une résidence de son Ordre dans la vallée du Bézu.
Ce portrait, et il s'agit de l'original, se trouve aux Archives départementales des Pyrénées-Orientales.
Les manuscrits des 12°, 13° et 14°siècles, du comté de Roussillon et du royaume de Majorque sont ornés de lettrines et de vignettes.
Tel est le cas du manuscrit B. 29. connu sous le nom de « capbreu » (papier terrier) d Argelès, et qui date de l'année 1292.
La miniature represente la prestation de serment un certain Amat Roquera. Nous voyons, à gauche, le roi de Majorque, assis sur le trône royal magnifique ; il porte la couronne royale et tient le sceptre de justice ; il le tient tout en gardant les bras croisés sur la poitrine ; le visage exprime finesse et distinction (Jacques 1er de Majorque était l'oncle maternel de Philippe le Bel) ; de chaque côté du dais se trouve une tête de lion ; les lions étaient l'emblème du royaume et, dans une
annexe du palais royal, on en gardait captifs un grand nombre.
- à droite de la miniature, nous voyons le procureur royal : il porte la barbe (la célèbre barbe des Templiers) et une coiffure assez étrange, qui rappelle celle des Parfaits cathares ; sur son épaule gauche est brodée la croix pattée du Temple ; il est assis sur un siège surélevé ; est enveloppé d'un ample manteau qui laisse voir cependant la coule blanche ; il tient l'Acte de propriété de la main droite et pointant index de sa main gauche, il désigne à Amat Roquera l'Acte de prestation de serment.
- à ses pieds sur un tabouret est assis le notaire ; il est occupé à tailler son « calamus » et tient sur ses genoux une feuille où il a déjà écrit « Amatus »
Frère Jacques d'Ollers, Maitre du Temple de Perpignan, était procureur royal en 1292 et le resta jusqu'en 1307. Il était très estimé de tous ; mais survint le grand drame qui dura d'octobre 1307 à 1314 ; les archives du diocèse d'Elne retracent les diverses étapes de sa fin tragique ; il mourut de douleur au Mas-Déu ; le Roi Jacques, les seigneurs, l'évêque d'Elne et le clergé du diocèse, le peuple, lui gardèrent toujours un souvenir de profonde estime. Il eut l'estime de Philippe-le-Bel lui-même !
Dans la charge de procureur royal, il avait eu pour prédécesseur 2 grnds seigneurs : Guilhemde Pau et Guilhem de Puig d'Ortha ; il eut pour successeur, et ceci est à noter, l'ami de Guillaume de Nogaret, le légiste Perpignanais Armal Volia.
Vous le voyez : sans être l'objet d'aucune hallucination, je pense avoir retrouvé à St-Martin-Lys un personnage rencontré bien des années avant dans la poussière des archives de Perpignan. En la fin de cette même année 1285 et dans les années qui ont suivi, Jacques d'Ollers, qui fut le templier le plus influant du Roussillon, est venu à plusieurs reprises dans le Fenouillède, le « Fenolhet » comme on disait alors et aux alentours. Il vint à [...], à Rabouillet, à [...], à Prugnanes, à [...]. Pourquoi ce Templier à la fois très bon et très habile n'aurait-il pas fondé lui-même à St-Martin-Lys cet oratoire et cet abris pour les pélerins ; c'était de bonne politique et de très bonne charité ; c'était probablement un moyen très commode de garder le contact de garder le contact avec la puissante famille des Aniort (2). Mais ceci, comme dit Kipling, est une autre histoire.

(2) Après la croisade, bien que les Aniort eurent été du parti cathare et quoique Castelport et fussent devenues forteresses royales, ils avaient réussi à conserver beaucoup de châteaux et de domaines : Rodome, Marsa, [...],ect
une branche de la famille d'Aniort, celle de Brenac, était alliée aux familles royales de France et d'Aragon


1Gallica - bibliothèque numérique de la BnF
2 Félix Armand, curé de Saint-Martin-Lys: sa vie et son œuvre de Louis Amiel (1859).

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