Saint Martin Lys -
Chef de gare Lapradelle 1918

Analyse par Jean-Pierre Lescure de la carte postale envoyée par le chef de gare de Lapradelle à ses parents en 1918

Texte trouvé sur la carte postale, envoyée par le chef de gare de la station de Lapradelle à ses parents, après sa prise de fonction début 1918.

gare de Lapradelle

Lapradelle, 22 2 1918

Bien chers parents.
Me voilà installé à ma nouvelle résidence. J’ai voulu attendre quelques jours pour vous donner quelques renseignements sur mes nouvelles fonctions.
Je crois être très bien casé, car le travail n’est pas pénible, j’ai deux trains par jour seulement. Le premier à 5h45 le matin, et le second et dernier à 5h07 le soir. Dans l’intervalle je n’ai qu’à attendre les clients. Ils ne sont pas nombreux, à peine trois ou quatre qui viennent retirer des marchandises ou en expédier, cela représente à peu près une heure de travail et c’est tout ce que j’ai à faire dans les 24 heures. Je trouve une différence sensible entre le travail Des Cabannes et celui de Lapradelle. J’estime que j’ai bien gagné au change, car je m’aperçois que ce n’est pas celui qui travaille le plus qui est le mieux payé, je gagne autant à ne rien faire qu’à travailler 16 et 17 heures par jour. Le pays n’est pas désagréable, mais nous avons toujours du vent. Depuis mon arrivée je n’ai eu que du soleil, les matinées très fraîches, mais à partir de 9 heures il ferait chaud, si le vent ne venait altérer la température.

Je n’ai pas encore eu la moindre relation avec les habitants car depuis le jour où je suis arrivé je ne suis pas descendu au village. J’ai quand même un homme d’équipe, vous pouvez penser que je suis tranquille. Ici beaucoup de bois à expédier mais les expéditeurs se font les chargements et l’homme d’équipe s’occupe à faire les écritures pour ces rares wagons, aussi je crois que je ne demanderais pas, de longtemps à changer. Je vous embrasse, votre Joseph.

Le village est à gauche au fond et ne se voit pas car il est dans le bas fond.


Etude des écrits de la carte postale, envoyée par le chef de gare de Lapradelle (Aude) en 1918, à ses parents.

Ce document est très intéressant car il nous donne pas mal de détails sur cette prise de fonction de chef de gare à Lapradelle en cette quatrième année de première guerre mondiale ainsi que des informations sur l’activité de cette gare. Ces écrits nous donnent toutefois à nous poser pas mal de questions.

On ne connaît pas l’âge de cette personne, mais elle doit avoir dépassé l’âge pour être mobilisée. Pas si âgée toutefois pour avoir encore ses parents. Il parait célibataire. Nous avons également un manque de précision sur l’époque de l’année ou notre chef de gare écrit à ses parents car le mois d’envoi de cette carte est imprécis (un 2 apparaît ce qui désignerait le mois de février mais la description du temps qu’il fait à ce moment nous éloigne de ce mois. Un 12 pour décembre ne correspondrait pas non plus à cette description…) Connaissant l’implantation de la gare, il apparaît que l’époque hivernale ne peut être retenue car en hiver, avec le relief montagneux proche, le soleil est caché par le dit relief. On devrait donc situer la date de cette carte postale plutôt en mai, juin juillet… « …nous avons toujours du vent… », « Depuis mon arrivée je n’ai que du soleil, les matinées très fraiches, mais à partir de 9 heures il ferait chaud… »

N’ayant en notre possession que le livret Chaix de 1916 de la Compagnie du MIDI, nous l’avons cependant consulté pour comparer avec les éléments fournis par notre chef de gare.

« … je n’ai que deux trains par jour. » Sur la fiche de ligne, le train de 5h45 est bien là, mais celui de l’après-midi est indiqué passant à 5h01 (Du soir, comme c’était l’usage à cette époque). Par contre il est indiqué deux trains croiseurs à Lapradelle autour de 6h00 « du soir ».
Nous ne pouvons en rester là car il y a trop de différence avec ce qu’écrit le chef de gare. Nous allons nous rapprocher de Michel Viers de Castres, qui connaît tout sur la Compagnie du Midi et a réunis une très importante documentation. Après prise de contact avec lui, nous recevons un scan de la page concernant notre ligne. A sa lecture ce vérifie ce que nous pensions : La guerre de 14/18 s’éternisant elle occasionne des restrictions qui affectent tous les services. Au chemin de fer ce sont des désertes qui sont supprimées. Sur la fiche horaire il est d’ailleurs écrit que les deux trains sont : « supprimés jusqu’à nouvel ordre ». Le livret date ce nouvel horaire au 02 avril 1918. Cela nous donne enfin une précision sur la date présumée de l’envoie de la carte, cela ne peut qu’être après le 02 avril 1918. Autre hypothèse, et là il faudrait avoir les horaires de 1917 voir ceux de début 1918, car il se peux que cette réduction du nombre de train soit antérieur au 2 avril 1918. Dans ce cas la carte postale pourrait être bien datée de février 1918 (22 2 1918 est écrit sur la carte postale).

Si toutefois la carte est bien du 22/2/1918 et comme il est dit au début de son courrier, qu’il viens de prendre ce poste depuis peu, cela confirmerait que la suppression des trains est antérieur au 02 avril. C’est pour cela que la suppression de ces trains avant son arrivée, réduit à deux trains, fait dire à notre chef de gare que son travail est de fait, peu important. Il est surprenant que la guerre ne soit pas évoquée dans son courrier. Ceci dit, la guerre se joue bien loin de la gare de Lapradelle et dans ces campagnes reculées des champs de bataille, seule la nouvelle du décès d’un soldat né au pays, devait rappeler le conflit.

Le chef de gare parle du trafic marchandise dans sa gare et de ses clients, mais pas du tout de celui de voyageur. Il donne l’impression que depuis sa gare, personne ne prend le train. Après on s’interroge sur la fermeture de lignes à la création de la SNCF… Si en 1918, de Lapradelle personne, ou peu de gens prenaient le train il est possible que dans de nombreuses gares il en était de même. La pertinence de la création de la ligne Rivesaltes /Quillan en 1904 est ici remise en question.

Notre chef de gare dit encore ne pas avoir de contact avec la population de Lapradelle, n’étant pas descendu au village depuis son arrivée. Ayant son logement en gare, il est cantonné à celle-ci. Et reste dans son univers. On ne sait pas comment il fait pour se de nourrir toutefois. Ce qu’il nous dit, nous donne l’impression que déjà, le monde du chemin de fer est éloigné des territoires qu’il traverse et qu’il est censé desservir et servir. Un chemin de fer vivant en vase clos, dès l’instant ou les trains partent et arrive à l’heure et sans encombre.

Enfin, il nous parle de son travail et de sa satisfaction d’être moins sollicité que dans le poste, qu’il a quitté pour une même rémunération. « Je crois être très bien casé, car le travail n’est pas pénible… » « Je gagne autant à ne rien faire qu’à travailler… »Il nous dit aussi, qu’il n’est pas du coup prêt de demander une autre affectation. Cela en dit long sur l’état d’esprit de certains personnels des compagnies de chemin de fer. De plus il nous apprend qu’à cette époque se sont les clients qui chargent les wagons de marchandise et que son « second » n’est occupé qu’aux écritures. « …vous pouvez penser que je suis tranquille… »Et lui le chef de gare que fait-il ? Certes sa rémunération ne devait pas être très élevée mais il était logé, certainement chauffé et éclairé, que son activité était réduite et il le confie à ses parents.

D’une correspondance d’un fils à ses parents qui parle de sa vie quotidienne depuis son arrivée en gare de Lapradelle en Haute vallée de l’Aude nous avons une photographie intéressante de cette époque. Certes l’état de guerre du moment explique en partie la situation. Nous pouvons redire que ce chemin de fer passant dans des régions reculées, que des technocrates avaient décidés de faire construire, fut rapidement peu utilisée et peu rentable. Mais c’est aussi le reflet d’un chemin de fer qui n’a été souvent pensé que pour la quête d’électeurs, de pouvoir et de profits à court terme…

Je remercie Romain DAVID, animateur de l’association : « Chemin à fer », qui m’a fait connaître l’existence de cette carte postale. Je l’ai découverte dans la fiche technique éditée par l’association et présente sur le site de « Chemin à fer », résumant la sortie en Haute vallée de l’Aude en mai 2017. Cette sortie qui a réuni une vingtaine de passionnés de l’histoire du chemin de fer, c’est achevée par une balade en Picasso sur la ligne, exploitée par le TPCF (Train du Pays , dit Le train rouge).

Jean-Pierre Lescure, septembre 2017.



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