Saint Martin Lys - Articles de presse

Table des entrées de la page


Voyage pittoresque dans les Pyrénées françaises et les départements adjacents" de Joseph-Antoine Cervini, illustrations de Antoine-Ignace Melling page 278-285 (141 - 146 selon la pagination du livre)

PIERRE-LYS, VALLEE DE L'AUDE.

La forge de Quillan

Ce paragraphe peut être sauté si le fonctionnement de la forge ne vous interesse pas...
la forge de Quillan

La forge de Quillan, construite et exploitée comme toutes les autres forges des Pyrénées, d'après la méthode catalane, réunit les principales conditions qui doivent amener tous les résultats qu'on peut attendre de ses sortes d'établissements. Elle trouve dans les forêts d'alentour la facilité de se procurer du charbon ; les mines sont à sa proximité, et au moyen d'une percée souterraine de 163 mètres de profondeur horizontale, traversant de part en part la colline contre laquelle elle est adossée et qui donne passage à une prise d'eau de la rivière d'Aude, dont le cours ne tarit jamais, elle obtient constament le volume d'eau nécessaire pour être tenue en activité dans tous les temps de l'année (L'idée de percer cette colline, et la direction des travaux faits pour l'exécuter, sont dus au P. Bellon, jésuite. On rapporte que l'excavation, commencée en même temps des deux côtés opposés, fut si bien calculée et si sagement conduite que les ouvriers se rencontrèrent au milieu de leur ouvrage.). Ces avantages joints à l'exacte application des procédés de fonte, à la bonne qualité du minerai qu'on y élabore, et à la beauté de l'acier natif qu'on y fabrique par le mélange de la mine de Vic-de-Sos avec celle de la Grasse, font considérer cette usine comme une des plus remarquables de la contrée. Cependant la cherté toujours croissante du charbon nuit beaucoup à son succès ; la forge de Quillan ne donnera des bénéfices réellement satisfaisants que lorsqu'on pourra y amener et y employer la houille tirée de la chaîne voisine des Corbières. Il est à regretter que l'esprit d'entreprise ne se porte pas vers l'exploitation de ce combustible, et que l'on ne puisse profiter d'une ressource qui serait de la plus grande utilité et d'une économie notable pour toutes les forges établies sur le versant des Pyrénées françaises et dans les plaines adjacentes.
Rien de plus simple ni de moins dispendieux que la forme et la construction de ce genre d'usines. Une forge à la Catalane ne présente à l'extérieur qu'une espèce de halle carrée, close par quatre gros murs, servant de support à une toiture solide, percée au comble pour donner issue à la fumée. L'intéreur n'offre de remarquable que le creuset, d'environ trois pieds de diamètre, adossé à l'un des murs de l'enceinte, et le gros marteau disposé de manière à pouvoir agir sur une énorme enclume située au niveau du sol. Les frais de construction de ces sortes d'usines ne montent au plus qu'à 12 ou 15 mille francs, c'est-à-dire à la moitié du prix que coûte l'établissement d'un haut-fourneau. La disposition, les proportions du creuset ainsi que le procédé suivi dans ces forges, et qui consiste à mettre la mine dans le creuset sans la couler en gueuse ou la faire préalablement passer à l'état de fonte, voilà ce qui constitue véritablement la méthode catalane. Cependant le chargement du creuset, la fonte du minerai, le cinglage des loupes (massets), la division de ces loupes en masselottes, et leur étirage en barres exigent des malipulations particulières qui différent sous plusieurs rapports des opérations analogues pratiquées dans les hauts-fourneaux. Nous ne donnons point l'explication en détail de ces divers objets qui ne sont pas de notre ressort ; mais le mécanisme de la trompe, qui remplace le soufflet, est trop peu connu dans l'intérieur de la France, pour que nous puissions nous dispenser de le décrire. La trompe est un tuyau en bois tantôt quadrilatère et formé avec des planches, tantôt cylindrique et ne consistant a1ors que dans un arbre creusé dans sa longueur. Ce tuyau placé verticalement derrière le mur contre lequel s'appuie le creuset, se termine à sa partie supérieure en une sorte d'entonnoir où tombe un courant d'eau provenant d'un réservoir ou d'une source ; l'extremité opposée s'engage dans une caisse d'un diamètre beaucoup plus grand, et de forme carrée ; cette caisse percée vers le bas, plonge inférieurement dans un bassin d'eau constamment maintenu au même niveau par un trop-plein. L'entonnoir de la trompe est muni intérieurement de deux conduits ou petits tuyaux dits les trompils, faits en bois, et un peu évasés par le haut. Ces trompils ne se prolongent dans le corps de Trompe que de 15 pouces, et sont placés latéralement de telle manière que le seul espace intermémaire, dit le coin, reçoit l'eau qui, en se précipitant, entraîne le courant d'air qu'ils alimentent sans cesse. Dès-lors cet air puissamment refoulé dans la caisse inférieure dont nous avons parlé, et qui s'appelle tambour ou caisse-à-vent, s'y accumule, et n'ayant qu'une ouverture pratiquée dans la partie supérieure du tambour, s'en échappe avec toute la violence due à sa force élastique, et s'introduit dans la sentinelle. On appelle de ce nom la partie extérieure et surhaussée de la caisse-à-vent à laquelle se trouve adapté un premier tuyau en bois nommé bourrec ; à ce tuyau s'ajuste un canon de fer qui emboîte un autre tuyau de cuivre dit tuèle (la tuyère), d'où le vent s'élance et se répand dans le foyer.
Pour compléter la description de ces divers appareils, il nous reste à dire qu'au dehors du corps-de-trompe et au-dessous de l'entonnoir, sont deux ou quatre soupiraux qui paraissent favoriser l'introduction d'une plus grande quantité d'air, et que la caisse-à-vent contient entre ses deux fonds une planche ou une pierre fortement attachée aux parois, afin qu'elle puisse résister au choc de l'eau qui la frappe en tombant de 15 à 16 pieds de hauteur, sous un volume assez considérable. Cette planche est placée à près de 4 pieds au-dessus de la surface du sol, et quelques pouces plus haut que le niveau de l'eau environnante.
Aux avantages que les forges à la Catalane ont sur les hauts-fourneaux, on peut ajouter l'économie du combustible, la promptitude du fondage, et le peu d'ouvriers qu'elles emploient. D'après la méthode qu'on y suit d'un bout à l'autre de la chaîne des Pyrénées, huit hommes suffisent pour mener la forge ; encore ne travaillent-ils pas tous à la fois. Ils ne sont occupés ensemble qu'au moment où il faut charger le creuset, et lorsqu'on retire le masset ; quatre ouvriers seuls conduisent l'opération pendant tout le temps de sa durée (Dans les hauts-fourneaux il faut dix ouvriers pour la seule fusion préparatoire du minerai). On fait ordinairement de trois à quatre loupes ou massets en 24 heures, et chaque fois le creuset est chargé de près de mille livres de minerai, dont la fonte n'exige que de onze à douze quintaux de charbon. Quatre cents livres environ de fer forgé sont le produit qu'on en retire, et par conséquent une livre de fer ne coûte que trois livrés de charbon. Enfin le masset donne en même temps du fer doux, du fer fort et de l'acier, tandis que le fer obtenu dans les hauts-fourneaux est tout d'une seule qualité.

Ginoles

Un peu hors sujet aussi - mais je garde l'intégralité du texte "Pierre lys"...

Après avoir esquissé la vue qui précède, examiné la forge dans toutes ses parties et visité la fonderie, le foulon et le moulin-à-farine que l'abondance de l'eau a permis de réunir à cette usine, et dans la même enceinte, nous nous remîmes en marche pour rentrer en droite ligne à Quillan, où nous avions décidé de passer la nuit ; mais étant arrivés deux heures avant la fin du jour au débouché du vallon de Ginoles qui en est peu éloigné, nous profitâmes de ce temps pour aller prendre sur le lieu les renseignements que nous désirions avoir au sujet des eaux minérales fort estimées qu'on y trouve. En nous bornant à consigner ici ce qu'il importe le plus de connaître à leur sujet, nous résistons avec peine au desir de faire partager à nos lecteurs tout le plaisir que nous causa l'aspect de ce vallon si riant et si frais.
Les trois sources de Ginoles n'ont point d'odeur ni de saveur déterminées ; elles s'épanchent dans toutes les saisons de l'année sous le même volume, et elles conservent la même limpidité. La température d'une de ces sources est très - froide, puisqu'elle s'élève à peine à un degré du thermomètre de Réaumur ; les deux autres le font monter, la première au 16e, la seconde au 24e degré. Cette température est constante, et n'obéit ni à l'influence des chaleurs de l'été, ni à l'intensité quelconque du froid, très - vif en ce lieu pendant l'hiver. La propriété reconnue de ces eaux est d'être laxatives et diurétiques ; les maladés qui souffrent d'engorgements et de douleurs provenant du défaut de circulation et de l'épaississement des humeurs, obtiennent de leur usage beaucoup de soulagement, et souvent une guérison complète.

Belvianes

Belvianes, où l'on arrive en trois quarts d'heure par une large et belle route qui suit les contours de la rive gauche de l'Aude, est le premier lieu que nous rencontrâmes le lendemain au-delà de Quillan, d'où nous partîmes à l'aube du jour. L'activité que nous vîmes régner dans ce village aurait pu nous surprendre, si nous n'avions pas su d'avance qu'elle était due aux établissements industriels qu'il possède, et qui alimentent les fabriques de Quillan (On file beaucoup de laine dans le village de Belvianes, et on y trouve une forge et une scierie. Lors de notre passage, M,Rivals de Carcassonne y faisait établir un laminoir). Hommes, femmes et enfants, tous étaient en mouvement pour se rendre à leurs travaux, et l'on pouvait lire dans leur physionomie si animée et si expressive tout le bien-être qui résulte pour eux de 1a certitude d'y trouver les ressources que leur refuse un sol rebelle à la culture. Cependant la végétation est riche et variée aux environs de Belvianes. Des sapins séculaires couronnent les cimes des montagnes ; les rameaux ondoyants de la vigne ornent leurs pentes, et les figuiers aux larges feuilles couvrent leur base comme une forêt. Mais à un quart de lieue de distance vers le sud la vallée fait un angle, le chemin tourne, et le tableau change tout-à-coup. Vous ne voyez plus des deux côtés que d'énormes quartiers d'une roche blanchâtre et nue, superposés les uns aux autres, s'élevant comme des murailles coupées à pic, et n'offrant à leurs sommets que des crêtes déchirées. L'Aude en torrent fougueux mugit au bas de ces remparts, et son lit encombré de débris, remplit entièrmement le peu d'espace qui les sépare.

Pierre-lys

La planche suivante nous dispense de décrire en détail le sauvage et curieux défilé, connu dans le pays sous le nom de Pierre-Lis, et que l'on est tout émerveillé de rencontrer: au centre d'une vallée secondaire, et si près du territoire si fertile de Quillan. Nous l'offrons même comme le type des sites semblables que nous avons souvent essayé de peindre dans notre texte et dont la représention par la gravure a dû être supprimée pour ne point franchir les bornes que nous nous étions imposées. Tous ces défilés ont généralement le même caractère et la même physionomie ; ils ne présentent quelque différence que dans la nature des montagnes environnantes qui tantôt sont schisteuses, tantôt granitiques, tantôt,calcaires, et dans des accidents partiels résultant du cours des eaux, et de la quantité plus ou moins considérable des éboulements et des débris qui les accompagne. En portant les yeux sur cette gravure, on concevra facilement l'émotion, le mouvement involontaire d'effroi que l'on ressent, et dont on cherche vainement à se défendre à leur aspect. Ce sont toujours ces rochers dépouillés et élancés dans les airs qui surplombent et menacent d'écraser de leur chute le voyageur étonné. Ce sont ces blocs de toute dimension qui du haut des deux versants se sont précipités dans le lit du torrent, et que les ondes recouvrent d'une blanchissante écume ; c'est encore ce mugissement des vagues et du vent qui empéche de s'entendre à deux pas de distance, ce désordre, cette stérilité qui affectent si péniblement les regards.
Pendant le trajet de Pierre-Lis, qui dure l'espace d'une demi~lieue, ainsi que dans ces tristes défilés des hautes vallées, dont l'étendue est parfois plus considérable, on se trouve sans cesse en face d'une montagne qui semble ne laisser aucune issue ; mais le sentier qui s'élève sur la rive gauche, en suivant ses sinuosités très-rapprochées, tourne à tout instant, se prolonge avec elles et détruit cette erreur pour la renouveler peu après, et la faire disparaître encore. C'est à chacun de ces tournants que le vent souffle avec plus de violence ; c'est là que ses sifflements aigus se font entendre avec plus de force. On dirait que le roc sur lequel est tracé le chemin tremble sous vos pieds, et l'on croit aisément qu'en hiver, sans la précaution de se coucher à terre ou de s'accrocher fortement aux roches qui sont à votre droite on court par moments le risque d'être enlevé et d'être précipité dans le torrent.
Nous avoue cherché à reproduire ici cette partie du défilé de Pierre-Lis, où le roc faisant saillie présentait un grand obstacle à la continuation du chemin de la vallée. Ce rocher a été creusé, et la route passe au-dessous de l'issue qu'on y a pratiquée. Cette excavation s'appelle le Traou du curé, et ce nom donné et consacré par la reconnaissance doit à jamais perpétuer le souvenir du bienfait. C'est à l'abbé Armand, curé de Saint-Martin de Pierre-Lis, que les canton de Qnillan et de Roquefort sont redevables de cet ouvrage, et de la majeure partie des travaux faits pour établir entr'eux la communication dont ils étaient privés, et qui leur est devenue si avantageuse. Non seulement ce respectable pasteur employait chaque année une partie de son temps à leur exécution, mais il trouvait encore dans ses faibles revenus les ressources suffisantes pour encourager et récompenser les montagnards qui le secondaient dans cette utile entreprise. Ce bel exemple n'a pas été sans fruit, et depuis on a continué d'échancrer les rochers pour faciliter le passage aux bêtes de somme, de même qu'on a pris le soin d'élever et de réparer les parapets du côté du torrent. Cependant c'est près de l'escavation dite le Traou du curé, que le chemin est plus large, et le parapet plus exhaussé et mieux conservé ; au-delà, ce parapet fort dégradé et un sentier très-étroit ne permettent parfois que de marcher à la file. Dans ces passages difficiles, si des voyageurs arrivent avec leurs chevaux dans la direction contraire à celle que vous suivez, il faut pour les laisser passer s'effacer autant que possible, le dos collé contre les parois du rocher, et dans une pareille occurrence c'est à qui ne prendra pas le côté dangereux, lors même qu'il n'y a rien à risquer ni à craindre ; on cherche à éviter l'effet désagréable que produit la vue du torrent, dont les eaux bondissent constamment par cascades, avec un bruit semblable à celui-du tonnerre.
Nous avons vu un exemple frappant de l'impression que ce spectacle fait éprouver aux animaux eux-mêmes. Un mulet placé en tète d'une petite caravane de bêtes de somme chargées de charbon et avançant sur nous du côté opposé de la vallée, se rue sur un de nos chevaux qu'il veut mordre. Pour réprimer cette attaque, le conducteur lui applique un vigoureux coup, de fouet; malgré cette correction ou peut-être à cause d'elle, le mulet se redresse sur ses pieds de derrière, et lance ceux de devant sur le cheval, qui en reculant esquive le coup. Le mulet entrainé par l'élan qu'il a pris, et repoussé par notre guide, retombe un pied sur le haut et l'autre en dehors du parapet. A la vue du gouffre et de la fougue impétueuse de l'Aude, il dresse les oreilles, raidit fortement ses jarrets, se rejette en arrière, et reste immobile dans une attitude qui peint l'effroi et la terreur dont il est saisi. Dès-lors l'instinct de sa conservation se réveille, sa colère s'apaise ; il se laisse approcher et délivrer de la position critique où il se trouve placé, et obéissant à la voix du muletier, il souffre sans nouvelle opposition que nos chevaux s'avancent.

St-Martin-lys


RUINES D'UN ANCIEN COUVENT, PRÈS SAINT-MARTIN DE PIERRE-LIS.

L'entrée du vallon de Saint-Martin participe de la sauvage âpreté du défilé de Pierre-lis. Les monts ceints à leur base d'arbrisseaux et de broussailles, continuent à montrer sur leurs flancs droits et perpendiculaires d'énormes blocs de rochers, dont l'aridité repousse les regards. L'Aude ne roule plus sur un lit de roche vive ; mais ses bords formés des débris qu'il a charriés et qu'il dépose encore dans ses débordements, sont toujours nus et dévastés. Moins resserrée et moins profondément encaissée, cette rivière n'en conserve pas moins son aspect effrayant; sa surface ridée par les cailloux roulés et les fragments de roches dont elle est encombrée et qui gênent son cours, se divise en lames d'un jaune sale, et s'étend en mugissant sur la plaine; tandis que du côté opposé bouillonnant en flots agités, mais retenue par le rempart de rochers que couronne la forêt de Fanges, elle écume, bondit et laisse plus d'une trace de sa fuite tumultueuse.
Cependant les deux chaînons ne courent plus parallèlement, et bientôt un plus grand espace les sépare. Dès-lors la végétation est plus abondante, et des vignobles et des cultures annoncent l'approche de lieux habités. En effet on ne tarde pas à apercevoir les ruines d'un bâtiment assez considérable, et plus loin un village, ainsi que le pont en planches qu'il faut franchir pour s'y rendre. C'est au milieu de ces ruines, qui sont celles de l'ancien couvent de Saint-Martin de Pierre-Lis, que nous ressentons de nouveau ce malaise, cette sorte de lassitude et de frémissement secret, suite ordinaire de la vue des spectacles qui inspirent tour-à-tour l'étonnement, l'admiration et l'effroi. Nous mîmes pied à terre. Le site, que nous avions devant nous, nous offrait le sujet d'une intéressante esquisse ; et d'ailleurs la nécessité de reprendre haleine et de réparer nos forces épuisées par la fatigue et la chaleur aurait suffi pour nous déterminer à faire halte en ce lieu. Mais nos montures ne trouvaient près de nous qu'un gazon rare et chétif, et nous-mêmes pressés par une soif très-vive, nous cherchions en vain aux environs une source, où nous pussions nous désaltérer; l'eau de la rivière chargée de limon et actuellement grossie par la fonte des neiges inspirait le dégoût, et devait être malsaine. Le guide occupé à surveiller nos chevaux ne pouvait aller à Saint-Martin chercher le foin et l'avoine qui leur étaient nécessaires, et nous rapporter de l'eau que l'on trouverait sans doute dans ce village. Ce soin nous préoccupait surtout, à cause de la station prolongée qu'exigeait le dessin, que nous nous étions proposé de prendre, des ruines et du paysage d'alentour. Le hasard nous servit admirablement quelques instants après. Une femme montée sur son âne et revenant de Quillan à Saint-Martin, instruite de notre embarras, nous fit l'offre de nous apporter tout ce que nous désirions, et nous promit d'être bientôt de retour.
Une demi-heures était à peine écoulée que nous vîmes revenir cette paysanne chargée de fourrages, d'une carafe remplie d'eau limpide et d'un verre en cristal. Elle était suivie d'un ecclésiastique qui nous dit en s'approchant,: « Cette brave femme vient de m'apprendre que des voyageurs arrêtés près de ces ruines lui avaient demandé de l'eau, dont ils paraissaient avoir un besoin extrême. J'ai craint que vous n'eussiez éprouvé quelque accident fâcheux, et je suis accouru pour vous offrir mes services.» Nous nous empressâmes de rassurer le bon prétre, et sa physionomie d'abord sombre et inquiète reprit aussitôt l'air de sérénité qui paraissait lui être habituel. «Je vois, ajouta-t-il alors, que mes secours vous sont inutiles ; mais ce qui ne l'est jamais dans aucune occasion, c'est une bouteille de bon vin que je tiens toujours en réserve pour des cas extraordinaires, et je vous l'apporte. » Touchés de ce procédé et de la manière franche qui l'accompagnait, nous lui fimes nos remerciements en refusant toutefois la liqueur. Néanmoins le bon prêtre renouvela ses instances, et il fallut céder pour ne point lui déplaire. Pleinement remis de ses inquiétudes, M. l'abbé Utéza (c'est le nom du curé de Saint-Martin qui s'était rendu près de nous) ne nous pressa pas moins de venir partager son dîner, et d'accepter un asile dans son presbytère. Nous lui répétâmes tout ce que la reconnaissance put nous inspirer de plus juste et de plus vif, et il reprit le chemin du village. Nous avions terminé notre croquis et nous étions au moment de remonter à cheval, lorsque le bon curé reparut près de nous. Possesseur d'un manuscrit contenant les titres du couvent dont nous avions dessiné les ruines, il venait pour nous le communiquer et même pour nous en faire l'abandon. Nous étant assurés, en le parcourant, que tout l'intérêt de ce document consistait principalement dans les formules, les clauses, le style et la langue du temps ; qu'il aurait fallu le citer textuellement, et que, par sa longueur, son insertion aurait été incompatible avec le cadre de notre ouvrage, nous ne voulûmes point profiter de son offre, mais nous n'en fûmes pas moins sensibles à cette nouvelle preuve d'obligeance et de générosité. En dernier lieu et avant de nous quitter, l'abbé Utéza excita vivement notre attention, lorsqu'il nous fit remarquer la fente de forme triangulaire que l'on voit sur les rochers à la gauche de la planche suivante. "Cette fente, nous dit-il, est l'ouverture d'une caverne assez profonde, où jadis on a trouvé un grand nombre d'ossements humains. Dans le temps des guerres de religion les prêtres de ce monastère se réfugièrent dans cette grotte, et ils y périrent tous, faute de vivres." Il ne fit que nous répéter en cela une tradition du pays, laquelle parait bien peu vraisemblable, si l'on considère la hauteur où se trouve l'entrée de cette grotte, au-dessus du sol de la vallée, et la coupe perpendiculaire du roc, dans lequel elle est creusée. Nous dirons plus : en admettant que de hardis montagnards se soient introduits dans la crevasse et qu'ils y aient trouvé des ossements, il resterait encore à examiner si ces débris faisaient réellement partie de squelettes humains, ou s'ils n'appartenaient pas plutôt à des animaux qui, dans leur charpente osseuse, offrent quelque ressemblance avec celle de l'homme. Cette grotte ne serait-elle pas plutôt une de ces cavernes à ossements qui mit ont récemment donné lieu à des observations si intéressantes, et dont l'importance géologique se manifeste toujours davantage à mesure que des découvertes semblables se multiplient ? Nous livrons ces indications et la tradition elle-même aux investigations des naturalistes qui parcourront après nous ce canton si peu connu, si rarement visité.
Au-delà du village de Saint-Martin, le bassin de l'Aude se rétrécit de nouveau, et l'étranglement qu'il forme se prolonge jusqu'à l'embouchure du Rebenti, où il s'élargit encore(Cette rivière prend sa source sur l'arête du chaînon transversal qui sépare la vallée de l'Ariège de celle de l'Aude. Le vallon qu'elle arrose est animé par un grand nombre de villages, de forges et de moulins à scie. Le chemin assez fréquenté de Bélestat à Quérigut la coupe au-dessous de Belfort).

En remontant l'Aude

Le vallon qui s'ouvre du côté opposé est riant et fertile ; il présente un moyen de communication toujours praticable pour atteindre un petit col d'où l'on descend sur les bords de la Boulsane ; de ce col à Caudiès, première ville du département des Pyrénées-Orientales, il n'y a guère qu'une heure et demie de marche. Quant à nous, nous passons devant l'entrée de ces vallons latéraux, et nous laissons à droite et derrière nous, Cailla, la Prade, Artigues, hameaux d'un accès difficile, et les plus misérables de la vallée. Axat, lui-même, où il serait aisé d'aborder en franchissant le pont, en pierre que l'on voit sur la gauche de route, ne peut nous détourner de notre marche directe. On trouve pourtant dans ce village une forge, un martinet et des scieries, appartenant à M. d'Ax d'Axat, maire de Montpellier; mais nous avons déjà donné assez de temps à l'observation de ces diverses espèces d'établissements, et nous avons hate d'arriver à Roquefort au Bousquet qui sont le but le plus éloigné de notre excursion. A cet effet, nous passons le pont en pierre qui porte le nom de Pont-de-Baïra, près duquel sont les forges de MM. Cosse frères, et les scieries de M. le baron de La Rochefoucault.
L'absence de villages et de hameaux, l'énorme détour par lequel l'Aude descend de l'étang, où il prend sa source, le défaut de bonne route, tout est fait pour déterminer les voyageurs à ne plus remonter le cours de cette rivière depuis le lieu où la Guette vient le grossir de ses eaux. On préfère Longer les bords de ce torrent, et l'on arrive ainsi par un bon chemin, montant, mais très-court, à Sainte-Colombe, puis à Roquefort qui est le chef-lieu de tout le canton.
La gorge de la Guette, d'abord si étroite, s'élargit bientôt pour se resserrer plus loin en présentant des étages toujours plus exhaussés. De grands rochers que blanchit l'écume des eaux s'élèvent sur la rive gauche; le chemin passe au-dessous de la montagne boisée qui domine la rive droite, et nous mène jusqu'aux approches de Sainte-Colombe, où il fait un coude en se prolongeant au Sud-Ouest. Au-delà, cette gorge se rétrécit, s'ouvre peu après et conserve la même physionomie jusqu'à ce qu'on ait atteint la région des forêts. C'est dans ce trajet que nous voyons rouler, des flancs des montagnes, de très-beaux sapins ébranchés qu'au moyen de deux ou trois paires de bœufs on fait arriver jusqu'à Quillan, où ils sont réunis en radeaux dirigés par un seul homme, dit radelier, qui se tient toujours debout et les conduit ainsi jusqu'à Limoux et même jusqu'à Carcassonne et au canal du Midi. On exploite et l'on convertit en planches, dans les scieries des environs, les parties détachées de ces arbres qui ne sont pas destinées à la grande charpente et à la mâture des bâtiments.
Le hameau de Sainte-Colombe ainsi que le bourg de Roquefort n'ont que des pommes de terre pour toute récolte; mais leurs habitants trouvent des ressources dans le travail des forges et dans l'exploitation des forêts. Il faut en dire autant du Bousquet, petit village éloigné de Roquefort d'une bonne heure de marche. Ce lieu est même le plus favorisé de la vallée, depuis que le baron de La Rochefoucault y a fait construire une maison que l'on nomme, dans le canton, château de Monplaisir. Le séjour que fait tous les ans dans cette jolie retraite son bienfaisant propriétaire répand beaucoup d'avantages parmi les habitants. Le château de Monplaisir s'élève au milieu de magnifiques prairies et d'un beau jardin qu'on ne s'attendait pas à rencontrer dans ces déserts et parmi les vastes forêts de sapins qui l'entourent. A l'exception d'une petite partie de ces forêts qui appartient à l'état, toutes les autres sont la propriété de M. de la Rochefoucault et de M. Debosque d'Espéraza, plusieurs usines du canton, des scieries, des moulins á farine, leur appartiennent également.
Il aurait fallu marcher encore pendant une bonne heure pour descendre du Bousquet à Escouloubre, commune assez considérable, où l'on compte environ 700 habitants. Depuis que les Espagnols ne sont plus les maîtres du Roussillon, ce dernier bourg placé à la limite des trois départements de l'Ariége, de l'Aude et des Pyrénées-Orientales a perdu toute l'importance que lui donnait sa position. Il n'intéresse plus aujourd'hui que par les eaux thermales qui sourdent des flancs d'une montagne voisine. Ces sources sont de la même nature que celles de Carcanières, village peu éloigné, mais qui est du département de l'Ariège; les ruines et les autres extrêmement abondantes et actives sont d'une grande efficacité dans les affections rhumatismales et dans les maladies de la peau. La journée déjà trop avancée, et les dispositions que nous avions prises à Quillan, ne nous permettaient point d'aller visiter ces deux établissements thermaux ni le pays d'alentour, et nous en: éprouvámes un grand regret. La botanique de cette contrée, tout ce qui concerne la coupe, l'aménagement, le recépage des forêts, et bien d'autres sujets d'attention, auraient offert de l'aliment à notre avide curiosité. Il fallut nous résigner. Partis du Bousquet vers les trois heures après midi, nous ne fûmes de retour à Quillan qu'à la nuit close, et après 7 heures d'une marche continuelle et des plus fatigantes. Cependant du canton, où nous étions parvenus, nous aurions pu entrer bien facilement et en peu de temps dans le département des Pyrénées-Orientales, si nous n'avons pas été obligés d'aller reprendre notre voiture dans la ville que nous venons de nommer. Les voies de communication qui s'ouvraient autour de nous étaient nombreuses. Le sentier qui conduit du Bousquet à Escouloubre se prolonge jusqu'à Carcanières et à Quérigut, où l'on rejoint le chemin de Formiguère, des Angles et de Llagonne à MontLouis. Celui qui vous ramène à Roquefort se rattache au chemin de Counousouls sur la Guette, et de ce village on peut monter au col de la Marguerite, et descendre à Mosses. En suivant l'une ou l'autre direction on parcourt un pays montueux, sauvage et couvert de belles forêts de l'essence de pins ou de hêtres. La première offre l'avantage de vous conduire à proximité de l'étang, ou l'Aude prend naissance, et fournit l'occasion de visiter la partie la plus haute et la plus reculée de la Cerdagne Française, district le plus remarquable du département; l'autre chemin vous transporte sur la ligne de séparation des divers affluents qui, à l'Ouest, grossissent l'Aude, et au Nord et au levant vont se joindre à la Têt. Le chainon par lequel passe cette ligne, forme la plus orientale des deux branches. intermédiaires des montagnes par lesquelles les Pyrénées se rattachent aux Alpes. Si l'on traverse ce chaînon du Nord-Ouest au Sud-Est on peut atteindre le Roc d'Escales, et aborder aux sources de la Boulsane; en longeant les bords de cette rivière, on arrive très-promptement à Caudiès. Cette traversée qu'il est possible d'abréger encore en revenant de Roquefort à Sainte-Colombe, et en franchissant la montagne et la forêt qui se trouvent entre cette dernière commune et celle de Montfort, est propre à exciter l'intérêt par l'importance des bourgs, des villages, des hameaux, des forges et des autres établissements industriels que l'on a occasion de voir sur son chemin. Le village de Gincla et le bourg de Puylaurens appellent particulièrement l'attention. Le premier, placé dans un vallon très resserré, et où l'on compte seulement 180 habitants, se fait surtout remarquer par la beauté de ses environs et par les martinets, les scieries, un laminoir et diverses autres usines d'un produit utile, qui sont disséminées çà et là dans la plaine, et qu'entourent des touffes d'acacias, de mimosa et de tulipiers de Virginie. La belle et vaste maison que M. Rivals a fait construire à la proximité de ces établissements, est aussi environnée de magnifiques plantations d'arbres exotiques qui se sont acclimatés dans le territoire de Gincla, et qui ajoutent à son embellissement. Les forêts de Boucheville et de Salvanières qui s'étendent sur les montagnes d'alentour ceignent ce village d'une immense couronne de la plus fraîche et de la plus brillante verdure.
C'est en continuant à descendre le vallon de la Boulsane qu'on arrive à Puylaurens, dominé par une forteresse flanquée de tours et bordée d'une large esplanade. On s'étonne que la singulière architecture et la belle conservation de ce petit fort, monument très-curieux dans son genre, n'aient pu le préserver de l'abandon, où il languit depuis que, vers le milieu du siècle dernier, on lui a retiré la compagnie de vétérans qui l'avait habité jusqu'alors. Une heure et demie suffit pour se rendre de Puylaurens à Caudiès, et ce trajet est loin d'être sans agrément, car les rives de la Boulsane sont constamment riches en sites d'une fraîcheur et d'une variété qui ne laissent rien à désirer.


Félix Armand par Louis Amiel - Portraits et histoire des hommes utiles: hommes et femmes de tout pays et de toute condition...- 1839/1840 p125-146 - Société Montyon et Franklin

Le même article est paru également en 1841 dans la même collection

Je ne reproduis pas ici l'article qui me paraît trop long (voir le lien). Globalement ce texte sert de base au livre du même auteur de 1859.

portrait de Félix Armand dans Portrait et histoire des homes utiles

Portrait amélioré (avec médaille de légion d'honneur...) de Félix Armand


La Pierre-Lis par H. Fonds-Lamothe dans Mosaïque du Midi - 4ième année - 1840 p354-356 - Toulouse J.B Paya propriétaire - éditeur - 1840

Il n'est rien de si digne d'intérêt pour le voyageur, que le tableau qui lui montre les travaux imposans de la nature, mêlés aux travaux plus modestes que l'homme a consacrés à la piété et à la bienfaisance. C'est qu'il décèle à la fois la puissance et l'intelligence de l'Etre suprême, et la puissance et l'intelligence finies de l'être créé à son image ; c'est qu'il atteste le privilége que l'homme a seul sur la terre de connaître et de révérer son auteur et les sentimens d'humanité qui l'animent, les plus beaux titres dont il puisse s'enorgueillir.
Telles étaient les réflexions que la vue de la Pierre-Lis m'inspirait, il y a quelques jours, lorsque, fuyant les affaires, je voulus, pour cause d'agrément, revoir les montagnes. Or, je veux dire la description de ce lieu peu connu ; j'ose espérer que le lecteur aura le désir de le visiter, pour y puiser des émotions qu'il chercherait vainement ailleurs.
C'était dans le département de l'Aude que je me trouvais. Arrivé dès la veille à Quillan, petite ville industrielle, située sur les bords de l'Aude, et environnée de hautes montagnes, je me dirigeai vers le midi, remontant par une belle route la rive gauche de l'Aude, laissant à ma droite les ſorges à fer de M. le maréchal Clausel, alimentées par une prise d'eau qui s'y dirige sous la montagne, à l'aide d'un canal artificiel, et plus loin découvrant sur ma gauche le laminoir de Belvianes. Frappé à l'aspect des forêts recevant les premiers rayons du soleil, et rencontré à chaque pas par de jeunes filles qui transportaient sur des bêtes de somme du minerai, du fer ouvré, du charbon ; leurs chants mêlés aux chants des oiseaux, le calme de l'air, le mouvement rapide du fleuve, le bruit des arbres, tout était bien propre à me plonger dans une douce rêverie.
Mais ce n'était que le pérystile du monument. Arrivé au village de Belvianes, je n'avais devant moi que des montagnes abruptes. J'aurais pu me demander par où l'Aude se frayait un passage, par où moi-même je pourrais suivre ses bords. Qu'on se représente une rue étroite et tortueuse de Toulouse, dont les maisons, s'avançant en torchis, comme au moyen-âge, s'élèveraient à une hauteur de plus de deux cents pieds, sur une longueur d'environ une demi-lieue, et l'on aura une idée de la Pierre-Lis. La charpente de la montagne consiste en un calcaire de transition, ou plutôt en un marbre gris homogène, composé de couches superposées, redressées presque perpendiculairement à l horizon, et concassées par mille endroits, quoique d'une dureté à résister long-temps aux efforts de l'art. Là, ses parois avancent parfois en angles, et semblent vouloir, par leur chute prochaine, combler le vide qui est au pied ; là, ses parois opposées reculent en angles parallèles, offrant dans leurs fentes nombreuses quelques traces de végétation, respectées par le temps et inaccessibles ; au-dessus, s'étendent de vastes plateaux couverts de forêts de sapins qui forment le chevelure de ces montagnes. Oh ! qu'ils sont imposans ces arbres séculaires qui fuient de toutes parts sur un sol gazonné, et dont le feuillage s'élève si haut sur vos têtes ! Oh ! que l'impression de ces forêts silencieuses, entourées de nuages stationnaires, et au pied desquelles gronde la foudre, justifie les mœurs des peuples antiques, qui en avaient fait la demeure des dieux !
Après un instant de contemplation, j'entrai dans la gorge, en suivant un chemin admirable. Il y a peu d'années que, pour franchir la montagne, le voyageur était contraint de gravir jusqu'à sa crête, à travers mille dangers, par un sentier à peine tracé. Aujourd'hui, grâces à la bienfaisance d'un humble prêtre, une chaussée hardie a été construite le long de la rivière, soutenue par un fort mur de soutenement, et courant horizontalement sous des arcs de triomphe ou sous des voûtes taillées dans le marbre. Cette route est éminemment utile ; elle ouvre une contrée riche par son sol et son industrie, car elle renferme d'immenses forêts appartenant à l'état ou à des particuliers ; elle possède dix forges à fer, deux laminoirs, une fabrique d'acier, une infinité de scieries qui fournissent le fer et le bois aux principales industries du midi ; elle jouit des eaux thermales d'Escouloubre et de Carcagnères, qui attirent de nombreux étrangers ; et si par les progrès constans des arts, les chemins de fer viennent à se propager, si un jour cette contrée doit être gratifiée d'une innovation aussi utile, la Pierre-Lis offrira une route parfaitement convenable. Il est vrai que le génie militaire a opposé des obstacles à sa confection ; il a appréhendé qu'en cas d'hostilités avec la nation voisine, le Midi ne fût exposé à l'invasion. En effet, l'histoire atteste qu'au temps de la puissance de Charles Quint, deux fois les Espagnols, maîtres du Roussillon, parvinrent jusqu'au village d'Axat, qui fut livré aux flammes, et ne tentèrent pas de franchir la montagne.
Mais les temps sont changés; les frontières sont reculées ; le sentiment de notre supériorité repousse des craintes aujourd'hui chimériques, et d'ailleurs il serait aisé, dans un pressant danger, de rompre en un instant la chaussée, et d'arrêter ainsi la marche de l'ennemi.
Au pied et le long de la chaussée, l'Aude précipite ses ondes, qui bondissent contre les aspérités de son lit étroit, et font retentir la montagne du bruit qu'elles causent. Sans doute que ce fleuve, qui plus loin occupe un vaste lit, alimente des canaux, arrose des plaines, et donne le mouvement à tant d'établissemens industriels, gémit ici dans les chaînes, impatient d'étaler sa majesté. On a lieu de se demander comment les eaux ont pu s'ouvrir si profondément un passage à travers un marbre si dur et d'une épaisseur si considérable. Tenaient-elles en dissolution , dans les temps anciens, quelques principes corrosifs ? Ont-elles rencontré et élargi une crevasse tellement qu'elles ne se sont point déviées de leur marche directe ? Erodent-elles insensiblement la montagne ? Les phénomènes présens n'étayent point ces hypothèses, mais la science géologique fournit des élémens propres à résoudre la difficulté : il est certain que ces roches, aujourd hui si dures, si inattaquables, se sont formées, et ont séjourné dans les mers; il est certain qu'elles se sont redressées subitement par l'effet d'une grande commotion ; or, se trouvant encore imbibées et molles, les eaux du fleuve venant à passer immédiatement, creusèrent sans effort ces profonds sillons.
En visitant ces lieux singuliers, mon esprit porta ses regards sur des objets propres aussi à lui plaire. Quiconque a voyagé a sans doute éprouvé des jouissances à la vue de la végétation qui embellit les montagnes. Pour moi, une plante a toujours attiré mon attention : non point que les parfums qu'elle distille puissent seuls me satisfaire; mais son port, ses organes, le rang qu'elle occupe dans la nature, sa demeure, ses compagnes, tout m'inspire de l intérêt. Je ne vous parlerai point des menthes, des colchiques d'automne, et de tant d'autres revêtues de leurs fleurs, que je rencontrai à chaque pas, et qui ne laissaient pas de piquer ma curiosité; mais, en pénétrant dans une forêt voisine, une d'elles frappa mes regards. Je désire la faire connaître, sans toutefois employer le langage de la science. De ses feuilles qui tiennent à la racine s'élève une tige semblable à celle de l hyacinthe, au milieu de la tige une feuille qui l'embrasse, et à son sommet une seule fleur étoilée : jusque-là rien d'extraordinaire. Mais sur chacun des pétales, on a à considérer un organe en forme de main, dont les doigts supportent des globules semblables à des pierres précieuses. Son nom est le Gazon du Parnasse.
A la distance d'une demi-lieue, les parois de la gorge s'élargissent en prenant une forme arrondie, présentant comme un cirque d'une grandeur assez considérable, au fond duquel s'étend un vallon rocailleux qui, grâce aux efforts du cultivateur, produit quelques céréales. C'est le vallon de Volcarne.

Vers le milieu, sur les bords du chemin et de la rivière, on aperçoit des ruines. Les yeux, fatigués de la vue de ces montagnes sauvages, se reposent avec complaisance sur ces ouvrages délabrés, qui indiquent le passage d'anciens hommes. Bientôt les mâsures d'une église attirent votre attention ; des pans de murailles couvert de lierres et de lambrusques, des arceaux à plein cintre, dépendant de l'église ou qui formaient un portique, des murs raz de terre qui vont se perdre dans les champs, une chétive maison, rajustée à ces débris et récemment réparée, qu'habite aujourd hui une modeste famllle : voilà tout ce que vous avez à observer. Que signifient ces pierres que l'art a amoncelées à côté de ces masses entassées par la nature ? Pourquoi des hommes, fuyant le monde, ont-ils pu se résoudre à vivre ici dans la retraite ? Comment a péri cet état de choses ? Est-ce qu'au calme de la vertu a succédé l'excès des passions ? Est-ce au contraire que de meilleures mœurs ont remplacé les mœurs antiques ?
Or, voici ce qu'enseignent des documens.

Au temps où Charlemagne fesait retentir le monde de sa gloire, cette contrée était en proie à la désolation. Le paganisme avait poussé de trop profondes racines pour être facilement extirpé, et le fer et le feu des Sarrasins venaient de passer. Ce grand conquérant, après avoir reculé les bornes de son empire jusqu'aux bords de l'Ebre, voulut civiliser le pays qui avait applaudi à ses victoires : il y établit des gouverneurs ou comtes pour faire respecter les frontières ; il y députa des sujets éclairés pour faire régner la justice; il y répandit des ministres de Dieu pour faire aimer la religion chrétienne. Ce fut alors que s'élevèrent de toutes parts des abbayes, composées de religieux qui, s'oubliant eux-mêmes, aimaient Dieu et les hommes, et portaient ceux-ci, par leur exemple, au travail et à la vertu. Telle est l'origine de l'abbaye de Saint-Martin-de-Lis ou de Lez. Là, de pieux cénobites, chargés de moraliser les habitans des montagnes, adressaient de constantes prières au ciel pour le succès de leur entreprise ; là, ils cultivaient dans un terrain ingrat des racines pour se substanter ou pour accorder les secours de l'hospitalité ; là, enfin, au fond de ces roches, ensevelis aux yeux du monde, ils creusaient tous les jours leurs tombeaux pour s'ensevelir bientôt aux yeux de la nature.
L'abbaye de Saint-Martin-de-Lez, de l'ordre de Saint-Benoît, fut très florissante pendant le cours des neuvième et dixième siècles. Basile la gouvernait au temps où Charles-le-Simple était roi des Français, et la trentième année du règne de ce prince. Arnaud lui succéda. Sous le règne de Lothaire, Séguier, et après lui Raoul, en étaient les abbés. Ce fut en 955 que le pape Agapet donna à ce monastère, pour l'honneur et la gloire de Dieu, et afin de faciliter les religieux à payer une redevance de dix sous d'argent onze deniers, les églises de Sainte-Marie au lieu de Corronulle, de Saint-Etienne au lieu de Bolorde, de Saint-Jean au lieu de Combrette, et de Saint-Pierre au lieu de Petralate, avec les terres, vignes, forêts et moulins en dépendant, et de plus les lieux de Bux, de Pelrus, de Cassange, de Barose, d'Adesate et d'Attosol, avec ce qui en dépendait, situés dans les comtés de Fenouillèdes, de Rasez et de Roussillon.
Mais bientôt la possession de ces biens considérables excita l'avidité des hommes puissans de la contrée. Vainement, vers la fin de ce siècle, le bruit se répandit que le monde allait finir : des seigneurs, ne tenant aucun compte de la vie future, envahirent les biens ecclésiastiques, s'érigèrent eux-mêmes en abbés, pour jouir des droits utiles qui leur étaient attachés, et vendirent les dignités à des hommes incapables, vicieux, mais riches, qui vivaient dans le luxe et la débauche. Tel était le désordre qui régnait dans l'abbaye de Saint-Martin, lorsque, en 1070, Bernard, comte de Besalu, indigné de la simonie et de la dépravation des gouverneurs, par amour de Dieu et pour le repos de son ame et de celles de son père et de tous les siens, en fit don, pour y maintenir la réforme, à l'abbaye de Saint-Pons de Thomières, qui, sous la puissance des papes, s'était maintenue dans la régularité ecclésiastique.
Dès lors, Saint-Martin perdit son éclat, et ne forma qu'un prieuré conventuel jusqu'au seizième siècle, époque à laquelle ses religieux furent expulsés et ses édifices détruits par les huguenots.
En quittant les ruines de cette sainte et antique habitation, j'arrivai à l'extrémité de la vallée, dans le village de Saint-Martin, qui doit sans doute son origine à l'abbaye. Sa position est des plus pittoresques : occupant la rive droite de l'Aude, à laquelle on aboutit à l'aide d'un pont formé de troncs d'arbres, ses maisons, blanches et ramassées, sont abritées par la montagne qui les menace sans cesse. On dirait des cygnes ou des oies sauvages qui, chassés par les froids hyperboréens, sont venus se réfugier dans ces lieux solitaires pour éviter les traits du chasseur.
C'est dans ce chétif village que reposent les cendres d'un ministre de bonté dont les habitans ont conservé le précieux souvenir. Félix Armand, né d'une famille modeste, aurait pu, par ses talens et sa vertu, occuper un poste éminent dans le clergé; il dédaigna ces faveurs pour soulager des malheureux ; il voulut demeurer curé de Saint-Martin. Ses jours, ses faibles revenus, ses sollicitations auprès des hommes puissans, furent consacrés à la construction de la route de la Pierre-Lis. Aussi, pour récompenser et faire éclater sa charité, le roi lui accorda, en 1823, l'étoile d'honneur. Il mourut octogénaire, en odeur de sainteté, pleuré de ses paroissiens, et regretté de tous ceux qui purent apprécier son mérite. Un jeune littérateur a écrit dignement sa vie, et sur la pierre modeste qui couvre ses restes, on lit cette inscription :
Ici repose Félix Armand,
Curé de ce village.
La charité fut son génie.
Voyageur qui l'as béni dans la route,
Salue sa tombe en passant.

H. FONDS-LAMOTHE.


Le curé de Saint-Martin de Leez par Louis Amiel - L'Almanach de France - 1850 p53-76 - Société nationale

Cet article est quasi le même que celui publié dans le Portraits et histoire des hommes utile

Je ne reproduis pas ici l'article qui me paraît trop long (voir le lien). Globalement ce texte sert aussi de base au livre du même auteur de 1859.
Cet article présente presque la même gravure de Félix Armand (avec la légion d'honneur) que celui ci-dessus.

Almanach de France - gravure de Félix Armand

Portrait de Félix Armand

L'article présente également une gravure d'église qui n'a aucun rapport avec la région et la mauvaise gravure voulant représenter la plaine de Belvianes et le Trou du Curé, seule spécificité originale...

Almanach de France - Plaine de Belvianes et Trou du curé

Plaine de Belvianes et Trou du curé


15/11/1856 - Courrier de l'aude - Gorges de la Pierre-Lys - Soucription pour la statue de Félix Armand

C'est le plus ancien article que j'ai trouvé jusqu'à présent parland de la souscription pour une statue à Félix Armand. C'est article indique le nom de celui qui organise cette souscription : Louis Amiel...

"Qui ne connait la route qui serpente sur les bords de l'Aude à travers les gorges de la Pierre-Lys ? Il y a un demi-siècle, cette voie de communication n'existait pas et les habitants de vallées de St-Martin, d'Axat, du Roquefortès avaient une peine extrème pour arriver à Quillan. Les bois, les fers, les minerais; les charbons qui alimentent les usines de cette dernière communen'arrivaient à leur destination qu'après avaoir franchi des précipices dangereux ; chaque années on y comptait quelque victime.
Un digne Curé de St-Martin, originaire de Quillan, consacra son intelligence, ses ressources pécuniaires, son crédit, sa vie même, à construire une route plus directe et plus sûre : c'est la route qui suit aujourd'hui toutes les sinuosités des gorges de la Pierre-Lys. Depuis la création de cette œuvre d'art, qui fait l'admiration des voyageurs, les populations disséminées dans le roquefortès circulent sans difficulté sur les bords de l'Aude ; les bains sulfureux d'Escouloubre sont devenus eux-même accessibles aux voitures de petite dimension. Tout cela on le doit à Félix ARMAND, au digne curé de St-Martin.
Il était juste que ce prêtre, inscrit désormais parmi les bienfaiteurs de l'humanité, eut, dans son pays natal, un monument qui éternisa sa mémoire. ce monument s'élèvera, il faut l'espérer. Et c'est à un homme de lettres de Quillan, à M. Louis Amiel, que sera due l'initiative d'une pareille pensée. une souscription a été ouverte ; il est probable qu'elle trouvera dans la générosité et patriotisme des population de l'Aude des ressources suffisantes pour être remplie.
La statue de Félix Armand sera en bronze ; elle s'élèvera sur une place de Quillan, à coté de la maison où naquit ce vénérable prêtre ; elle sera tournée vers les gorges de la Pierre-Lys, ver la route qui a servi à immortaliser son nom.

(Journal de Limoux)"1


16 et 19/12/1857 - Courrier de l'Aude - Biographies de Félix Armand - Réponse de Monsieur Sabatier

Ce courrier polémique est quasiment repris intégralement dans la biographie de Félix Armand de 1859 de Louis Amiel2. Il pose plusieurs sujet de réflexions sur lesquels je m'étendrais dans la page vrac

FELIX ARMAND, curé de St-Martin-Lys (Aude) - Auteur du chemin de Quillan au Roquefortès. (Route départementale n° 17)

Dans son rapport au Conseil général du département, session de 1857, M. le Préfet de l'Aude dit :
" La commune de Quillan a formé le projet d'élever un monument à Félix Armand, curé de St-Martin Lys, lequel après 39 ans d'efforts généreux, de dévouementet de prodigieuse persévérance, a réussi à créer dans les gorges inaccessibles de la Pierre-Lys, la première route praticable aux voiture. "
Le premier magistrat du département en demandant au Conseil général son intervention et son appui, annonce qu'il a confié au prélat qui administre le Diocèse de Carcassonne, la présidence d'une commission chargée de prépare et d'acquiter la dette de la gratitude publique envers un ministre de la religion qui fut l'apôtre du progrès et celui de la charité.
Le Conseil général en s'associant à la pensée de M. le Préfet relativement à la souscription pour le monument à élever à Félix Armand, renvoie à la session de 1858 le vote d'une somme à inscrire au budget départemental.
Il est donc à peu près certain que Félix Armand, ce bon, ce vénérable curé de St-Martin-Lys, obtiendra les honneurs d'un monument public dans la petite ville qui lui donna le jour, au milieu d'une population où la mémoire du saint prêtre sera à jamais impérissable. Grâce soient rendues aux personnes qui les premières ont eu la pensée de faire décerner à la mémoire d'Armand, 34 ans après sa mort, un témoignage éclatant de la reconnaissance publique, lui, qui, de son vivant, n'acceptait qu'avec une modestie peu commune de nos jours, les éloges que lui adressaient les témoins de ses efforts et de son dévouement.
Parmi ceux qui ont essayé de donner de la publicité à l'œuvre de Félix Armand, on remarque M. Cros Mayrevieille, et, après lui, M. Amiel, attaché aux travaux historiques du ministère de l'instruction publique.
L'un et l'autre, en racontant ce qu'il y avait de vrai dans la vie du prêtre, véritable type de la charité chrétienne, ont avancé, comme faits certains, des anecdotes inexactes que je crois devoir rectifier, en faisant usage de preuves irrécusables, que je puiserai dans la correspondance intime et confidentielle d'Armand lui-même, qui m'honora de son amitié à compter de 1806 jusqu'à sa mort, survenue le 17 décembre 1823. Cette correspondance se compose de 18 lettres qui sont en ma possession et que je communiquerais si besoin était.
J'aurais gardé le silence, ainsi que je l'ai fait depuis l'année 1857, époque où M. Cros, sous le pseudonyme de M. P. de La Croix, publia sa notice sur la vie de Félix Armand. J'aurais gardé le silence dans mon humble retraite, s'il ne s'agissait pas de faits historiques dont l'exactitude, autant que possible, ne doit pas être altérée.
Après avoir conçu le projet gigantesque d'ouvrir un chemin muletier dans le défilé désert de la Pierre-Lisse ou Lys, le curé Armand dut s'occuper de l'essentiel, c'est-à-dire de la recherche des moyens pécuniaires indispensables à la mise en œuvre de son idée. Dans ce but, il employa d'abord ses faibles revenus, les plus minimes comparés à ceux des autres décimateurs du diocèse d'Alet. On a dit vrai en racontant que tous les ans, pendant la belle saison et la tenue des conférences ecclésiastiques dans la ville épiscopale, Armand faisait appel à la charité bien connue de son évêque, Mgr de La Cropte-de-Chanterac ; mais ce prélat avait beaucoup de misères à soulager dans les montagnes qui de Quillan aboutissent au pays de Sault, au Roquefortès et au Donazan, vers Quérigut.
L'entretien suivant eut lieu quelques années avant 1789, entre Monseigneur et le curé Armand :
« Eh bien ! mon cher curé, comment vont vos paroissiens ? — Fort mal, monseigneur ; vous le savez, St-Martin est la paroisse la plus misérable de votre diocèse. — Que faudrait-il pour secourir vos paroissiens ? — Un chemin, monseigneur, un chemin. - Mais ce chemin est impraticable, dit-on, et exigerait des sommes considérables. — Je m'en charge, si on me donne quelques mille livres ; je commencerai, d'autres achèveront. »
Alors le prélat, ayant pris dans sa poche une bourse, dit à Armand : « Je veux vous aider dans votre entreprise, tenez, et glissant dans la main droite d'Armand un louis d'or (24 francs), puis un second, un troisième, un quatrième, il dit Est-ce assez ? — Continuez, Monseigneur, puisque vous y êtes, » et le prélat continua à compter cinq, six, sept, quand Mlle de Chanterac, placée à côté de son oncle, pinça la soutane du bienfaiteur, qui eut besoin de cet avertissement muet pour serrer les cordons de sa bourse.
Les ressources de cette nature ne se renouvelaient que fort rarement, ce qui ne permettait au bon Curé que des travaux toujours utiles, mais presque inaperçus. La révolution de 89 étant survenue, nul ne s'occupa du chemin de la Pierre-Lys, Le curé Armand, ayant refusé le serment exigé de tous les ecclésiastiques par la loi de 1791, fut forcé de s'expatrier pour éviter les rigueurs de celle de 1792.
Entré en Espagne à la suite de son évêque, mort à Sabadell, près Barcelonne, Armand revint, à la sollicitation de ses paroissiens, non pas sous le régime de la Convention, c'eût été trop dangereux (Le martyre de l'abbé Beille, de Roquefeuil, exécuté à Carcassonne le 3 ventôse an II, en est une preuve qui ne s'effacera pas de longtemps), mais seulement à l'époque du Directoire, en mai 1797, peu de temps avant le coup d'État du 18 fructidor an 5.
Le calme rétabli en France par l'avénement du Consulat, en 1800, Armand rentra dans son ancienne paroisse de Saint-Martin toujours pauvre, et reprit ses habitudes du pic et de la truelle ; mais à quelles portes aller frapper ? toutes les sources de la charité étaient taries. Armand se bornait à des vœux stériles, et necessait d'explorer les sites sauvages fréquentés par les ours. C'est là qu'on l'apercevait souvent le bréviaire sous le bras et la toise à la main, qui lui servait de canne.
Le clergé, par le concordat de 1801, redevenu ce qu'il devait être, Armand, succursaliste, sacrifia son modifique traitement de 500 francs à la continuation du chemin.
Le désintéressement, mais plus encore le dévouement du saint prêtre furent signalés à Mgr de La Porte, évêque de Carcassonne, qui en entretint M. Georgest, ingénieur en chef des ponts et chaussées, auprès duquel, pendant 15 ans, j'ai rempli les fonctions de chef de bureau. Cet ingénieur, membre de plusieurs Sociétés savantes, le second ou le troisième ingénieur en chef du corps impérial qui fut décoré, voulut connaître Armand. Une entrevue eut lieu chez M. Varnier, propriétaire, fondateur de la belle forge de Quillan, appartenant aujourd'hui au petit-fils du baron de La Rochefoucauld, pair de France avant 1830, qui la tenait lui-même des héritiers du maréchal Clauzel.
En se voyant, l'ingénieur et le prêtre se comprirent facilement. A partir de ce moment, Armand reçut presque tous les ans sur les fonds affectés par le budget départemental aux travaux de la Pierre-Lys, une somme de 500 francs, quelquefois 800 francs, rarement 1000 francs. Il fallait sur ces allocations prélever environ 300 francs pour le salaire d'un cantonnier, en sorte qu'il ne restait pour les maçonneries ou l'escarpement des rochers que 200, 500 ou 700 francs. Avec ces faibles ressources, Armand, en choisissant le temps opportun, faisait exécuter par régie des travaux qui, par adjudication, eussent coûté dix fois plus.
Les travaux de la Pierre-Lys furent ainsi entrepris et continués de 1806 à 1814 par les soins et uniques efforts du curé Armand, sans l'intervention d'aucun agent des ponts et chaussées, l'ingénieur en chef s'étant à cet égard assuré de l'adhésion tacite du baron Trouvé, alors préfet du département. Mais ce mode, adopté pour économiser les fonds de l'État, fut dénoncé méchamment comme irrégulier et suspect à M. Molé, directeur général des ponts et chaussées. Cet administrateur ordonna une vérification minutieuse de la comptabilité, et la confia à M. Caron, inspecteur divisionnaire. Les comptes furent vérifiés et trouvés, sinon réguliers en ce qui concernait la Pierre-Lys, du moins d'une exactitude parfaite quant aux dépenses payées. C'est à cette occasion qu'Armand m'écrivit cette lettre :
« Saint-Martin-Lys, 27 juin 1813.
« Mon cher Monsieur,
« Je me hâte de répondre à votre lettre, que je reçus hier au Soir, et vous envoie les reçus (Au nombre de cinq pour une somme de 4200 Fr.,exercices 1810-11-12 et 1813) que vous me demandez. Sans doute qu'ils fermeront (ces reçus) la bouche à l'ennemi de tout bien, et s'il y a encore un fripon, ce sera moi ; mais je suis prêt à rendre compte de l'argent que j'ai reçu et de l'emploi que j'en ai fait. On ne verra pas que dans mes comptes il y ait un sol à mon profit. Quand on n'a rien à se reprocher, on à être tranquille sur la calomnie, qui ne fait qu'augmenter le mérite qu'on a devant Dieu et les honnêtes gens du bien qu'on a fait pour les autres.
« Je verrai avec plaisir M. Georgest et vous aussi. Je crois nécessaire que vous veniez, afin que vous puissiez repousser avec connaissance de cause le dire des méchants. Je vous prie de m'avertir huit jours à l'avance ; je pourrais être absent, et je veux aller vous prendre à Belvianes ou à Quillan.
« ARMAND, curé. »

(suite dans le journal du 19/12/1857) Le chemin de Quillan au Roquefortès, ayant environ 25 kilomètres de longueur, n'aurait pu obtenir des allocations sur les fonds des ponts et chaussées, s'il n'avait été classé parmi les routes départementales. Aussi ce chemin fut-il compris au tableau des routes départementales, sous le n° 17, non pas en 1821, comme le dit M. Cros, mais bien le 7 janvier 1813 (Moniteur, n° 20, 1er supplément), sur la proposition spéciale du Conseil général du département, exprimée dans sa délibération du 8 mai 1812, session extraordinaire. Tenant la plume auprès de ce Conseil, j'ai en ma possession la minute de cette délibération que je rédigeai alors.
A compter de 1815, après le retour des Bourbons, le budget annuel du département dota sur une base plus large le service des routes départementales, qui d'année en année a obtenu des sommes considérables sur les fonds facultatifs et sur le produit d'une imposition spéciale perçue depuis 1826.
La route du Roquefortès a obtenu de fortes allocations qui ont permis aux ingénieurs de continuer les travaux commencés ou projetés par le curé Armand, lequel depuis 1820 se borna à donner des conseils, toujours acceptés avec reconnaissance et rarement modifiés ; c'est ainsi que ce chemin fut dirigé parallèlement à la rive droite de l'Aude, à partir du pont d'Axat jusqu'au pied du Cap de Bouc, et qu'on pratiqua l'ouverture d'une voie de 2 à 3 mètres de large avec parapet, dans les gorges de Saint-Georges, afin de gravir ce cap en le contournant par une pente de cinq centimètres par mètre. Cette largeur a été ainsi limitée dans l'intérêt exagéré de la zone militaire, par la Commission mixte des travaux publics.
Pour faciliter le passage simultané des voitures suivant une direction opposée les unes des autres, on a établi une double voie dans des gares pratiquées sur divers points de la route, gares dont le nombre est insuffisant.
De pareils services ne pouvaient, ne devaient pas être récompensés par une distinction ecclésiastique. Armand était trop âgé pour être vicaire général. Il eût obtenu un canonicat s'il eût voulu quitter le presbytère qu'il habitait depuis 40 ans. Rien ne pouvait le séduire ni le distraire des louables habitudes de toute sa vie. On eut l'idée de demander pour lui, et à son insu, l'étoile de la Légion d'honneur.
M Cros affirme que par une lettre du 10 juillet 1823 la chancellerie avertissait Armand, que la croix de la légion d'honneur venait de lui être accordée par le roi, at qu'à la première promotion de chevaliers, elle lui serait officiellement conférée.
Il est bien surprenant que le grand chancelier ait adressé un pareil avis resté sans effet et que la lettre officielle n'ait pas été trouvée parmi les papiers du défunt.
Si, à cette occasion, feu l'abbé Utéza, rappelant ses souvenirs, a donné comme fait certain ce qui n'était qu'une promesse, ce ne peut être qu'une interprétation erronée.
Laissons parler Armand.

« St-Martin-Lys, 27 septembre 1823.
« Mon cher Sabatié,
« Le surlendemain de votre départ de Saint-Martin (note Sabatié : ce fut le 24 septembre que M Angellier, préfet du département, non M. de Beaumont, commme le dit M. Cros, fit une visite au vénérable vieillard ; j'étais du voyage, avec MM. d'Aubergeon frères Alexandre Guiraud, etc.,) , je reçus du ministre de l'intérieur une lettre dans laquelle il dit :
« Monsieur, Je n'ai point perdu de vue votre demande ni vos titres pour la décoration de la Légion d'honneur, mais le petit nombre de croix que mon département avait à répartir entre des hommes dont les services ne pouvaient rester plus longtemps sans récompense, ne m'a pas permis de vous comprendre dans la promotion qui a eu lieu. Je saisirai avec plaisir les nouvelles occasions qui pourront se présenter de solliciter pour vous, de Sa Majesté, la faveur que vous ambitionnez.
« Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
« Le Ministre de l'intérieur, « CORBIÈREb>. » « Voilà exactement le contenu de la lettre que je n'ai ni demandée, ni ambitionnée, qui en est l'auteur ? je l'ignore totalement ; si j'avais l'honneur de la connaître, je me ferais un devoir de lui en témoigner ma reconnaissance.
« Toute mon ambition dans le travail que j'ai fait faire pour le chemin, mes peines, mes dangers n'avaient pour motif que le bien du public et celui de mes paroissiens. Ni récompenses, ni faveurs, ni honneurs ne sont jamais entrés dans mon esprit. La gloire de Dieu, et le bien du prochain, voilà mon ambition.
« Je vous renouvelle, mon cher, etc.
« ARMAND, Curé »
Voilà donc ce vénérable vieillard qu'on a décoré ou voulu décorer !
Surpris moi-même, du style de la lettre ministérielle, j'en informai M. le baron de Larochefoucauld, (La Rochefoucauld - propriétaire de grandes forêts dans ces montagnes, et digne appréciateur du curé de Saint-Martin - note Amiel) qui m'expliqua l'énigme. Etant, me dit-il, chez le Ministre de L'interieur, je lui demandai la croix pour le bon curé, M. de Corbière me répondit, si je pouvais disposer de celle que j'ai à ma boutonnière, je vous la donnerais ; je me rappelerai de votre demande.
Ce fut donc à la sollicitation de M. de Larochefoucault, et non d'Armand lui-même, que la croix fut promise.
MM. Cros et Amiel affirment dans leurs notices, l'un que Napoléon 1er, l'autre que Louis XVIII avaient adressé à l'humble curé, chacun une lettre de félicitation accompagnée d'un bon sur le trésor.
Recevoir des autographes et de l'or de puissants monarques est une si grande et si rare faveur, que ceux qui sont assez heureux pour en être l'objet se font un honneur d'en informer le public. Armand, d'ailleurs, n'aurait pas manqué aux convenances, et si les lettres des souverains de l'époque lui étaient parvenues, il se serait empressé de les communiquer à son évêque, à M. le préfet et à l'ingénieur en chef du département.
Bien loin de là, Armand a gardé le silence ce qui prouve que MM. Cros et Amiel se sont trompés, en signalant le fait qu'ils ont bénévolement raconté. Ces lettres, au surplus, n'ont pas été trouvées parmi les papiers d'Armand.
En terminant cette notice que j'aurais voulu abréger, je fais des vœux pour que le projet de monument proposé par les habitants de la contrée dont Quillan est le centre et accueilli par l'administration départementale, soit bientôt réalisé, autant pour acquitter la dette de la reconaissance envers le saint prêtre, que pour inspirer les sentiments si nobles, si désintéressés d'Armand à ceux qui voudraient l'imiter.
SABATIé, Ancien chef de division à la Préfecture de l'Aude, en retraite
Carcassonne, le 1er décembre 1856 (?!)


19/06/1858 -Courrier de l'Aude - Statue de Félix Armand - Lettre de l'évêque de Carcassonne1

Dans cette lettre l'évêque de Carcassonne appèle ses "coopérateurs" (les curés de campagne) à participer financièrement à la future statue de Félix Armand. Pour justifier cette action, il décrit l'œuvre de Félix Armand avec beaucoup d'emphase.

Lettre circulaire de Monseigneur l'Evêque de Carcassonn, au clergé de son diocèse, relative à l’élévation d’une statue en l'honneur de Félix Armand, curé de Saint-Martin-Lys.
Carcassonne, le 1er juin 1858.
MESSIEURS ET CHERS COOPÉRATEURS,
Vous avez certainement appris qu’un décret impérial, rendu le 17 octobre 1857, a autorisé l’érection d’un monument à la mémoire de Félix Armand, ancien curé de St-Martin-Lys ; et que, par suite de ce décret, M. le Préfet de l’Aude a nommé une commission pour centraliser toutes les mesures ayant pour but l’érection de ce monument. M. le Préfet dont la haute bienveillance ne fait jamais défaut, a désiré, Messieurs, que je fusse placé moi même, en qualité de Président, à la tête de cette commission. Il a très-justement pensé que la gloire de l’un des prêtres de ce diocèse n'avait le droit d’intéresser personne plus vivement que moi ; et, avec ce noble instinct du vrai et de l'honnête que vous lui connaissez, il m’a confié la direction de cette œuvre, qu’il nomme lui-même œuvre de justice et de reconnaissance.
Œuvre de justice : il m'est doux de l'accomplir, quand cette justice réclame une éclatante récompense pour l’humble pasteur de nos campagnes. - Œuvre de reconnaissance ; j’aime trop le pays ou la providence m'a appelé, pour ne pas désirer d'être le premier, quand il s’agit d’acquitter une dette envers l'un de ses bienfaiteurs.
La commission que je préside ne négligera assurément rien pour élever la gratitude au niveau du bienfait. Déjà elle a pris une première disposition importante pour assurer le succès de l'œuvre : ç'a été le choix de l'artiste chargé d’exécuter le monument. Elle s'est adressée à l'habile ciseau de M. Bonnassieux, dont le talent élevé et si éminemment chrétien est l'une des gloires de la statuaire moderne (M. Bonnassieux, connu déjà par d’éminents travaux, mais surtout par ses admirables statues de la Sainte-Vierge, exécute en ce moment la statue colossale de Notre-Dame-du-Puy.)
La commission a également décidé, que la statue serait élevée sur l’une des places de Quillan, en face de la maison où est né le curé de Saint-Martin.
Le voyageur qui traversera cette jolie petite ville, pour aller admirer les sublimes horreurs de la Pierre-Lys et des gorges de Saint-Georges, aimera à saluer , en passant la glorieuse image de celui dont la charité ingénieuse aura frayé la route qui le conduira au terme de sa course.
Toutefois, il est un point sur lequel toute la bonne volonté de la commission ne suffit plus : c'est le point relatif aux ressources à recueillir pour ériger le monument. Ici nous avons besoin de tout le monde ; mais la commission a pensé qu’elle avait spécialement besoin de vous. C’est sur vous effectivement, Messieurs, que rejaillit d’abord l’honneur de ce prêtre, qui, élevé à la même école que vous, imbu des principes que vous avez reçus, sorti d’entre vos rangs, a su par son énergique charité, conquérir un nom illustre parmi ses concitoyens.
En présence de cette noble vie où les plus hautes vertus sacerdotales se joignent aux qualités que le monde estime et honore davantage, en présence de ce grand souvenir plus profondément gravé dans vos cœurs qu'il ne le sera jamais dans l’airain, en présence de ce prêtre,qui, après tout, n’a jamais voulu être autre chose que simple, modeste, humblement dévoué à ses devoirs, et qu’on traite aujourd’hui comme les héros, tant de sentiments me semblent ressortir de cet exemple, que je ne saurais garder le silence.
La vie de Félix Armand est connues de vous, Messieurs ;exemple, que je ne saurais mand est connue de vous, Messieurs ; elle a été imprimée plusieurs fois, et ce premier honneur que le respect, l'affection, la reconnaissance des vivants accordent à ceux qui ne sont plus, n'a pas manqué à l’homme que d’autres honneurs attendaient.
Vous savez donc que, né à Quillan en 1742, il fut nommé à l’âge de 32 ans curé de Saint-Martin-Lys. Il consacra dès-lors à cet humble troupeau les soins de sa vie entière.
La révolution française, il est vrai, l’éloigne momentanément de son troupeau, et obligé de quitter ses fils, il s'attache à son évêque qui est son père, et le suit en exil. Mais ramené bientôt par les intrépides enfants de la montagne, il reprend au milieu d'eux son périlleux ministère. Tant que la hache de la terreur est levée sur sa tête, un creux de rocher lui sert d'asile, la tendre affection de ses paroissiens pourvoit à sa nourriture, et les ruines d'une ancienne chapelle dérobée aux regards des méchants deviennent, chaque dimanche, le bercail où se réunissent ses brebis dispersées.
Puis, quand le calme renaît, Félix Armand reprend le chemin de son presbytère et de son église. Il refuse les divers postes qui lui sont offerts par son évêque comme la légitime récompense de ses immenses travaux ; il continue, pendant de longues années, ces fonctions modestes de curé de campagne, fonctions dont la monotonie est sublime, car elles ne sont les mêmes que parce que Dieu prodigue tous les jours à toutes les âmes les mêmes biens et leur communique les mêmes grâces. Il s'endort enfin plein de mérites et de jours dans la paix du Seigneur, à l'âge de 81 ans.
Assurément, Messieurs, ce n'est pas à cette vie humble toute seule qu'on veut aujourd'hui dresser une statue. Le monde passe tous les jours devant des existences semblables, et il ne fléchit pas le genou , et Dieu seul les couronne avec l'auréole des Saints. Ne pensez pas cependant que le sacerdoce de Félix-Armand ait été indifférent à la gloire qu'il s'est acquise. On aime que ce soit un prêtre qui, du fond de son pauvre presbytère, ait su concevoir et entreprendre une si grande chose ; on aime qu'un sentiment de pitié pour ses paroissiens malheureux ait été la première pensée de son œuvre; on aime que la cloche de l'église ait appelé, chaque matin, la paroisse au rude labeur qu'elle s'imposait; on aime, enfin, que ce soit avec la houlette du pasteur que Félix-Armand ait frappé le roc pour le briser.
Entrons donc, maintenant, dans l'examen de cette œuvre, et, pour l'apprécier à sa juste valeur, assignons-lui son vrai caractère. C'est une œuvre de charité très-chrétienne et très-bien entendue. Quoi ! cela suffit pour la gloire d'un homme ? Oui, Messieurs : et pourquoi ne pas espérer qu'un jour le monde, désabusé des gloires ou sanglantes ou frivoles qu'il a si souvent couronnées, reconnaîtra enfin que la vraie grandeur de l'homme n'est au fond que sa plus parfaite charité? Voilà un prêtre que son évêque envoie dans une toute petite paroisse, la plus misérable, la plus abandonnée de tout le diocèse, isolée de partout, perdue dans les montagnes et circonscrite par d’inaccessibles rochers ; c'est ce poste qui, pour le charitable pasteur, va devenir un éclatant piédestal.
Ses paroissiens sont de pauvres gens, qui ne peuvent qu'à peine vivre au jour le jour : et le modique traitement du prêtre serait bien insuffisant pour les secourir d'une manière utile. Mais pourquoi sont-ils pauvres ? c'est que la situation de leur village est telle qu'ils ne peuvent même en travaillant gagner honorablement leur vie : c'est que les roches escarpées du Quirbajou les enferment comme dans une prison, et que la maigre terre d'où ils ne peuvent sortir ne suffit pas à l'alimentation de tous ; c'est qu'alors même que le soleil, qui a des rayons de choix pour le champ du pauvre, féconderait leur chétif labour, de telle sorte qu'ils pussent exploiter leurs denrées et se procurer toutes les choses nécessaires à l'existence, nul débouché ne s'ouvre à eux pour trafiquer avec la ville voisine ; c'est que leur unique moyen d'existence, rude et précaire tout à la fois, consiste à exploiter les forêts immenses qui couronnent leurs pics : les arbres une fois coupés, il faut, du haut de ces pics, les précipiter dans le torrent de l'Aude, qui seul s'est frayé une voie à travers les rochers; il faut, avec d'inexprimables labeurs. beaucoup de dangers, beaucoup de perte de temps, suivre ces arbres, luttant avec le flot, et risquer tous les jours sa vie pour un salaire qui la soutient à peine. Voilà pour les habitants de Saint-Martin-Lys le principe de la misère. Comment donc y remédier ? Est-ce quelques morceaux de pain qu'il faut donner à ces hommes, ou un peu de monnaie comme à des mendiants ? Non, messieurs ; ce qu'ils demandent, ce n'est pas l'aumône, c'est le travail, mais un travail qui ne mette pas tous les jours leur existence en péril ; ce qu'ils demandent, c'est un peu de commerce, au moins avec les plus proches voisins ; ce qu'ils demandent, c'est que le monde, qui leur est fermé par d'infranchissables barrières, s'ouvre devant eux et leur livre l'espace pour y respirer et y vivre comme tous les hommes. Mais cette facilité de travail, de commerce, de relations, qu'est-ce autre chose qu'une route à pratiquer dans un pays qui est sans issue ? Voilà la ressource qu'il faut créer: voilà la mine qu'il faut exploiter ; voilà la charité qu'il faut faire.
Aussitôt que Félix Armand eut arrêté son projet, il ne songea plus qu'à l'exécuter. Mais deux obstacles se présentaient à lui. Pour frayer cette route bénie qui devait rendre la vie et la prospérité à sa petite paroisse, il ne devait rien moins que transpercer de part en part un immense rocher : et, pour atteindre ce but, le travail de ces gens et leur bonne volonté n'étaient encore que d'insuffisants matériaux. Il avait besoin, dès le principe, de sommes assez considérables, et, se les procurer en se faisant ouvrir certaines bourses, c'était peut-être un obstacle plus difficile à vaincre que le percement d'un roc. Félix Armand triompha de cet obstacle. Quand une œuvre est sérieusement utile, on lui prête plus volontiers son concours. Les épargnes du presbytère, jointes à quelques dons charitables, permirent au curé de Saint-Martin de couvrir les premiers frais.
Le cours de l'Aude lui indiquait le tracé qu'il devait faire suivre à sa route. Il prit ses niveaux et arrêta ses lignes, comme un ingénieur eût su le faire. Mais lorsqu'il s'agit de se mettre à l'ouvrage, ce fut le prêtre qui se montra. Du haut de sa modeste chaire, il convoqua ses paroissiens à le suivre sur le lieu du travail, et tous obéirent à sa voix, comme lorsqu'il les convoquait au sanctuaire de la prière.
Ses premiers travaux consistèrent à déblayer les bords de l'Aude, et il poussa aisément son ouvrage jusqu'aux rocs gigantesques qui, de chaque côté du fleuve, se dressent à perte de vue et ne laissent de passage qu'au torrent. C'était précisément l'un de ces rocs habituellement connu jusque là sous le nom de Roc maudit, qu'il s'agissait de percer.
Ici, Messieurs, je voudrais le talent d'un grand peintre pour vous représenter le curé de Saint-Martin-Lys, le jour où, sortant processionnellement de son église, croix et bannière en tête, suivi de ses paroissiens qui tous portaient sur l'épaule la pioche du travail, il vint hardiment se poser aux pieds du Roc maudit, et s'armant de sa prière et de sa foi bien plus que de son instrument de fer, il donna le premier coup de marteau.
A partir de ce jour les travaux se poursuivent sans relâche. Chaque matin le premier à l'œuvre, et partout le premier dès qu'il y a un danger à courir, Félix Armand se multiplie communiquant à tous l'impulsion et le courage. Conducteur habile, il guide d'une main sûre la marche qu'on doit suivre. Chef ardent et intrépide, il pousse sa petite troupe en ayant contre l'ennemi de granit qui résiste à ses coups.
Mais cette résistance eut un terme, et, pour me servir de l'heureuse expression de l'un des biographes de Félix Armand : (Armand Félix, par M. Amiel, de Quillan) « Après six ans le roc fut vaincu et le soleil de mai pénétra dans ses flancs restés clos depuis la création.
Ces faits se passaient en 1781 ; et déjà vous savez, Messieurs que la révolution française avait brusquement éloigné le pasteur de sa paroisse. La route encore inachevée ne fut reprise qu'à son retour. Mais le courageux prêtre eut bientôt ramené ses paroissiens à l'assaut du rocher, et de nouveaux efforts, amenèrent promptement de nouvelles ressources.
A mesure que le caime se rétablissait, l'attention publique se fixait davantage sur le projet hardi du curé de Saint-Martin. Le premier consul lui-même en prit connaissance et il écrivit à Félix Armand la lettre la plus flatteuse, à laquelle il joignit un bon sur sa cassette. Cet homme se connaissait en gloire, et dans le pauvre prêtre, qui creusait un rocher pour vivifier tout son pays, il avait discerné une gloire vraie et pure, celle de la charité.
Les secours accordés par le gouvernement de la restauration permirent au curé de Saint-Martin de mettre la dernière main à me œuvre depuis si longtemps entreprise. En 1821 la route fut classée au nombre des voies départementales : elle fut remise entre les mains des ingénieurs du département: et la science déclara alors qu'elle n'aurait pu mieux faire ce que la charité avait fait.
Je termine cette lettre déjà longue, en vous rappelant de nouveau, Messieurs, au nom de la Commission, combien elle compte sur votre appui. Cet appui sera grand et il sera secondé. M. le Préfet de l'Aude voudra bien, lui aussi, joindre son appel au mien. Il s'adressera à son département avec autant de confiance que je m'adresse à mon diocèse, et sa voix sera également entendue. De plus, Messieurs, je me plais à espérer qu'en dehors même de nos limites beaucoup de cœurs nous répondront et que, parmi ces hommes généreux qu'on voit se préoccuper aujourd'hui non plus seulement de faire le bien mais de le bien faire, beaucoup apporteront leur obole pour glorifier cette charité à laquelle les plus savants comme les plus chrétiens ne peuvent refuser leur suffrage.
Mais un encouragement plus élevé, et qui déjà vous est connu, Messieurs, ne laisse déjà plus de place à l'incertitude sur le succès de notre œuvre. La Commission que j'ai l'honneur de présider m'avait chargé de déposer son humble et respectueuse demande aux pieds du trône auguste où règne un sentiment si haut du bien public uni à une si douce et si universelle charité.
L'Empereur n’a point repoussé cette demande : il a voulu concourir lui-même à l'exécution de son propre décreti en faveur de Félix-Armand. Sa Majesté a daigné remettre une somme de trois mille francs entre mes mains, pour servir à l'érection de la statue.
Bientôt donc, sur les lieux qui virent naître le curé de Saint-Martin-Lys, et à proximité de cette paroisse où se consuma sa longue vie entre des devoirs modestes et des travaux illustres, nous verrons, si Dieu le permet, s'élever un monument à sa gloire. Ce monument aura, ce me semble, un caractère spécial et touchant. On dresse des statues aux princes, aux conquérants, aux héros : on en érige aux savants illustres, aux artistes célèbres, aux hommes qui ont doté leur pays d'une riche et précieuse découverte. C'est pour la première fois peut-être qu'une gloire pareille est réservée à un modeste curé de campagne. Pour lui il n'a point gouverné des Etats, il n'a pas gagné des batailles, il n'a point fait reculer les bornes de la science ; mais il a été charitable et bon. Sa bonté fit toute sa grandeur et, pour terminer par un mot que j'emprunte à une inscription gravée pour lui et qui le peint tout entier, sa charité fut son génie.
Agréez, Messieurs et chers coopérateurs, l'assurance de mes sentiments affectueux.
+ FRANÇOIS, Evêque de Carcassonne.


01/10/1869 -Journal des Pyrénées Orientales - Félix Armand 1

Cet article a la particularité de raconter une anecdote sur ce qui a motivé Félix Armand à creuser la route de la Pierre-Lys que je ne connaissais pas (je ne peux en assurer la véracité, mais il est intéressant de lire quelque chose d'original). Sinon le reste est pratiquement extrait du livre de Louis Amiel. L'intérêt de l'article est plus qu'il est paru dans les PO après que la décision de faire passer la nationale 117 par les gorges et donc signe de réconsilliation des 2 départements sur le tracès de cette route. A noter que les gorges sont ici aussi appelées gorges de la Pierre-lisse avec un premier jeu de mot quand à l'accident initial.

LETTRES DE LA MONTAGNE.
En 1774 vivait dans le petit village de Saint-Martin du Lys, un vénérable prêtre nommé M. Armand. Ce saint homme gouvernait son petit troupeau de fidèles, en vrai pasteur de l'Evangile; aussi était-il chéri autant que respecté de ses paroissiens.
Bien souvent, le bon curé s'arrêtait devant l'infranchissable barrière que la nature avait placée là, à une si faible distance de son village, entre celui-ci et Quillan. En effet, à cet endroit il n'existait qu'une sorte de fissure, par laquelle la rivière se faisait jour difficilement, tant les parois des deux montagnes se trouvaient rapprochées. Il retournait chez lui pensif, silencieux... et il rêvait...
Un jour, il arriva un évènement malheureux : une jeune fille allant chercher du bois s'aventura un peu trop près de cette muraille de rochers, et glissant sur la pierre lisse, tomba dans la rivière et se noya. Grande fut l'émotion des habitants du village, plus grande encore celle du curé. Les parents et les amis pleuraient l'infortunée victime, et le bon pasteur priait...
Soudain saisi d'une inspiration subite, il appelå ses paroissiens et leur tint à peu près ce langage.
« Mes enfants, un grand malheur vient de contrister notre paroisse ; il pourrait n'être pas le dernier. Le Saint-Esprit m'inspire une pensée peut-être réalisable. Etes-vous disposés à me seconder de vos efforts ?
Oui! oui!... répétèrent d'une commune voix, les braves villageois ; que faut-il faire ?
«Eh ! bien, il faut tenter de pratiquer un sentier à la Pierre lisse. Apportez des pioches solides, des pelles et tous vos outils à l'église, demain matin. Je dirai la messe afin d'appeler le secours divin sur notre entreprise, je bénirai les instruments de travail, et je donnerai le premier coup de pioche à l'insurmontable barrière. Dieu nous aidera, mes enfants, j'en ai la ferme espérance. »
Un cri d'enthousiasme s'échappa de toutes les poitrines. Vive M. le curé! vive notre bon père !... oui, nous travaillerons de bon cœur.
Le lendemain ces projets s'accomplirent à la lettre. Après la messe, les hommes s'armérent de leurs outils bénits; le curé en tête, la pioche sur l'épaule, les femmes derrière, disant le chapelet...
Les jours suivants le zèle ne se refroidit pas, le curé était là travaillant avec eux, les encourageant et leur prédisant qu'un jour viendrait où il se ferait là une véritable route... qu'ils ne la verraient peut-être pas, mais que leurs descendants en jouiraient.
Mais comme toutes les grandes entreprises, celle-là fut hérissée d'obstacles; ceux de la nature elle-même n'étaient pas assez nombreux ; il en fallut d'autres suscités par les hommes et les évènements.
Les travaux marchaient lentement, et le brave curé vit que sans un peu d'argent pour acheter des instruments de travail et donner un petit salaire aux ouvriers, il ne viendrait jamais à bout de sa tâche; aussi recourut-il à son vénérable Evêque, Mgr de Chanterac. Celui-ci avait tant de misères à secourir dans les montagnes de Quillan, qu'il ne put que contribuer faiblement aux minces ressources de M. Armand. Enfin la révolution de 89 étant survenue, les travaux cessèrent et nul ne s'occupa plus du chemin entrepris.
Le curé de Saint-Martin, ayant refusé le serment exigé de tous les ecclésiastiques par la loi de 1791, fut forcé de s'expatrier pour éviter les rigueurs de celles de 1792.
Le calme rétabli en France par l'avènement du consulat, en 1800, M. Armand rentra dans son ancienne paroisse de Saint-Martin. Il revenait pauvre, mais toujours persévérant et dévoué à son oeuvre. Il reprit le pic et la truelle, mais cela ne suffisait pas ; et, à quelles portes frapper ? Toutes les sources de la charité n'étaient elles pas taries ? le souffle révolutionnaire n'avait-il pas tout desséché ? et si la terreur avait pu en faire surgir d'autres, elles n'aurajent produit que du sang et des larmes.
Le bon curé réduit à l'impuissance, ne désespéra point encore. Il attendit : on le voyait se promenant, son bréviaire sous le bras et la toise à la main, explorant les sites les plus sauvages, et hantés seulement par les ours. Enfin les efforts du digne ecclésiastique furent signalés à Mgr de La Porte, évêque de Carcassonne, qui en entretint un ingénieur des Ponts et chaussées nommé Georges (Voir la notice publiée par M. Amiel). Celui-ci voulut voir M. Armand. Une entrevue eut lieu chez M. Varnier fondateur de la forge de Quillan.
En se voyant, l'ingénieur et le prêtre se comprirent facilement. A partir de ce moment, M. Armand reçut presque tous les ans, sur les fonds affectés par le budget départemental aux travaux de la Pierre lisse, une somme de 500 fr., quelquefois 800 fr., rarement 1000 fr. Avec ces faibles ressources, Armand, en choisissant le temps opportun, faisait exécuter par régie des travaux, qui, par adjudication, eussent couté dix fois plus.
Les travaux de la Pierre-lisse furent ainsi entrepris et continués de 1806 à 1814 par les soins et les uniques efforts du curé Armand, sans l'intervention d'aucun agent des ponts et chaussées, l'ingénieur en chef s'étant assuré de l'adhésion tacite du baron Trouvé, alors préfet du département. Mais ce mode, adopté pour économiser les fonds de l'Etat, fut dénoncé méchamment comme irrégulier et suspect à M. Molé, directeur général des ponts et chaussées. Cet administrateur ordonna une vérification minutieuse de la comptabilité. Les comptes furent vérifiés et trouvés, sinon réguliers, du moins d'une exactitude parfaite quant aux dépenses payées.
On voit que la calomnie n'épargne personne, et le saint prêtre subit ce premier outrage, comme première récompense de son immense dévouement.
Empruntons maintenant quelques lignes à la brochure de M. Amiel :
» Pendant ce temps, le marquis d'Axat, qui, depuis son retour de l'émigration, était rentré en possession de son domaine et de sa forge, enhardi par l'achèvement de la route, l'avait reprise de son côté à la sortie du défilé, et faisait exécuter à ses frais les travaux destinés à son prolongement jusqu'à Axat.
>> Enfin, l'impulsion est donnée, et M. Armand, tranquille désormais sur la destinée de son oeuvre, peut louer Dieu, en voyant dans un prochain avenir, cette voie libératrice remonter le cours de l'Aude, à travers les rochers presque inaccessibles qui vont en s'amoncelant jusqu'à sa source près de Mont-Louis, et, de là, s'étendre, en se ramifiant sous les neiges éternelles, jusqu'à ses malheureux paroissiens d'autrefois, dont le souvenir revit dans son coeur avec toute l'énergique sympathie des vieillards pour leur passé.
» Cette nouvelle préoccupation était si vive, qu'on le voyait tous les jours, malgré ses quatre vingts ans révolus, sous la pluie et le soleil, au milieu des nouvelles générations d'ouvriers, car la majeure partie des anciens l'avaient précédé dans la tombe.
Un jour enfin, il se trouva pris d'une si grande faiblesse, qu'on fut obligé de le rapporter dans son presbytère. Il sentit dans cet accident un signe évident de sa fin prochaine, et s'y prépara en homme qui n'a rien à redouter du souverain juge.
Quelques jours avant sa mort, on vint lui annoncer que sur le rapport du Conseil général des ponts et chaussée, le roi Louis XVIII, frappé de la haute moralité de son oeuvre, l'avait nommé chevalier de la Légion-d'honneur.
Mais la mort qui n'attend pas, vint enlever le saint homme à ses ouailles avant l'arrivée de cette décoration, et ce fut le 17 décembre 1823 que M. Armand s'endormit dans la paix du Seigneur.
Une inscription en vers, tracée à l'entrée du tunnel qui existe aujourd'hui, est le seul monument qui immortalise l'humble curé de St-Martin. Si les rimes n'en sont pas riches, du moins le sentiment qui les a dictés est généreux, et l'on ne peut être que touché de leur expression. Les voici :
Arrête voyageur ! le maître des humains,
A fait descendre ici la force et la lumière.
Il a dit au pasteur : accomplis mes desseins !
Et le pasteur, des monts a brisé la barrière.

Arrêtons-nous, nous même. Notre terrible rédacteur est là qui veille à la sûreté des colonnes de son journal. Six pages! assez, m'a-t-il dit et.. j'obéis.
Je veux pourtant ajouter que je ne sais pas si le projet d'une statue de M. Armand, érigée à Quillan, a reçu son exécution. Si elle n'a pas été faite, cela est bien regrettable, on en voit d'autres ailleurs, qui n'y ont pas autant de droits que lui. A bientôt la fin de mon voyage à Caudiès.
Gratia BLANC.


LA PIERRE-LYS. Félix Armand, curé de Saint-Martin dans "Le Magasin pittoresque" - 46ième année - p115-118 - Paris publié sous la direction de Édouard Charton - 1878

Le principal du texte apparaît à la page sur la Pierre-Lys - Ci dessous la suite et fin qui ne présentait pas d'intérêt particulier sur la page en question :

...De ce point jusqu'au village d'Axat, situé à douze kilomètres de Quillan, la vallée s'élargit un peu, mais sans cesser d'être sauvage et grandiose. Axat, dominé par les ruines de son vieux château, présente l'aspect le plus pittoresque. Au delà de ce village, la vallée se resserre de nouveau, et l'on arrive aux gorges de Saint-Georges, second défilé moins allongé que celui de la Pierre-Lys, mais non moins imposant.
De nouvelles surprises attendent le voyageur qui, continuant à remonter le cours de l'Aude, s'engage dans les forêts antiques qui couvrent les pentes abruptes de la montagne, et où l'on chassait encore l'ours il n'y a pas bien longtemps. Un sentier étroit, construit récemment et entretenu aux frais de l'Etat, est d'ailleurs ]e seul chemin qui s'offre à lui, en attendant qu'une route nationale, actuellement en construction, ait ouvert à !a circulation et a la civilisation ces gorges sauvages, au fond desquelles la nature a fait jaillir d'abondantes sources thermo-minerates dont la valeur est scientifiquement constatée.


05/07/1882 - La Fraternité - Monsieur Escach. Ancien "Maire" de St Martin nominé à Lagrasse

Nous enregistrons avec un vif plaisir la nomination de M. Escach, ancien maire de St-Martin-Lys, un ferme républicain, à la Justice de paix du canton de Lagrasse. M. Escach a toutes nos sympathies et nous sommes heureux de les lui témoigner en cette circonstance. Nous avons même la conviction que ses justiciables n'auront qu'à se louer de cette nomination.

Monsieur Jean-Baptiste Escach était instituteur à St Martin depuis 1874, il habitait au Rébenty - J'ai découvert son nom dans un article de 1879 sur le chemin de fer et son indignation de ne pas le voir passer à St Martin. Sur sa qualité de "maire" les registres des décisions du conseil municipal m'en apprendront surement plus...
Plusieurs entre-filets de la presse locale font apparaître son nom, d'abord au travers de ses nominations en tant qu'instituteur dans différentes localités du pays de Sault (Bessède de Sault -1864, Belcaire - 1868, Escouloubre - 1870, Quirbajou, St Martin Lys - 1874) (d'où sa connaissance et sa défense de ce pays dans l'article indiqué ci-dessus). Puis en tant que juge de paix à Lagrasse en 1882, jusqu'en 1896 où il prend sa retraite. Doit être le père d'Adèle ESCAICH (avec un "I") épouse de Zéphirin DUMONT (maire de St Martin pendant plus de 40 ans) Avec le "I" (Escaich) j'ai trouvé un autre article dans "La Fraternité", 6 novembre 1879 : participation à une réunion du parti républicain (indique bien une origine de St Martin) Et avec l'ortographe "Escaichs" Instituteur à Roquefort de Sault en 1850 est indiqué comme révoqué pour ses idées politiques socialistes dans Le Narbonnais, 6 janvier 1850, La Gazette du Bas Languedoc, 17 janvier 1850, Le Journal des Pyrénées Orientales, 25 janvier 1850 (l'article est le même).


21/06/1888 - Le Vigneron Narbonnais - La forêt des Fanges1

Cet article sur une sortie à la forêt des Fanges apporte des informations sur la flore qu'on pouvait trouver dans la forêt en 1888. (Remarque : l'article montre aussi combien la région fut touchée par le phylloxéra, comporte quelques approximations historiques comme un début de route de la Pierre-lys en 1806, la conservation du nom erroné de St Martin de Taissac en 1888..., et une explication sur le nom de pierre-lys des plus cocasse...)

EXCURSION BOTANIQUE à la forêt des Fanges.
L'heure de la dernière herborisation de la session extraordinaire des Corbières avait sonné et vendredi, à 7 heures du matin, les membres de la Société botanique de France, disaient adieu à Narbonne et s'embarquaient pour Quillan.
Cette petite ville, chef-lieu de canton comptant une population d'environ 2.609 âmes, se trouve construite sur la rive gauche de l'Aude. dans un bassin triangulaire, clos de toutes parts et dominé par de hautes montagnes escarpées, en partie couvertes de belles forêts de sapin.
Le commerce des bois est une des principales ressources de ce pays, aussi voit-on à Quillan plusieurs scieries à eau ; on y trouve également plusieurs fabriques de chapeaux, des moulins à blé, ainsi que des forges qui produisaient autrefois environ 2,000 quintaux de fer par an.
Grâce au comité d'organisation et surtout à M. Flahaut, on a trouvé à Quillan bon souper, bon gite et beaucoup d'herbes, ainsi que l'avait fait prévoir l'excursion préparatoire faite le jour même de l'arrivée.
Samedi, de grand matin, les herborisateurs prenaient place sur 10 voitures, la plupart à quatre chevaux. C'est le cas ou jamais de dire avec notre excellent maitre et ami, le félibre majoral Achille Mir:
   Lou poustilhou lacho la brido,
   Fa fiula dous pans de respet
   E partissen coumo l'foulhet.
   Un zéfir frescoulet bufabo ;
   Lou bebion a plenis paumous
   En nous diguent : s'aco durabo,
   Sario 'n jour trop delicious!

Pour se rendre à la forêt des Fanges, on prend à Quillan l'ancienne route de Bayonne à Perpignan qui mesure environ 16 kilomètres jusqu'au col Saint-Louis. Cette route est très belle et en même temps très accidentée : on y voit tour à tour des terrains cultivés au pied des plus sauvages montagnes, les unes boisées, les autres aux rochers complètement dénudés se dressant dentelés et allant perdre leurs cimes dans les nues.
Qu'il y a loin de ces montagnes aux garrigues poudreuses du Narbonnais !
A mesure que l'on monte sur cette route aux capricieux contours, le froid se fait sentir ; le bon cers que l'on demandait pour la marche n'est pas agréable en voiture et d'intenses brouillards qui enveloppent la cime des montagnes ont peine à se dissiper; et l'on monte toujours et l'on va les rejoindre!
La vigne aux pampres chétifs et rabougris qui dénotent la présence de la petite bète sur ses racines, n'apparait plus qu'à de rares intervalles pour cesser tout à fait avant Saint-Louis.
Puisque le nom de ce coquet village vient sous notre plume, félicitons les administrateurs de la contrée pour les grands approvisionnements de gravier faits sur ce point, alors que la route est en parfait état. Nos très chers conseillers du pays-bas ne feraient pas mal de prendre modèle sur ces pays reculés et tàcher de faire procéder à une répartition d'allocations un peu plus équitable.
Enfin le col Saint-Louis, limite du département de l'Aude avec les Pyrénées-Orientales se présente, et l'on entre dans la route forestière des Fanges.
C'est avec plaisir que tout le monde abandonne la voiture car par défense de M. l'organisateur général on n'a pas herborisé depuis Quillan ; si l'on avait enfreint la defense on aurait été exclu du déjeuner et par suite obligé de manger..... sa propre récolte.....c'était dur!
Pas de crainte de s'égarer ici, car M. le garde général, à notre tête, nous fait les honneurs de son domaine d'une façon charmante.
Mais, avant de continuer le récit de notre excursion, nous allons tâcher de rapporter les divers détails qui nous ont été fort gracieusement donnés par M. Durand, inspecteur, M. Cantegril, conservateur et surtout M. Vidal, garde général.

La forêt des Fanges, une des plus belles sapinières de France, occupe au sud est de Quillan une très pittoresque position sur un des massifs les plus considérables de la chaine de Saint-Antoine de Galamus ; le plateau sur lequel s'élève la forêt a une contenance de 1120 hectares, son altitude moyenne est de 1,000 mètres.
La belle route que l'administration forestière a fait construire il y a quelques années, part du col Saint-Louis et traverse la forêt dans presque toute sa longueur jusqu'au Prat del Rey : de là, elle descend à travers les vacants communaux jusqu'au col de Campérié où elle rejoint la nouvelle roule nationale de Bayonne à Perpignan.
Cette route forestière a une longueur totale de 12 kilomètres : à droite et à gauche des chemins empierrés circulent en boucles dans la forêt, ramenant toujours et en de nombreux points à la route forestière par où passent tout les bois qui sortent de la forêt.
En entrant dans les Fanges au col Saint-Louis, on trouve la première maison de garde ; il y en a deux autres, l'une au Prat del Rey où est logé le brigadier forestier, l'autre non loin, au col del Fraiche.
La route suivant l'arète centrale du plateau, ne traverse pas les plus beaux peuplements de sapins ; néanmoins on parcourt en la suivant, de belles futaies de sapins sans mélange, où on remarque nombre d'arbres de 40 et même 45 mètres de hauteur, et de 1 mètre à 1 mètre 40 de diamètre à la base. Ces vieux arbres ont deux cents ans et plus.
La moyenne hauteur de ceux qui sont traversés par la route est de 32 mètres, leur diamètre est de 0 mèt. 70 à 0 mèt. 80 ; ces arbres là de cent cinquante ans environ, ont à peu près les dimensions auxquelles on les exploite.
On trouve en arrivant au Prat del Rey une jeune futaie de 110 ans environ, qui est remarquable par la régularité et la beauté des sujets qui la composent, par leur grand nombre sur de faibles surfaces et par la vigueur de leur végétation. Ces arbres de 35 à 40 mètres de haut, ont à peu près terminé leur croissance en hauteur, mais ils ne seront exploités que dans 35 ou 45 ans époque à laquelle ils auront de 0 mèt. 90 à 1 mèt. 10 de diamètre au moins.
La forêt des Fanges donne chaque année de 3 à 4,000 mètres cubes de bois de sapin, vendus ordinairement à Quillan. C'est donc une forêt d'un revenu considérable, et l'on comprend combien est important l'entretien à l'état boisé de sols aussi pauvres et aussi stériles par eux-mêmes, que les plateaux calcaires comme celui qui porte les Fanges. Une fois dénudés, il serait impossible non seulement d'y refaire les belles forêts qui s'y trouvent, mais, peut-être même, d'y faire venir les plus modestes taillis.
Quillan est, du reste, un pays essentiellement forestier ; les deux cantonnements d'Axat et d'Espezel qui n'occupent qu'une faible partie de l'arrondissement de Limoux, sont formés de vingt forêts domaniales, couvrant ensemble 9,736 hectares, et de 31 forêts communales occupant ensemble 5,375 hectares. Il y a de plus, dans l'étendue de ces deux cantonnements, 17,200 hectares de forêts particulières. Ces deux cantonnements sont gardés par 45 gardes forestiers et 6 brigadiers.

Aussitôt après avoir mis pied à terre quel magnifique spectacle s'offre à nos regards !
Tout d'abord, un immense tapis de verdure sur lequel les fraises en fleur ressemblent à autant de petites étoiles, plus loin, ce sont les paquerettes qui émaillent le sol et que la rosée fait ressembler à autant de diamants, alors surtout que quelques rayons de soleil perçant la voute de la forêt viennent mêler ensemble les couleurs de ces splendides fleurs. Elles sont nombreuses ces fleurs, car nous avons un retard d'un bon mois puisque l'aubépine, le chevrefeuille et tant d'autres passées depuis de longs jours, sont ici dans tout leur éclat.
Les grands arbres ont bien changé et les sapins presque seuls remplacent les chènes verts, les chènes blancs, les pins sylvestres, les hêtres échelonnés sur la route depuis notre départ de Quillan.
Nous ne reviendrons pas sur la description faite plus haut à propos des sapins, il nous suffira de dire que lors de la construction de la route, pour soutenir le niveau de la chaussée, on a dů, sur certains points, combler des gorges profondes et qu'on peut maintenant en passant toucher la cime de magnifiques sapins dont le pied se perd à une grande profondeur dans des massifs de verdure. Au lieu de nous contenter de moissonner pour notre herbier, plantes et fleurs, nous n'avons pu maitriser notre désir d'emporter un souvenir du roi de la forêt ; nous avons frustré les domaines d'une demi-douzaine de sapins ! Nous nous empressons cependant de rassurer les gardiens de la loi, en avouant qu'il nous serait bien difficile de nous bâtir un chalet avec ces six arbres, dont le plus jeune agé de un mois est haut de 0 mét. 04 centimet. et le plus vieux, àgé de cinq ans, mesure 10 centimètres de hauteur.
Nous avons vu beaucoup de mousses et ainsi de nombreux champignons.
De grands amas de fourmis rouges mêlées aux approvisionnements qu'elles préparaient pour la mauvaise saison, nous ont frappé ; ces fourmilières sur terre étaient d'une forme conique ayant bien un mètre de haut et deux mètres de circonférence à la base ; il se dégageait de ces surprenants monticules une désagréable odeur d'acide formique.
C'est tout ce que nous avons vu en fait d'animaux ; on nous avait promis des écureuils nous les attendons encore : quelques renards et des liévres, dit-on, se trouvent dans la forêt, mais pas le moindre lapin.
En plus de magnifiques fougères de toutes variétés qui orneraient bien les appartements de Narbonnaises ou même de Parisiennes, nous donnons ci-après la liste des principales plantes qui ont été trouvées. Mais auparavant il ne sera pas inutile de dire que nous étions, bien loin des plages de la Méditerranée et de nos garrigues brulées ; aussi nous n'entendions plus le fameux « Qu'es aco» lancé par nos Parisiens au moindre Salicornia. Ici, au contraire, grâce à l'altitude, les botanistes de la capitale ont trouvé aux Fanges la même flore qu'à Paris :
Helleborus occidentalis, plante vénéneuse dont la racine mâchée calme, dit-on, les maux de dents ; Atropa Belladona poison redoutable, narcotique puissant employé avec succès pour calmer les douleurs externes et les névralgies ; Valeriana montana et valeriana pyrenaica, Valérianées qui fournissent l'acide valerianique servant à préparer des sels fort employés en médecine; Rosa canina dont la racine est employée contre la rage; Asperula lævigata, Myrrhis odorata, Cynoglossum montana, Lamium grandiflorum, Meconopsis cambrica (coquelicot à fleurs jaunes), Ophrys myodes, Orchis galeata, Aceras antropophora (homme pendu), Aceras hircina, Cistus laurifolius, Sambucus racemosa (sureau à fruits rouges), Sideritis tomentosa, Trigonella hybrida, Rhamnus alpina, Dentaria pinnata, Scrophularia alpestris, Lunaria rediviva, Cirsium crinitum, Euphorbia hyberna, Chrysosplenium oppositifolium, et bien d'autres raretés qui font tressaillir les botanistes les plus calmes ; Monotropa hypopitys, Clandestina rectiflora, Neottia nidusavis ; ces dernières plantes sans chlorophylle, parasites ou humicoles.
Ce n'était pas le tout, car si les boites vertes étaient pleines, les estomacs étaient vides, et c'est avec grand plaisir qu'on s'est trouvé réunis dans la clairière du Prat del Rey pour prendre part au plantureux déjeuner de cinquante couverts fort bien servi par M. Moulines, le Vatel quillanais.
Bien que vivant ensemble de la même vie depuis plusieurs jours déjà, le contentement était plus grand que d'habitude parmi les excursionnistes, au milieu de ces splendeurs de la nature. Aussi les toasts ont-ils été retentissants lorsqu'on a bu à la santé du Garde général et des braves forestiers, à la presse représentée par un rédacteur du Vigneron Narbonnais, à la prospérité de la Société botanique, enfin à la santé de M. Rouy, de M. Gautier et de M. Flahaut.
A deux heures, les excursionnistes ont continué leurs travaux en se dirigeant vers Belviane: quelques-uns cependant, ont fait l'entier retour en voiture par le col de Camperié suivant au grand trot ces vertigineux lacels qui contournent de hautes montagnes tout en cotoyant d'effroyables précipices.
Nous sommes enfin engagés dans le défilé de la Pierre-Lis (1).
«Gorge étroite et profonde qui suit l'Aude entre Belvianes et Saint-Martin et dans laquelle passe également la route, qui accompagne la riviére sur sa rive gauche. Le défilé coupe obliquement, dans toute son épaisseur, la chaîne de Saint-Antoine, à l'extrémité ouest de la forêt des Fanges, et se trouve ainsi limité : à l'est par le haut massif de la forêt, atteignant 951 mètres et à l'ouest par le commencement de la crête rocheuse qui va contourner le bassin de Quillan, et s'élève, en ce point, au Pic ou Pucquès-de-la-Pèops, presque immédiatement au-dessus du défilé à 1,145 mètres.
« Il est difficile de rendre l'impression saisissante et profonde que l'on éprouve en entrant dans ces gorges élevées à pic, à l'aspect de ces hautes murailles souvent verticales, formées par une pierre grisâtre, au milieu desquelles quelques rares arbustes, croissant dans l'espace et sans support apparent, ne font que mieux accuser le caractère abrupte et grandiose de cette œuvre de la nature. » C'est en 1806 que Félix Armand, curé de Saint-Martin-de-Taissac, entreprit d'ouvrir un passage dans les gorges. Après 10 années de labeur et de fatigues, en 1814 il eut la joie d'avoir mis le village de Saint-Martin en communication avec Quillan. La décoration de la Légion d'honneur qui lui fut donnée en 1823, fut la légitime récompense de son zèle et de sa charité.
A quelques mètres après Saint-Martin on peut voir le « Trou du Curé, » percé dans le roc qui est la tête du chemin construit par Félix Armand.
Nous avons continué de suivre l'Aude au cours torrentueux et nous sommes rentrés à Quillan ou le fleuve comprenant qu'il rentre en pays industriel, devient flotable et ainsi commence à être utile.
De l'avis de tous, cette session a été l'une des plus belles qu'ait faites la Société. Nous en sommes fiers pour notre pays et nous remercions sincèrement le Comité d'organisation de l'avoir choisi.
M.
(1) Le nom de Pierre-Lis, que l'on donne aujourd'hui à ce passage, n'est que l'abréviation de celui de la Pierre-Lisse employé d'abord, lequel était tiré lui-même de la forme et de l'aspect dénudé des roches perpendiculaires qui, de chaque côté, resserrent le lit de la rivière.


11/10/1893 - Le courrier de l'Aude - Le monastère de Saint-Martin-du-Lez ou de la Pierre-Lys

Cet article, au demeurant assez complet, ne cite malheureusement pas ses sources. Il a comme principal avantage... de défendre la même thèse que moi.

(Etiam pierere ruinæ)

A une faible distance de la petite ville de Quillan et sur la rive droite de l'Aude en montant vers Axat se trouve le village de St-Martin de la Pierre-Lys.
Situé dans une vallée sauvage appelée autrefois la Vallée de Valcarme, dominée de toutes parts par de hautes montagnes et à l'entrée de gorges de la Pierre-Lys, ce village doit sa fondation à un couvent qui fut durant des siècles un des plus importants du haut Razès.
Mais moins heureux que les fondateurs des monastères de Rieunette, Alet, St-Polycarpe, St-Hilaire, le ou les fondateurs de cette antique Maison sont restés inconnus, et ce n'est que vers la fin du IXe siècle que St-Martin-du-Lez commence à avoir une place marquante dans notre histoire locale.
Quelques annalistes ont fait remonter l'origine de cette abbaye vers l'année 898, il a été prouvé aujourd'hui qu'elle existait avant cette époque et qu'elle était déjà assez importante. Charles-le-Chauve (870), donne en apanage à Oliba, compte de Carcassonne, la vallée de Valcarme avec St-Martin-du-Lez, Rebenty, ect.,ect. Quelques années plus tard, Sig bolle, archevêque de Narbonne (873), prit avec lui les abbés de St-Martin-en-Lez et de Joucou pour l'assister dans la consécration de l'église de Formiguéry.
Une charte du même roi Charles-le-chauve (898), - c'est cette charte, la plus ancienne concernant St-Martin qui a fait dire à M. Buzairies que le couvent datait de cette époque - nous append que grâce au moine Lueva, le monarque fit don au monastère d'une vigne et d'autres terre cultes, et que son église avait le titre de Basilique et était d'une grande importance.
Plus tard (950-952), le pape Agapet, par une bulle qu'il dicta à Léon, secrétaire du St-Siège; donna à Ségarius, abbé de St-Martin-de-Lez, les églises de Ste-Marie-de-Cornulès, de Saint Etienne-de-Balorda, de St Jean-de-Cambret, de St-Pierre-de-la-Pradelle, les villages de Adesatus (Axat), Debuxe, Perlus, Cassainge (Cassaigne), Artozols (Artozouls) et quelques autres dépendances du Razes, du compte de Fenouillèdes et du Roussillon, ect., ect.
Dès lors le pays du Lez devint le lieu des rendez-vous de tous les grands noms de la haute vallée de l'Aude ; les seigneurs du Razés, du Roquefortéz, du Capsir, du Donezan et même de la Cerdagne fréquentèrent souvent la vallée de Valcarme. Aussi quand Guifred, évêque de carcassonne, vint consacrer la nouvelle église du Monastère de St-Martin, ce fut, entouré de tous les nobles de la contrée et accompagné d'une foule immense accourue de tous côtés, qu'il fit la dédicace de l'église abbatiale (1044).
Puis après avoir tracé lui-même les limites des possessions des abbés, cet évêque, dans un acte en faveur du Couvent, dit et ordonne : "Que tout ce qui avait été donné antérieurement et tout ce qui serait donné à l'avenir, resterait sous la possession unique de l'abbé, dit aussi que le franc-alleu y fut reconnu et respecté de tout le monde ; et enfin, comme privilège spécial, quiconque viendra demander un asile dans cette Abbaye était en sûreté et fût-on coupable de crime, il était expressément défendu de poursuivre l'abbé et de tracasser le fugitif."
II. - Il est incontestable que tant de donations, de privilèges et de revenus durent faire monter cet antique monastère au premier rang parmi les établissements religieux de notre contrée et exciter la convoitise et la jalousie des seigneurs et des congrégations voisines.
Guillaume de Bezalu, comte du Fenouillides, dans le but de posséder le couvent de St-Martin et de jouir de ses revenus, s'empara de l'abbaye et de quelques autres possessions écclésiastiques, mais il ne garda pas longtemps ces biens usurpés, une excommunication vint bientôt le forcer à abandonner cette maison aux évêques de Carcassonne.
Le monastère de St-Martin était alors arrivé à l'apogée de sa gloire, de cette gloire qui est si près de la roche Tarpéienne !
Plus que jamais la basse jalousie fomentait de sourdes intrigues, et poussées par Frottard, abbé de St-Pons, Bernard de Bézalu, compte de Fenouillèdes, et Udalger, usèrent de tous leurs moyens possibles pour ruiner l'abbaye de Saint-Martin du Lez.
Accusés de Simonie, les vénérables religieux de St Martin se virent forcés de quitter leurs cellules et errer dans les sauvages montagnes, en proie à toutes les vexations des paysans ameutés contre eux. L'ambition de Frottard porta un coup fatal à cette auguste communauté, car ce fut à partir de ce moment que St Martin perdit toute son importance. Un acte de cette époque (1070) porte que le Monastère de St-Martin du Lez ne fut plus qu'un simple prieuré conventuel dépendant de l'abbaye, alors opulente, de ST-Pons.
En perdant sa prépondérance, Saint Martin perdit ses privilèges, ses droits et revenus, ses franchises et sa juridiction sur le pays voisin.
Et cet état de chose dura jusqu'aux sanglantes guerres de religion.
Le 30 août 1573 Quillan tomba au pouvoir des Calvinistes. Après la prise du château du bourg de Belviannes les huguenots qui montaient le cours de l'Aude, surprirent les malheureux moines de St-Martin, aucun d'eux dit-on ne pût échapper à la haine inassouvie de leurs agresseurs.
C'est de cette époque que date la ruine du monastère du Lez : le couvent fut saccagé, l'église en partie détruite et le bourg complètement ruiné, et, lorsqu'en 1530(?!) Anne de Joyeuse avec son père eurent complètement réduit le parti des réformés, le Monastère de St-Martin du Lez avait existé. Dès lors ce coin de terre fut abandonné, on ne songea plus à relever les restes du preuré qui servirent plus tard à la réédification du village de St-Martin de la Pierre-Lys.
Mais ainsi qu'il est écrit dans le livre des destinées la vallée du Lez ne devait pas tomber dans l'oubli. Après trois siècles de misères la providence nous envoya un homme, qui, animé de la même ardeur et du même amour que le premier fondateur du Monastère, sut accomplir une œuvre gigantesque, rendant son nom illustre à jamais. Félix Armand, humble curé de St Martin, qui a percé à travers ces montagnes infranchissables, la belle route de Quillan à Axat. Aussi c'est avec admiration et respect que nous nous arrêtons devant le tunel où la reconnaissance publique à fait graver en lettres d'or ce quatrin qui résume toute son œuvre.
Arrête voyageur, le maître des humains
A fait descendre ici la force et la lumière
Il a dit au pasteur : accomplis mes dessins,
Et le pasteur, des monts, à rompu la barrière.

Luc P.


14/09/1901 - Le courrier de l'Aude - Inauguration de la statue de Félix Armand - préparatif1

La préparation de l'inauguration de la statue de Félix Armand fut l'occasion de rappeler son oeuvre. Pratiquement toute la semaine qui a précédé l'événement des articles sont parus, avec en prime une opposition anticléricale qui a fait parler d'elle et a alimenté la presse.

Inauguration de la statue de Félix Armand à Quillan. - A la suite de la protestation ordurière placardée sur les murs de la ville, nous constatons avec plaisir que la Dépêche et le Petit Méridional insèrent aujourd'hui dans leurs colonnes la communication suivante :
« Les grandes fêtes annoncées pour le dimanche 15 septembre se préparent avec beaucoup d'entrain, et le comité a fait de réels sacrifices pour qu'elles soient très brillantes et que les étrangers qui arriveront très nombreux en conservent le meilleur souvenir.
« Une minorité infime, qui s'affublant pour la circonstance, d'un masque trompeur, a pris le nom de groupe socialiste, a tenté de faire croire, par quelques affiches dont les termes frisent l'ordure, que la population quillanaise n'était pas pour les fêtes et que même certains désordres pourraient se produire. Il n'en est rien heureusement ; tout ce qui se dit est faux, inventé par la malveillance.
« Tout le monde, au contraire, se tail un devoir de rendre hommage à Félix Armand, non pas à cause de son caractère de prêtre, mais parce que, véritable et sincère ami de l'humanité, et s'est comporté en pionnier, en chemineau. C'est grâce à lui, aux efforts constants qu'il a déployés, au grand exemple qu'il a laissé, que ce pays jusque là déshérité et isolé, désormais ouvert à toute communication a pu recevoir et répandre à son tour les idées républicaines.
«Le comité continue tous les jours ses préparatifs et est heureux de pouvoir confirmer une fois de plus aux étrangers que le meilleur accueil leur sera réservé et qu'un train spécial repartira de Quillan à 11 h. 55 du soir, s'arrêtera dans toutes les stations jusqu'à Carcassonne et arrivera à cette dernière ville à 1 heure 36 du matin. -- Le Comité. »
On nous écrit: « Les fêtes du 15 septembre promettent d'être fort belles et semblent nous faire espérer d'un grand nombre d'étrangers.
«Le comité des fêtes, qui s'occupe activement des derniers préparatifs, a obtenu de la Compagnie du Midi la formation à Quillan l'un train de nuit qui partira pour Carcassonne à 11 heures 55 m.
Voici le programme officiel des fêtes : Samedi 14 Septembre à 8 heures du soir, salves d'artillerie, grande retraite aux flambeaux.
Dimanche 15 septembre. - 7 h. du matin: Salves d'artillerie; distribution de pain et de vin aux pauvres de la ville.
8 heures : Réception à la Gare de l'Union Orphéonique de Carcassonne par ie Comité accompagné de la Musique et de la Chorale.
9 heures : Tour de ville du Comité avec les Orphéons et la Musique.
De 2 à 5 h. de l'après-midi : Départ du cortège de la mairie à la statue Félix Armand. Inauguration. Discours. Remise de la statue.
Cantate à Félix Armand exécutée par l'Union Orphéonique de Carcassonne sous la direction de M. François Fargues et la Chorale de Quillan. - 150 exécutants.
Grand concert dont voici le programme :
1. Allegro brillant, par la X. Musique.
2. La Liberté éclairant le monde, (grand choeur) Gounod. par l'Union Orphéonique de Carcassonne et la Chorale de Quillan.
3. La vie champêtre (fant). Denaufb. par la musique.
4. La Marseillaise harmon., Pessard. par l'Union Orphéonique de Carcassonne.
A 8 heures da soir : Retraite aux flambeaux. Feux d'artifice. Embrasement de l'Avenue Sauzède, des Promenades et de la Place Félix Armand.
Grand festival concert dont voici le programme :
1. Salut au Drapeau (alleg). X. par la Musique.
2. Choeur, par la Chorale de X. Quillan.
3. Français ! (grand choeur) Paliard. par “l'Union orphéonique" de Carcassonne.
4. Brise printanière (ouvert.) Menier. par la musique.
5. Crépuscule, par "l’Union Orphéon. de Carcassanne Joubert.
6. La Gondole Vénitienne, Cerbin. mazurka pour clarinette. Soliste, M. Latour, par la Musique.
7. Chants patriotiques : a) Marseillaise ; b) Chant du Départ, par "l'Union Orphéonique". Possard, Méhul.
8. L'Orpheline (fantaisie) par la musique. Marsal.
9. Cantate à Félix Armand. Courtade.
A 10 heures du soir, grand bal sur la place de la République.


Inauguration de la statue de Félix Armand - L'express du midi du 15/09/1901 page 3 (informations régionales)

QUILLAN. — Inauguration de la statue de Félix-Armand. — Les grandes fêtes annoncées se préparent avec beaucoup d'entrain. Le comité a fait de grands sacrifices pour qu'elles soient très brillantes et que les étrangers qui y viendront très nombreux en conservent le meilleur souvenir.
Le comité proteste contre l'affiche ordurière d'une minorité infime, déjà flétrie par ce journal, et assure que tout le monde à Quillan se fait un devoir de rendre hommage à Félix-Arnaud.
Le train de nuit partira de Quillan à 11 h. 55 pour arriver à Carcassonne à 1 h. 26 après s'être arrêté à toutes les stations. La belle cantate à Félix-Armand sera chantée pendant la cérémonie d'inauguration par l'Union orphéonique de Carcassonne et l'Union chorale de Quillan, sous la direction de M. François Fargues, et pendant le festival du soir par les deux mêmes sociétés sous la direction de M. Pierre Bouchon. Nous recevons à propos de ces fêtes la lettre Suivante :
"Les fêtes du 15 septembre promettent d'être fort belles et semblent nous faire espérer la visite d'un grand nombre d'étrangers.
Le comité des fêtes, qui s'occupe activement des derniers préparatifs, a obtenu de la Compagnie des chemins de fer du Midi la formation, à Quillan, d'un train de nuit qui partira pour Carcassonne à 11 h. 55. La cantate à Félix-Armand, belle œuvre musicale due à M. François Courtade, notre compatriote, conçue avec un réel talent et une science approfondie de la musique, sera chantée une première fois, pendant la cérémonie d'inauguration, par l'Union orphéonique de Carcassonne et l'Union chorale de Quillan, réunies sous la direction de M. François Fargues, et une deuxième fois, le soir, pendant le festival, par les mêmes Sociétés réunies sous la direction de M. Pierre Bouchou.
L'audition de la partition écrite en l'honneur de Félix Armand sera un vrai régal pour les dilettante, amoureux de belle musique.
Et maintenant, en dépit des menées de quelques personnes qui se disent protestatires - Mais protestatires inconscients ou méchants - attendons nous à jouir d'un beau spectacles. Les ovations qui ne manqueront pas de monter vers Félix Armand, seront la concécration de la reconnaissance publique en vers un homme qui bien que curé, n'en fut pas moins un héros digne de l'admiration de son pays.
Le comité pourra être fier d'avoir été l'organisateur de telles fêtes qui laisseront dans l'esprit de tous un souvenir impérissable.


17/09/1901 - Le courrier de l'Aude - Inauguration de la statue de Félix Armand - reportage1

Inauguration de la statue DE Félix ARMAND
La petite ville de Quillan a célébré dignement les fêtes organisées en l'honneur de l'inauguration de la statue de Félix Armand, le modeste et bon curé de St-Martin-Lys. Le programme a été suivi ponctuellement au milieu d'un enthousiasme général.
Samedi soir, la retraite aux flambeaux s'est déroulée dans les rues de la ville jetant dans la population une première note de gaieté qui ne devait plus se démentir. Des aubades étaient données à la municipalité et au comité des fêtes. Mais c'est le lendemain dimanche que le mouvement d'allégresse a pris un caractère vraiment grandiose. Dès 8 heures du matin, la population presque entière se portait à la gare au-devant des milliers de visiteurs qui arrivaient de tous les points de la région.
Les membres du comité, ainsi que la musique et la chorale de Quillan étaient rangés sur le quai intérieur pour recevoir l'Union orphéonique de Carcassonne.
La réception terminée, le cortège se forme et fait son entrée en ville salué par de vives acclamations. Les cris de : Vive Quillan ! vive Carcassonne ! se succèdent sans interruption au cours d'une longue promenade exécutée à travers les rues, places et boulevards.
A 2 heures, le cortège se reforme à nouveau pour se diriger de la Mairie à la place où va être inauguré la statue. Cette place est naturellement beaucoup trop étroite pour contenir la foule immense qui se presse, avide de voir, d'écouter et d'applaudir. A ce moment solennel, le soleil est radieux, le calme imposant, l'émotion étreint tous les coeurs vraiment français. Une première bombe est lancée dans les airs suivie d'une salve d'artillerie.
C'est le signal de l'inauguration. Le voile qui recouvrait la statue, tombe et une immense clameur mêlée d'applaudissements frénétiques jette aux échos de la montagne les cris d'allégresse de cette foule enthousiaste. Les têtes de découvrent, les fronts s'inclinent, tout le monde salue l'ancien Curé de St Martin-Lys dont on admire les traits et le maintien si touchants.
M. Courtade, le dévoué président du Comité, prend alors la parole et prononce le beau discours suivant :
Monsieur le Maire,
Mesdames, Messieurs,
Le Comité chargé de préparer l'inauguration du monument Félix-Armand a rempli son mandat : sa tâche est terminée ; et, au nom de tous ses membres, en qualité de président de diverses commissions, j'ai l’honneur de remettre à la ville de Quillan la statue et son piédestal.
Le voile qui la recouvrait vient de tomber, et ce magnifique chef d'oeuvre de l'illustre sculpteur Bonnassieux apparaît maintenant dans toute sa splendeur aux yeux de la population en fête.
Notre premier devoir est d'adresser nos sincères remerciements à toutes les personnes qui ont bien voulu nous prêter leur généreux concours ; à vous d'abord, Monsieur le Maire, qui, avec le Conseil municipal, avez eu la délicate initiative de cette belle oeuvre et qui avez montré, en cette occasion, et votre libéralisme et l'indépendance de votre caractère ; et aussi à l'habile architecte, Monsieur Dapeyron, qui a tracé le plan de ce remarquable monument digne en tous points de la statue qui le surmonte et qui en a dirigé chaque jour les travaux avec autant de zèle que de désintéressement; ensuite, aux membres des commissions qui ont apporté toute leur énergie à la réalisation de cette noble entreprise et en ont facilité l'exécution ; enfin, à tous ceux qui de près ou de loin nous ont aidés de leurs conseils ou de leurs offrandes.
Je suis heureux d'être l'interprète du Comité et de la population tout entière en leur offrant ici un témoignage public de notre gratitude et de notre reconnaissance.
Celui dont les traits et la haute stature sont reproduits dans cette oeuvre éminemment artistique et dont le bronze va enfin immortaliser à jamais la mémoire n'est pas un homme ordinaire quoique modeste.
Humble curé du petit village de Saint-Martin-Lys qu'il ne voulut jamais quitter, quoique son mérite et ses talents lui donnassent le droit d'aspirer beaucoup plus baut. Félix-Armand, né à Quillan, le 29 août 1742, conçut le hardi projet de frayer un passage à travers les gorges de la Pierre-Lys, pour améliorer le sort des malheureux habitants de cette contrée qui trouvaient à peine de quoi vivre misérablement derrière ces gigantesques remparts de pierres qui les tenaient étroitement emprisonnés de toute part.
Idée grandiose, conception héroïque, si l'on se reporte à près de cent ans en arrière et si l'on pense aux modiques ressources et aux faibles moyens dont pouvait disposer Félix-Armand à cette époque où la science n'avait pas encore jeté les rayons éclatants qui ont illuminé la fin du siècle passé.
Mais, en face des difficultés presque insurmontables et sans cesse renaissantes qui s'opposent à la réalisation de son vaste projet, l'humble curé de Saint-Martin-Lys ne se découragera pas.
Entraîné par son immense dévouement pour les petits, pour les pauvres, pour les déshérités de ce monde ; n'écoutant que les élans de son coeur qui le porte à aimer ses semblables autant et plus que lui même, jusqu'au sacrifice de sa vie ; soutenu dans ses vastes pensées par une énergie indomptable, il affrontera le colosse de pierres, le roc maudit, ainsi que l'appelaient les habitants de la contrée, et plein de foi dans son oeuvre, il sortira victorieux de cette lutte de géants.
Chaque jour on le voit, à la tête de sa petite armée de travailleurs dont il est l'ami et le père, ranimant les courages par son aimable familiarité, sympathisant avec ses chers paysans, prenant part lui-même aux travaux les plus rudes qu'il dirige avec intelligence, maniant le pic et la pioche, descendant au fond de l'abîme, suspendu à une corde, pour marquer la place où le rocher doit être attaqué, partageant avec les ouvriers son pain et son argent, ouvrant son coeur à toutes les misères et donnant ainsi le plus bel exemple de la vraie fraternité, du plus pur socialisme.
Enfin, après plusieurs années d'un travail opiniâtre souvent interrompu et toujours repris avec une nouvelle ardeur, le chemin est ouvert et Félix Armand, fier de son couvre, peut contempler avec un légitime orgueil le succès presque inespéré de sa courageuse entreprise.
C'est ainsi que cet homme si petit en apparence s'est élevé à la hauteur du génie, et que son nom toujours béni et vénéré restera profondément gravé dans la mémoire du peuple des rangs duquel il est sorti et pour lequel il s'est largement sacrifié parce qu'il l'a aimé avec toute l'ardeur dont son âme était capable.
Du fond de ce petit village perdu dans les rochers, la renommée porta bientôt sur ses ailes rapides le nom du pauvre curé aux oreilles du grand Bonaparte, et ce génie incomparable ne crut pas indigne de lui d'écrire de sa propre main à Felix Armand une lettre de félicitations en l'accompagnent d'un bon sur sa cassette.
Lorsque la route devint départementale, les ingénieurs chargés de l'examiner déclarèrent qu'un homme de l'art des plus expérimentés n'aurait pas mieux conçu et exécuté ce remarquable travail. Le rapport si élogieux qui en fut fait alors éveilla l'attention de Louis XVIII qui accorda à Félix Armand la croix de la Légion d'honneur, ainsi que l'atteste une lettre de la chancellerie portant la date du 10 juillet 1823. Les fonds destinés par l'administration des ponts et chaussées à l'achèvement des travaux furent confiés au curé de Saint-Martin-Lys toute sa vie l'ingénieur de la route ; les cantonniers travaillaient sous ses ordres et étaient payés par ses mains. Félix Armand put ainsi continuer son oeuvre, malgré son âge avancé, tant était grande la confiance de l'administration dans le génie de cet homme extraordinaire.
Les plus hautes distinctions lui furent proposées par ses supérieurs, mais, Félix Armand les refusa toujours parce qu'il voulait mourir dans son humble demeure de Saint-Martin où il avait passé les meilleures années de sa vie en faisant le bien, au milieu des pauvres qui formaient comme sa famille et qu'il regardait comme ses enfants.
C'est là qu'il s'éteignit doucement, le 17 Décembre 1823, à l'âge de 81 ans, en prononçant ces belles paroles : « Mes amis, c'est le crépuscule d'un jour et l'aurore d'un autre ».
Sans aucune défaillance, après une vie si dignement remplie, il regarda la mort comme une amie qui venait lui ouvrir les portes de sa prison mortelle, et son âme, dégagée de ses liens terrestres, s'envola confiante et radieuse vers les horizons infinis de l'Éternelle Lumière pour y recevoir la récompense de ses vertus.
La ville de Quillan reconnaissante a voulu honorer aussi la mémoire d'un de ses plus nobles enfants, et voilà pourquoi sur cette place, à côté de la maison qui l'a vu naître, elle élève aujourd'hui à ce héros de la charité le beau monument qui se dresse devant nos yeux et qui, dans la suite des âges, sera toujours là pour rappeler à nos descendants que l'homme n'est pas grand seulement par les richesses, par les honneurs, par son ambition, mais plutôt par ses vertus, par son dévouement et son amour pour ses semblables.
Encore une fois, merci à vous tous, Mesdames et Messieurs, qui, sans distinction de parti ou d'opinion, avez contribué à cette oeuvre, et qui vous êtes fait un honneur de venir en si grand nombre rendre un solennel hommage au mérité, ou dévouement, à l'héroïsme, au génie d'un modeste curé de campagne que la ville de Quillan est fière de compter au nombre de ses enfants.
Et en terminant, permettez-moi de jeter ce cri qui, parti du fond de mon âme, trouvera, J'en suis sûr, un écho dans vos coeurs.
Gloire au grand Quillanais Félix Armand.
Ce discours qui, à chaque phrase, a été couvert de bravos unanimes, est salué à la fin par les cris répétés de : « Vive Félix Armand ! Vive Quillan ! Une ovation de plus sympathiques est faite ensuite à l'orateur, à M. Courtade dont les constants efforts viennent d'être couronnés de succès.
A l'honorable président du Comité succède M. Nicoleau, le maire de Quillan, qui, en quelques mots bien sentis, remercie avec reconnaissance les souscripteurs qui ont offert la statue à la ville. M. le maire déclare bien haut qu'il accepte toute la responsabilité de ce qui a été fait pour cette inauguration. « Il n'y a pas ici de question de parti ou de religion, dit-il, il n'y a que des quillannais qui veulent glorifier un entant de leur pays, un pionnier, un chemineau et un héros. »
De frénétiques applaudissements et des cris de : « Vive Nicoleau ! vive M. le Maire I » se font entendre pendant plusieurs minutes. C'est encore une belle ovation qui est faite à l'homme honorable, autant que libéral et indépendant que cette bonne ville a le bonheur de posséder à la tête de son administration.
Mais ici un incident regrettable se produit : Une douzaine d'individus venus de Chalabre et d'Espéraza font entendre des coups de sifflets, d'abord timides et ensuite stridents. Ils ont comme chef de bande, un habitant de Quillan, - pas un quillannais - un nommé Boussioux, tailleur de profession et anarchiste de tempérament. Boussioux crie plus fort que les autres : « A bas la calotte! Vive la révolution sociale ! » Les gendarmes qui font le service d'ordre le prient de rester calme ; il ne veut rien entendre et continue au contraire à donner le signal du désordre. Le capitaine de gendarmerie l'arrête lui-même et le conduit à l'hôtel de ville où il ne reste que quelques instants. Deux ou trois arrestations de ce genre sont opérées, sans être maintenues. Boussioux et ses camarades ont promis de rester sages jusqu'à la fin des fêtes. Ils ont compris qu'ils étaient que minorité infime et impuissante.
Mais pourquoi Boussioux, qui a la prétention d'être le chef du parti révolutionnaire dans sa contrée, s'est-il marié a l'église, a fait baptiser ses enfants et leur a fait faire la première communion ? N'est-ce pas un farceur, ce gaillard-là ! Il paraît qu'il lui faut un bureau de tabac, ou gare la bombe ! Avis à Waldeck. Mais revenons à la fête.
Après M. Nicoleau, un long discours est prononcé par M. Marcérou, ancien sous-préfet, qui vient aussi approuver l'oeuvre de justice et de reconnaissance que la ville a accomplie envers un de ses meilleurs enfants, L'orateur est aussi applaudi.
La série des discours terminée, la cantate à Félix Armand est exécutée avec une belle maestria par l'Union orphéonique et la Chorale de Quillan, sous l'habile direction de M. François Pargues. Le succès de cette belle oeuvre musicale est grand et fait honneur à M. Courtade, l'auteur, qui se trouve sur la tribune et reçoit les félicitations de ses nombreux amis.
Un beau concert a eu lieu ensuite. Le musique et les orphéonistes se font successivement applaudir dans les morceaux portés au programme.
Le soir, à 8 heures, après une nouvelle retraite aux flambeaux, un second et brillant concert est offert à la foule d'auditeurs qui apprécie avec plaisir les belles qualités des musiciens et des orphéonistes.
Un feu d'artifice très réussi, est tiré ensuite. La pièce principale représentant l'image de Félix Armand est fortement applaudie.
Les fêtes terminées, une réunion du Comité et des Sociétés a lieu à l' hôtel de ville. Une jolie palme en vermeil est offerte à l'Union orphéonique de Carcassonne pour la remercier de son précieux concours.
M. Miailhe, le dévoué président de l’Union, remercie en excellents termes la municipalité de Quillan, le Comité, les camarades de la Chorale, si habilement dirigés par M. Bouchou, ainsi que la population entière qui a reçu si dignement et cordialement ses hôtes. L’allocution de M. Miailhe a été couverte d’applaudissements.
A notre tour, il nous reste à féliciter et à remercier les membres du Comité pour la réception très aimable faites aux membres de la presse appelés par devoirs professionnel à ces belles fêtes. Nous voudrions nous étendre plus longuement sur l'excellente impression que nous avons emportée de Quillan, mais la place nous manque. Disons tout simplement que nous conservons de cette belle journée consacrée à Félix-Armand un doux et précieux souvenir.


Article sur Saint Martin Lys reproduit par le SESA 03/11/1958 - Midi-Libre

Saint-Martin-Lys a son histoire. A peu de distance du village, fut bâtie ai IXe siècle une grande abbaye. De ce monastère, il ne reste maintenant qu'un petit amas de pierres envahi par la végétation et encadré de figuiers.

L'abbé Félix Armand"
Saint-Martin-Lys évoque la légendaire silhouette de l'abbé Félix Armand, le "Pasteur des monts", qui s'attaqua aux gorges inviolables. A la tête de ses paroissiens, avec la pioche, il entama le calcaire. Ces braves tracèrent d'abord un petit chemin dans la roche qu'ils agrandirent ensuite.
Napoléon, lui-même, s'interessa à la gigantesque entreprise de ce courageux curé de campagne et, de sa main, lui envoya un don. Louis XVIII fit de même.
Et, en 1814, était ouverte l'une des plus importantes voies de communication dont on connait maintennat l'importance. Imaginons qu'autrefois, pour aller à Quillan, les habitants devaient passer sur les hauts plateaux dont l'accès était le plus souvent impraticable en hiver.

Une dette de reconnaissance
Les habitants de Saint-Martin-Lys conservent toujours le meilleur souvenir de l'abbé Félix Armand, qu'ils considèrent comme l'un des plus grands génies que la terre ait porté.
La terreur vint interrompre les travaux et Félix Armand dut se réfugier dans une cavité de la montagne. La nuit, les habitants du village allaient lui porter le ravitaillement qu'il fallait hisser jusqu'au trou de la grotte avec des cordes.
De sa cachette, l'abbé Félix Armand...
L'ancienne cachette de l'abbé Félix Armand, formant une vaste grotte, est aujourd'hui l'une des curiosités de l'endroit. Parfois la jeunesse l'escalade et quelques anciens se rapellent y être allés pour faire cuire un poulet à l'insu de leurs parents.

Richesses artistiques
Méconnue, la petite église de Saint-Martin, avec son plafond en bois, mérite d'être visitée. Elle abrite un magnifique rétable en bois. Au centre, on y voit une belle peinture du Christ en croix, gardé de chaque côté par les statuts, également en bois, de Sainte Thérèse et de Saint Martin, patron de la paroisse. Emerveillés par cet original chef-d'œuvre, deux touristes anglais voulaient même acheter l'ensemble.
La Sainte Table est en bois, elle aussi. Une remarquable chaire en noyer et un très joli chemin de croix meublent l'attachante église de Saint-Martin-Lys.

Photo de l'article du midi-libre du 03-11-1958 (Un autre article est paru dans le midi-libre le 13/03/1970 "Félix Armand, curé de St-Martin")

Compte-rendu d’une recherche historique à Saint-Martin-Lys, par l’abbé Maurice Mazières. p 89 à 100, 4e série, t. IV, années 1960-1962 - MSASC (Mémoires de la Société des Arts et des Sciences de Carcassonne)

Extraits :

p 89 La maison de Mademoiselle Thérésine Marcerou a servi à l'abbé Armand pour célébrer la messe, pendant la Révolution. On voit la pèce où il officiait,le réduit où étaient dissimulés les objets du culte.
L'abbé Armand se réfugiait dans des grottes, l'une est située à mi-hauteur de la falise verigineuse qui domine la rivière Aude ; on peut s'y rendre par un chemin dissimulé : l'autre est située ) 500 ou 600 m en amont du village sur la rive droite de l'Aude, un peu en retrait, elle avit été aménagée pour la célébration de la messe.
- Au cimetière - tombe de l'abbé Armand (décédé le 17 décembre 1823)
- Au moyen age, il existait une chapelle St Pierre au flanc du massif du Quirbajou à l'ouest du village, rive gauche de l'Aude - il n'en reste rien
- Autre but d'une procession : en amont des Gorges, une cinquantaine de mètres avant le point de départ de l'ancien sentier des gorges et du grand tunnel actuel, à gauche de la route actuelle en venant de St Martin, à l'emplacement d'un ancien oratoire dédié à St Jacques et d'un ancien abris pour les pélerins (car nous sommes là sur une Jacotte) venant de Cavirac et aboutissant à St Jacques de Joucou, autre relais avant de continuer vers Compostelle. Les habitants de St Martin y priaient pour les fruits de la terre et pour les pauvres Templiers

p 95 et 96 - voir la page sur l'abbaye

p 97 - Transportons-nous par la pensée en amont des gorges, à l'entrée du grand tunnel ; nous sommes sur la route nationale Perpignan - Quillan. Si nous tournons le dos au village de St-Martin-Lys, nous avons à notre droite une esplanade établie par les Ponts et Chaussée, la voie férée, la rivière d'Aude ; si nous traversons cette esplanade nous arrivons au viaduc qui permet à la voie ferrée d'enjamber l'Aude et nous nous trouvons à l'entrée du grand tunnel de Pierre-Lys à l'usage exclusif de la voie ferrée ; nous apercevons à gauche du viaduc, sur la rive gauche de l'Aude et contournant extérieurement le grand tunnel de la route, la route creusée à même le rocher, par l'abbé Félix-Armand ; la seule vie donne le vertige ; que devait être l'ancien sentier !

Cet ancien sentier réputé très périeux, nous le trouvons à gauche du grand tunnel de la route ; il est encore très visible, les facteurs desservant le village de Quirbajou l'ont utilisé jusqu'en 1938 ; à 300m environ du point de départ, le sentier bifurque, allant à l'ouest vers Quirbajou et au nord vers les gorges. _Mais nous remarquons aussi sur notre gauche un tronçon de route abandonnée, recouvert par une végétation abondante ; ce tronçon a la forme d'un arc de cercle et rejoint après 200m environ la route nationale vers St-Martin-Lys : c'est l'ancien tracé : cette portion de route a du être abandonné à la suite d'éboulements répétés.... Voici une tradition concernant ce lieu....

Une petite chapelle existait en ce lieu - elle était dédiée à St-Jacques ; un abri lui était joint ; une Jacotte passait par là - elle avait été offerte aux moines de St-Martin-Lys, par des moines-soldats qui se trouvaient dans la vallée du Bézu, ces moines étaient venus du Roussillon, au temps où il y avait des rois à Perpignan - elle fut démolie au temps des guerres de religion en même temps que l'abbaye (donc en août 1573) - la chapelle était petite, mais l'abri était grand - avant l'éboulement on pouvait voir encore parmi les pierres et les arbustes des pierres busées portant des lettres.
M. Ernest Cros connaissait l’existence de ces fragments d’inscription, mais il ne venait à Quillan que lors de brefs congés ; il avait eu l’intention de recueillir les fragments ; le grand éboulement de 1910 devança la réalisation de son projet ; mais il avait toutefois relevé les inscriptions.
Voici le relevé de ces inscriptions :
- sur un fragment, une date (l’indication est intacte) : « MCCLXXXV » et 3 lettres EXT.
- sur un autre fragment où l’on remarquait un éclatement de la pierre : FR IACOB DE OL RO
- sur une autre fragment, abîmé aussi : A DVN
M. Cros et moi-même avons interprété ainsi : EXT = erexit ; FR IACOB = frater Jacobus ; DE OL RO = de Olero ; A DVN = de Abeduno (M. Cros pensait se trouver en présence des fragments d’une même pierre, qui se trouvait sans doute au fronton de l’édifice. Il reconstituait ainsi l’inscription : « S. IACOBO - FR. IACOBUS - DE OLERO - PR. TEMPLIDVS - DE ABEDUNO - A. D. MCCLXXXV - EREXIT ».)
J’ai adopté la supposition de M. Cros : leur présence indisposant ou étonnant le voisinage, les Templiers du Roussillon ont peut-être voulu se faire bien voir par une action pieuse et charitable ; St-Martin-Lys, comme Cavirac et le Bézu, étant sur le trajet d’une « Jacotte », les pèlerins parleront de la piété et de la charité des moines-soldats. »

-- Ainsi en 1285 un certain frère oler fait ériger à ses frais un oratoire.

1Ressources Patrimoines de la région occitanie
2 Félix Armand, curé de Saint-Martin-Lys: sa vie et son œuvre de Louis Amiel (1859).


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